Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Réédition du Journal de Samuel Pepys au Mercure de France

Réédition du Journal de Samuel Pepys au Mercure de France

par Félix Delmas

Voici une nouvelle édition du célèbre journal de Samuel Pepys (1632/1703) publié dans la collection le Temps retrouvé au Mercure de France.

Une vie au service de l’Angleterre, documentée et hédoniste, dans un temps compliqué pour le royaume. Grâce à la protection d’Edward Montagu, duc de Sandwich, Samuel Pepys entre à l’Office de la Marine où il connaîtra une brillante carrière qui le propulsera jusqu’au secrétariat de l’Amirauté. Il se fera bien des ennemis ce qui lui valut d’être emprisonné deux fois, mais il fut toujours blanchi de toute accusation. Il réforma la marine anglaise, organisa l’évacuation de Tanger et fut élu en 1685 au Parlement. 

A coté de bien des livres sur la Marine, Samuel Pepys a tenu un journal de 1660 à 1669. Jamais édité, ce journal fut trouvé par hasard dans la bibliothèque de Cambridge en 1825 et connut alors un réel succès de librairie.

Son journal débute quand il part accompagner lord Sandwich pour aller chercher le roi Charles II après l’intermède de la République de Cromwell. Il y décrit son parcours au ministère de la marine, domaine où très vite, grâce à son travail, il deviendra un des meilleurs connaisseurs. Il s’achève le 31 mai 1660, de façon nostalgique, Pepys craignant de devenir aveugle. 

Il décrit dans son journal les petits faits de son quotidien, mais aussi de celui de la société londonienne de cette seconde moitié du XVIIème siècle avec le retour de la monarchie. Sa position lui permet de fréquenter toutes les classes sociales, du ministre au marin, du Roi aux plus humbles servantes. Il rapporte tous les commérages, les scandales dont il a connaissance, aussi bien ceux de la Cour que ceux relatifs à ses voisins. Il est monarchiste, mais plus le temps passe, plus il devient critique contre le roi et son frère le duc d’York, futur Jacques II. En effet ces derniers s’occupent davantage de leurs plaisirs personnels et privés, de leurs maîtresses, que des affaires de l’État : « le Roi et la Cour n’ont jamais été aussi dissolus qu’aujourd’hui. Toujours le jeu, les blasphèmes, les câtins, l’ivrognerie et les vices les plus abominables qui soient. Tout cela finira mal. Les plaisirs de la Cour nous conduiront à la ruine. » (27 juillet 1667). Le décalage entre la vie du peuple et des gouvernants ne date pas d’aujourd’hui !

Great Plague in London
(Illustration moderne par Kitty Shannon)

Grâce à lui on a une description précise de l’épidémie de peste de 1664, de  la Guerre (perdue) contre la Hollande et surtout du terrible incendie de Londres de 1666 (Pepys a eu très peur, surtout de perdre sa fortune, mais son quartier ne sera pas touché).

Même s’il se dit régulièrement amoureux de sa femme, il n’en reste pas moins très attiré par le beau sexe. Il ne cache pas quand une femme lui plaît, et ce quel que soit le lieu où il se trouve. Combien de fois à l’église n’a-t-il pas essayé de se trouver une place près d’une belle femme ! Même en ces lieux, il ne se prive pas à caresse, à toucher. Selon nos critères actuels, c’est un vrai harceleur sexuel. Il ne cache pas non plus ses nombreuses infidélités. Bien sûr, il est jaloux, et souffre de ressentir ce sentiment. En revanche, il ne supporte pas sa femme quand elle, elle est jalouse, et le lecteur sait qu’elle avait bien des raisons de l’être.

Car Samuel Pepys est colérique, s’emporte parfois rapidement. Mais généralement, il s’en veut, reconnaît que son attitude fut négative. Surtout avec sa femme, il fait tout pour se faire pardonner. Il sait reconnaître ses torts et sait s’excuser, ce qui n’est pas donné à tous.

Un des traits saillants du caractère de Pepys est sûrement sa radinerie. Il n’est pas avare, car il sait dépenser ne serait-ce que pour le paraître, mais il aime l’argent, il vit dans la peur de se faire voler. Il thésaurise le plus qu’il peut, il voue un vrai culte à l’argent. Tous les mois, il fait des comptes précis de sa fortune, et se réjouit si elle augmente (et de fait, elle augmente rapidement) :« gagner de l’argent qui embaume tout, et dont j’ai grand besoin » (8 janvier 1663).

The Great Fire de Londres vu depuis l’ancienne porte de Ludgate (Museum of London).
En médaillon portrait de Samuel Pepys par John Hayls (1666). National Portrait Gallery, Londres.

Il n’est pas trop regardant quant aux dépenses quand il s’agit d’objets somptuaires, comme de la vaisselle en argent, qui le positionnent socialement, ou quand il s’agit de ses habits (le paraître). Mais il est bien plus regardant quand il s’agit de l’habillement de sa femme : c’est toujours trop cher! Toutefois il finit toujours par se faire une raison, car sa femme se doit de bien le représenter. Il fait des vœux pour ne plus faire des choses frivoles comme aller au théâtre ou de boire du vin. Mais si la première excuse est que ces activités le détournent de son travail, il ne nie pas que c’est aussi (surtout ?) pour faire des économies.

Samuel Pepys est très imbu de sa personne, pense à lui, puis au service du Roi et enfin aux autres : « le mérite réussit moins bien dans le monde que la faveur : en ce qui me concerne, c’est la chance et nullement le mérites et ne me maintiendrai que par mon zèle, car je vis entouré de gens négligents et j’ai su, grâce à mon zèle, me rendre si nécessaire qu’on ne peut rien faire sans moi. » (1 novembre 1665). Il faut savoir qu’il est très attentif au « qu’en-dira-t-on », à sa présentation, à sa réputation : « dès que j’eus terminé l’Eschole des filles (livre érotique), je l’a brûlé pour qu’il ne se trouve pas, à ma honte, dans ma bibliothèque. » (9 février 1668).

Le duc d’York ( futur Jacques II) et sa famille peints par Sir Peter Lely (1668-1670).
Royal Collection Trust. Queen’s drawing room. Château de Windsor.

C’est un esthète, un jouisseur qui ramène tout à lui : « Je suis heureux que j’ai jamais été, car j’ai passé le mois dans une abondance de joie, d’honneurs, de voyages agréables, de réceptions magnifiques, et cela sans la moindre dépense » (31 juillet 1665 (en pleine pandémie de peste)). Il est très attentif aux cadeaux qu’on lui remet pour service rendu ou à rendre (ça augmente sa fortune). Mais c’est normal à son époque, aujourd’hui, les pots de vin ne sont plus imaginables sans passer par la case tribunal pour corruption !

Notre personnage est aussi un musicien accompli, il écrit même des balades, joue de plusieurs instruments dont le flageolet. Il chante, danse, apprécie la peinture, adore le théâtre, se constitue une bibliothèque, se montre très ouvert aux sciences, aux nouvelles découvertes comme l’astronomie (il s’achète un télescope), se passionne pour la transfusion sanguine, etc. 

C’est aussi un protestant convaincu : il va régulièrement aux offices, et pas que pour y admirer les belles femmes qui s’y pressent, mais essentiellement pour les sermons qu’il n’hésite pas à louanger ou à critiquer (quand il ne fait pas la sieste pour les plus ennuyeux). Il va même à des offices catholiques dont il admire la pompe. Parfois il ne fait pas ses dévotions pour des motifs qui peuvent paraître assez abscons : « Le soir au lit sans avoir dit les prières, car c’est demain jour de lessive » (1 mars 1663).

Samuel Pepys, contrairement à bien des auteurs, n’écrit pas pour être publié, son journal c’est plutôt une sorte  de « pense-bête » des faits du passé. D’ailleurs, tout est codé, avec des passages en espagnol, en français, en latin ( de fait il faudra plus de deux années pour le traduire). Aussi, il est d’une totale sincérité. Il s’agit plus d’une véritable auto-analyse que d’un essai pour valoriser les bons côtés de sa personnalité. Somme toute c’est vraiment un homme dont nous percevons le quotidien ainsi que celui du monde dans lequel il vit. Nous y observons ainsi une société anglaise qui retrouve les plaisirs de la vie après les rigueurs du protestantisme de Cromwell.

Nous découvrons en lui un homme aimant les arts, curieux, amoureux de sa femme, libertin, parfois hypocrite voire cynique. Sans nul doute doté d’une certaine naïveté mais sachant faire preuve de rouerie. Croyant, mais pas bigot, il a une sorte de foi de charbonnier, et est souvent plus attiré par les beautés du rite que par le contenu du message théologique. De fait il est proche de son argent, mais cela constitue pour lui, le moyen d’affirmer sa réussite sociale.

Un journal original, plaisant, vivant que les amateurs de l’histoire doivent avoir lu.

Journal
Samuel Pepys

éditions Mercure de France
collection Le Temps retrouvé. 11€50

Illustration de l’entête: Procession à Londres pour le Couronnement de Charles II (22 avril 1661) peinte par Dirk Stoop (1610-1686). Museum of London.

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