Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire 1994. Génération sacrifiée de ces adolescents algériens pris dans la guerre civile

1994. Génération sacrifiée de ces adolescents algériens pris dans la guerre civile

par Émile Cougut

Policier ? Roman noir ? Roman témoignage ? 1994 est tout cela à la fois. Un roman noir étouffant sur une « génération sacrifiée » (et pas par une pandémie de Covid-19 qui n’est que de la roupie de sansonnet par rapport à ce qui s’est passé à cette époque). Cette « génération sacrifiée » est celle de ces adolescents, aux portes de l’âge adulte, dans l’Algérie des années noires, quand leur pays a basculé dans une guerre civile qui ne veut pas dire son nom.

D’un côté, une classe politique composée des anciens combattants de la guerre d’indépendance, qui au nom d’une idéologie ont détourné les valeurs qui les animèrent. L’Algérie est devenue une société totalement inégalitaire, policière, une dictature dans laquelle les élites ont tous les droits, tous les avantages au détriment de l’immense partie de la population qui vit dans la misère. Les islamistes sont les seuls qui amènent un message « d’espoir », des solutions pour, en quelque sorte, devenir « quelqu’un », pour avoir un statut social qui ne soit pas celui du soumis. On connaît l’histoire, des élections remportées par les islamistes, le pouvoir qui abat sur le pays une répression terrible qui enclenche des représailles violentes. Attentats, meurtres, policiers, militaires sans nombres assassinés, tortures, des centaines de milliers d’Algériens des deux camps victimes de cette guerre sans pitié.

C’est dans ce cadre qu’Adlène Meddi situe son roman. Ils sont quatre, quatre lycéens traumatisés par la violence terroriste en cette année 1994 qui, après un ultime attentat décident de créer l’armée impérieuse, un groupe sans archives, qui ne revendique jamais ses actions et qui lutte contre les terroristes. Ils sont loin d’approuver la politique de l’État, ils ne se font aucune illusion sur lui, mais pour eux, rien n’est pire que cette terreur, cette mort aveugle qui peut les toucher à tout moment. Adolescents, ils sont naturellement en opposition avec leurs parents, mais non à cause d’un quelconque complexe d’Oedipe, mais parce ces derniers ont, en quelque sorte, trahi leurs idéaux : « ils étaient tellement morts. Ils n’en voulaient pas à leurs parents de les avoir mis au monde, mais de les avoir abandonnés avant même leur conception. »

Nawfel, Farouk, mais surtout Amin et Sidali vont passer à l’action. Leurs actes ne vont pas passer inaperçus, surtout auprès du colonel Zoubir Selamani, un des responsables des services secrets et aussi le père d’Amin. Quand tout dérape, c’est lui qui, en quelque sorte, va les sauver. Mais 10 ans après, il faut que des réponses soient apportées aux questions toujours présentes.

Adlène Meddi nous mène, de façon particulièrement, de 1994 à 2004, moment clé où chacun trouve les réponses à ces questions, à ses tourments. Le déclencheur est le décès de Zoubir Selamani, l’internement de son fils et la volonté de Sidali de sortir son ami de l’hôpital psychiatrique.

Ils sont quatre, victimes de la guerre civile qui déchire leur pays, mais aussi pris dans la tourmente d’une histoire bien plus ancienne qui les dépasse. Ainsi, la haine entre Zoubir et Farès qui date de la guerre d’indépendance quand ils combattaient côte à côte. Ils ont pris des chemins différents, tout comme leur chef de l’époque Hadj Brahim le pur et Roger, ce truand marseillais qui s’est battu avec le FLN, ne supportant pas l’humiliation continue des indigènes par les colons. Personnages secondaires mais tous d’une humanité rayonnante.

Les descriptions de l’Algérie sont d’une grande beauté, empruntes d’une vraie poésie, de chaleur, de bruits parois violents, parfois apaisants. 

Adlène Meddi signe un livre qui fera date pour comprendre, analyser cette période mortifère de laquelle l’Algérie a tant de mal à sortir. Roman sur une jeunesse sacrifiée, perdue, mais avec quelques lueurs d’espoir d’un monde, d’un futur plus heureux.

Une phrase suffit pour résumer ce livre : « Cette guerre n’a jamais eu lieu. Les quelques traces sont dans nos têtes ou au cimetière, et il faut les effacer autant qu’on peut. Nous n’avons jamais existé. Nous ne sommes pas. »
Superbe !                                                          

1994
Adlène Meddi
Rivages noir.9€90

Illustration de l’entête: Un policier algérien arrête deux sympathisants du FIS dans le quartier de Bab el Oued à Alger le 31 janvier 1992 (AFP)

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