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Beethoven, la Neuvième symphonie et quelques grands chefs d’orchestre du passé

par Jean-Pierre Pister

Le 16 décembre prochain, cela fera 250 ans que  Ludwig van Beethoven voyait le jour à Bonn. En cette année 2020, nous célébrons un des plus grands génies de toute l’histoire de la musique.

La tradition de mise en valeur des anniversaires des grands compositeurs est assez récente. Elle fut largement encouragée, au cours du dernier demi-siècle, par le développement des concerts classiques retransmis à la radio ainsi que par le décollage spectaculaire du disque microsillon qui sera remplacé, dans les années 1980, par le Compact Disc numérique. Cela permet aux plus anciens d’entre nous de se souvenir de l’année Bach de 1950 et, surtout, de l’année Mozart de 1956.

Beethoven dans son atelier
Carl Schloesser.

S’agissant de Beethoven, il conviendrait déjà de rappeler le millésime 1927. En effet, paraissait, en cette année du centenaire de la mort du compositeur, sa première biographie publiée en français par ce grand érudit, normalien et agrégé des lettres qu’était Édouard Herriot, maire de Lyon et ancien Président du Conseil. Bien qu’inévitablement datée, cette étude fait encore autorité. L’année 1970, bicentenaire de la naissance de Beethoven allait connaître de nombreuses manifestations et initiatives éditoriales. Le label Deutsche Grammophon publiait l’intégrale de son œuvre dans un grand nombre d’albums de microsillons, de première qualité. Les concerts et représentations lyriques allaient se succéder tout au long de l’année. On se souviendra, en particulier, d’une exceptionnelle production à l’Opéra de Vienne, de Fidelio, son unique opéra, dirigé par le grand Léonard Bernstein, production à laquelle l’auteur de ces lignes a eu le privilège d’assister.

En 2020, il est opportun de faire le point sur la connaissance de tout ou partie de l’œuvre de Beethoven grâce aux multiples éditions phonographiques qui se sont succédé depuis plus de 80 ans. Ses Neuf Symphonies se prêtent admirablement à cet exercice mémoriel. On passera rapidement sur la gravure « acoustique » de la Cinquième Symphonie réaliséeen 1913 par Arthur Nikisch dirigeant la Philharmonie de Berlin, aujourd’hui difficilement audible. Dès 1925, avec l’apparition de l’enregistrement « électrique » sur 78 tours, quelques chefs célèbres de l’époque, dont Furtwängler, lui-même, firent œuvre de pionniers en apportant leur contribution à la connaissance, par le disque, de l’œuvre symphonique du grand compositeur. À la charnière des années 1940-1950, le développement simultané de la bande magnétique et du disque microsillon allait parfaire, selon un rythme exponentiel, cette connaissance.

Il ne nous est pas possible, dans un tel article, d’évoquer l’ensemble de ses neuf symphonies. La Troisième, « Eroïca », dédiée d’abord à Bonaparte – avant que le compositeur, scandalisé par la proclamation de l’Empire, n’insère une marche funèbre comme deuxième mouvement -, aurait pu nous servir de guide. La fameuse Cinquième, dite « du Destin », bien connue, pour ses premières notes, des auditeurs de la BBC au cours de la Seconde Guerre mondiale, eut été également tout à fait opportune, de même que la Sixième, dite Pastorale, célébration de la nature dans une perspective largement rousseauiste.

Plaque apposée sur la maison où habita Beethoven

Nous avons choisi, de façon délibérée, de nous limiter à la Neuvième.C’est la première symphonie, dans l’histoire de la musique, qui durait plus de soixante minutes. Le quatrième mouvement est construit sur le texte de SchillerOde à la joie : il s’agit d’une partie chantée par quatre solistes et un chœur. Il n’est pas inutile de préciser que les mesures 140 à 187 ont été remodelées en 1972 par Herbert von Karajan pour constituer l’Hymne européen, d’une durée de deux minutes. Il est utilisé comme tel, par le Conseil de l’Europe et par l’Union européenne.

On compte aujourd’hui plus d’une centaine d’éditions discographiques de cette Neuvième symphonie. Dès les années 1930, le vétéran Félix von Weingartner, ancien élève de Frantz Liszt, gravait pour le 78 tours les Neuf symphonies,régulièrement rééditées mais dans un son qui reste précaire pour nos oreilles d’aujourd’hui. Dès la fin des années 40, avec l’apparition de la bande magnétique, les radios et les grands labels discographiques multiplièrent les enregistrements. Cela nous permet de connaître les premières lectures d’un Toscanini, d’un Furtwängler, d’un Karajan. Après l’avènement du microsillon, vers 1950, puis du CD, 30 ans plus tard, les gravures de la Neuvième Symphonie se comptèrent par dizaines. Leur qualité d’ensemble est globalement très honorable, d’où la difficulté d’effectuer un choix digne de ce nom. Depuis une vingtaines d’années, on assiste à une concurrence entre les versions dites « traditionnelles », exécutées sur instruments modernes, et les interprétations « historiquement informées » qui prétendent, par  l’utilisation d’instruments anciens et une relecture spécifique de la partition, reconstituer ce qu’aurait pu être la Neuvième Symphonie lors de sa création à Vienne, le 7 mai 1824. Ainsi, Nikolaus Harnoncourt et John Eliot Gardiner se sont illustrés, parmi d’autres, dans une telle démarche, avec un bonheur certain, non sans susciter, cependant, quelques critiques. A contrario, certaines gravures récentes telles que celle du vétéran Herbert Blomstedt, à la tête du Gewandhausorchester de Leipzig, renouent avec la tradition dans ce qu’elle a de meilleur.

Dans les limites de cet article, nous nous bornerons à quelques références incontournables léguées par le disque, depuis les années 1940. En les classant suivant leur date de naissance, on évoquera essentiellement Arturo Toscanini, Bruno Walter, Wilhelm Furwängler, Herbert von Karajan et Leonard Bernstein.

Nous assumons ce choix, subjectif par définition. Mais nous ne saurions oublier, parmi d’autres, les excellentes réalisations de Carl Schuricht, d’Otto Klemperer, d’Eugen Jochum, de Rafaël Kubelik. On se souviendra d’André Cluytens, chef franco-belge dirigeant, à la fin des années 50, au début de la stéréophonie, cet ensemble spécifiquement allemand qu’était encore le Philharmonique de Berlin. Enfin, on ne saurait passer sous silence la redécouverte d’un chef injustement oublié, car ayant exercé essentiellement en RDA, Hermann Abendroth, qui donnait, en 1951, avec  l’Orchestre de la Radio de Leipzig, une très belle vision de la Neuvième, désormais couramment disponible.

Arturo Toscanini

Il est de bon ton, aujourd’hui, de dénigrer Arturo Toscanini (1867-1957), notamment lorsqu’il dirige Beethoven. En son temps, il était pourtant considéré comme un interprète de référence. N’hésitons pas à considérer ce parti-pris comme injuste. Dans un coffret anthologique des Symphonies,édité par la revue Diapason en 2015, le « Maestrissimo »1est cité à quatre reprises. Son legs discographique date essentiellement des vingt-cinq dernières années de sa très longue carrière. En 1937, la chaîne de radio américaine NBC créa, à son intention, un orchestre d’élite destiné à des retransmissions radiophoniques hebdomadaires, puis à des gravures discographiques distribuées par le label RCA dont dépendait la NBC.

Furent ainsi enregistrées deux intégrales symphoniques de Beethoven. La première, réalisée en 1939, est considérée comme excellente par la plupart des critiques mais elle n’était pas destinée à être publiée. Le son, réalisé sur disques « acétates » est acceptable et la Neuvième bénéficie de deux solistes masculins habitués du MET de New-York, le ténor Jan Peerce et la basse italo-américaine Nicola Moscona. Libre de droits, cette série est désormais disponible sous l’étiquette Music and ArtsOn y trouve les qualités spécifiques du style de Toscanini : tempi rapides, rigueur rythmique, clarté de l’expression.


Au tournant des années 1940-50, RCA entreprit un projet de plus grande envergure, dans le contexte du lancement commercial du disque microsillon. Les Neuf Symphonies furent ainsi « mises en boîte » de 1949 à 1952, sous la supervision de Richard Mohr, directeur artistique chez RCA. Le Maestro avait alors plus de 80 ans. On abandonna rapidement le fameux studio « 8 H» de la NBC à l’acoustique trop sèche. La Neuvième Symphonie fut donc enregistrée au Carnegie Hall, les 31 mars et 1er avril 1952 et publiée en deux microsillons, dans un son monophonique superbe pour l’époque.


Cet événement fut largement médiatisé aux USA, à tel point que le Reader’s Digest put annoncer, en première de couverture : « Toscanini enregistre la Neuvième ». En soixante-cinq minutes, avec des tempi toujours rapides, le Maestro rendait magistralement à l’œuvre toute sa beauté, servi dans le dernier mouvement par l’excellent chœur « Robert Shaw » et par un quatuor vocal de premier plan, comprenant des grands noms du MET : la soprano Eilen Farrell, l’éminente mezzo mozartienne, Nan Merriman, le ténor habituel de Toscanni, Jan Peerce, et la basse Norman Scott. Cette version a fait date et servira de référence durant quelques années avant la parution de celle de Furtwängler, enregistrée à Bayreuth.

Bruno Walter

De neuf ans le cadet de Toscanini, et très proche ami de ce denier, Bruno Walter (1876-1962) fut un des plus grands chefs d’orchestre de son temps. Berlinois d’origine, excellent représentant de la tradition austro-allemande et viennoise en particulier, il fut très proche de Gustav Mahler dont il créa, à titre posthume, la Neuvième Symphonie et le Chant de la Terre. Contraint, comme beaucoup d’artistes, à l’exil après l’avènement du nazisme, il passa les deux dernières décennies de sa vie aux États-Unis et s’installa à Beverly Hills, en Californie, bien qu’il eut la charge de l’Orchestre Philharmonique de New-York à la fin des années 40. L’essentiel de sa discographie est donc d’origine américaine, réalisée par le label CBS et distribuée aujourd’hui par Sony. Ses Mozart restent des modèles.

Quant aux Symphonies de Beethoven, elles ont donné naissance à deux intégrales. La première fut réalisée avec le Philharmonique de New-York en monophonie, au lancement du microsillon. D’un haut niveau instrumental, elle pèche par une Neuvième publiée dans des circonstances inhabituelles. En effet, le chef était mécontent du chœur et des solistes dans l’Ode à la joie, en dépit de la présence du grand ténor canadien Raoul Jobin, bien connu en France. On réenregistra donc le seul quatrième mouvement en 1952 et c’est un montage qui fut mis en vente. Quelques années plus tard, CBS proposa à Bruno Walter de réenregistrer l’essentiel de son répertoire en stéréo, dans d’excellentes conditions techniques. On constitua un orchestre à sa mesure, le Columbia Symphony Orchestra, formé essentiellement de musiciens du Los Angeles Philarmonic. Les prises étaient donc réalisées en Californie. Le résultat fut largement au-dessus des espérances, notamment dans Mozart et dans Brahms. La Pastorale de Beethoven reste encore un modèle. Hélas, pour la Neuvième, on commit la même erreur que dans l’édition précédente. Les trois premiers mouvements furent gravés dans l’immeuble de l’American Legion, à Beverly Hills, avec un Adagio particulièrement réussi. Mais le chef, mécontent des chœurs californiens, exigea le concours du Westminster Choir de New-York. C’est donc avec un décalage de plusieurs mois que fut « mis en boîte » un quatrième mouvement, interprété par un Columbia Symphony de la côte Est, formé d’instrumentistes new-yorkais, avec un quatuor vocal assez moyen. D’où une Neuvième réalisée par deux orchestres éloignés de plus de 3000 km ! Les dirigeants de CBS eurent-ils conscience de l’incongruité d’une telle démarche, indigne d’un musicien de la classe de Bruno Walter ?

On a souvent opposé Wilhelm Furtwängler (1886-1954) à Toscanini bien que les deux artistes ne soient pas de la même génération, le chef d’orchestre allemand étant de dix-neuf ans le cadet de son homologue italien. Mais leur notoriété s’est répandue simultanément dans l’Europe musicale à la fin des années 20 et dans les années 30, quand la grande crise et l’avènement du nazisme pesèrents de tout leur poids dans l’éclatement culturel de l’Europe. Toscanini et Furtwängler eurent l’occasion de se côtoyer au festival de Salzbourg, à la veille de l’Anschluss. Leurs partisans respectifs s’ingénièrent à les opposer systématiquement. Il est vrai que chacun des deux musiciens défendait une conception du métier diamétralement différente : direction précise et rapide pour l’Italien, tempi larges dans une tradition romantique pour l’Allemand qui osa déclarer : « Toscanini joue les notes inscrites sur les partitions, moi, j’interprète ce qui se trouve derrière les notes ».

Wilhelm Furtwängler. 1942.

L’attitude ambiguë de Furtwängler à l’égard du régime hitlérien, refusant de quitter l’Allemagne nazie, rend délicat tout jugement. On peut certes mentionner les concerts donnés pour l’anniversaire de Hitler dans des salles décorées de croix gammées. Mais on ne doit pas oublier que le grand musicien a tout fait pour sauver les instrumentistes juifs de la Philharmonie de Berlin. Durant l’occupation, à la différence de nombreux musiciens allemands, il s’est abstenu de tout concert en France. Fin 1944, les nazis finirent par comprendre qu’il n’était pas des leurs et sa tête fut mise à prix. Ce n’est que d’extrême justesse que Furtwängler trouva refuge en Suisse et toutes les procédures de dénazification le concernant n’ont rien donné. Un artiste de la classe de Yehudi Menuhin a largement contribué à démontrer sa parfaite droiture. Le rappel de tous ces éléments n’est pas inutile pour mettre en perspective les grandes interprétations qu’a donné le chef d’orchestre de cette Neuvième Symphonie  pendant la guerre et dans les années qui suivirent, compte tenu de la dimension philosophique présente implicitement dans l’Ode à la joie de Schiller.

Furtwängler n’a pas enregistré d’intégrale des Neuf Symphonies de Beethoven. Le coffret disponible chez EMI / Warner inclut des enregistrements radio des Seconde et Huitième Symphonies réalisées à Londres et à Stockholm. Seules, la Première, l’Héroïque, les Quatrième et Cinquième, la Pastorale, la Septième ont eu l’honneur du studio avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne, de 1950 à 1954. Concernant la Neuvième, nous retiendrons ici, trois versions enregistrées en public dans des circonstances particulières : concert des 22/24 mars 1942 à Berlin, avec le Philharmonique ; ouverture solennelle du Festival de Bayreuth le 29 juillet 1951 ; dernière exécution au Festival de Lucerne, le 22 août 1954, avec l’Orchestre Philharmonia de Londres, trois mois avant la mort de l’artiste.

La version des 22/24 mars 1942 est celle qui a suscité le plus de commentaires. Précisons que les radios allemandes utilisaient déjà, à cette date, le nouveau support de la bande magnétique. Les grands concerts de Furtwängler des années de guerre furent ainsi enregistrés selon cette nouvelle technique. En 1945, les autorités soviétiques ont confisqué la plupart de ces archives radiophoniques. Ce n’est que quarante ans plus tard, sous Gorbatchev, qu’elles ont été restituées aux autorités allemandes. À l’audition de ces documents, on est surpris par leur qualité sonore, inédite jusqu’alors. La Neuvième de mars 1942 bénéficie d’une grande notoriété, aussi bien chez les spécialistes que chez les simples mélomanes. Le grand chef d’orchestre britannique, Sir Simon Rattle, qui a dirigé le Philharmonique de Berlin jusqu’à ces derniers mois, la considère comme exceptionnelle. Certes, des dirigeants nazis étaient présents ; le fragment de l’Ode à la joie,  « Alle Menschen werden Brüder »(tous les hommes deviennent frères), peut apparaître d’autant plus décalé, quelques mois après la conférence de Wannsee qui a fixé des normes de la « solution finale ». Mais, comme l’écrit Rattle, « la musique suffit à ressentir le malaise que Furtwänler installe. Tout auditeur éprouvera le degré paroxystique et de violence, de grandeur et de terreur avec lequel il porte ces musiciens ». Le troisième mouvement, Adagio, est considéré comme un des sommets de l’interprétation beethovénienne de tous les temps. Dans le quatrième mouvement, le célèbre ténor Peter Anders apporte une contribution de première qualité. Cette version exceptionnelle est couramment disponible, depuis quelques années, sous différents labels, dès lors qu’elle est libre de droit. On pourra recommander l’édition de Tahra2.

La Neuvième Symphonie dirigée par Furtwängler à Bayreuth, le 29 juillet 1951, se situe dans une tout autre perspective. Lors de la première édition du festival wagnérien en 1876, Richard Wagner, lui-même, avait souhaité que la Première de  son  Ring der Nibelungen soit précédée par la Neuvième de Beethoven. En 1945, tout était à reconstruire et l’avenir de Bayreuth paraissait des plus incertains, compte tenu de la compromission de certains membres de la famille Wagner avec les dirigeants nazis.

Souhaitant une rupture radicale, Wieland Wagner, petit-fils du compositeur, créa le « nouveau Bayreuth », avec des mises en scène modernes et une nouvelle génération d’interprètes. Il souhaita également renouer avec la tradition fixée en 1876 et invita Furtwängler à inaugurer le festival en dirigeant cette Neuvième symphonie en hommage à Beethoven, ce compositeur que Wagner admirait particulièrement. C’était pour le chef d’orchestre une sorte de réhabilitation solennelle. Deux grands labels discographiques, EMI et Decca, installèrent leurs équipes et leurs matériels pour capter quelques grands moments.


Decca enregistra ainsi Parsifal et Le Crépuscule des Dieux sous la baguette de Knappertsbusch. La firme concurrente EMI était représentée sur place par son directeur artistique Walter Legge, mari de la cantatrice Élisabeth Schwarzkopf. Il supervisa les gravures de fragments de la Walkyrie et de l’intégrale des Maîtres Chanteurs de Nuremberg,sous la direction d’un jeune chef qu’il contribuait à faire connaître depuis quelques années, Herbert von Karajan. Legge comprit naturellement l’importance de l’événement que constituait la présence de Furtwängler dirigeant la Neuvième. Celle-ci fut donc enregistrée avec, dans le dernier mouvement, la participation de plusieurs solistes engagés au festival dont Élisabeth Schwarzkopf elle-même, Hans Hopf et Otto Edelmann. Réalisée en monophonie, dans d’excellentes conditions servies par l’extraordinaire acoustique du Festspielhaus de Bayreuth, cette lecture de grande classe ne fut commercialisée qu’en 1956, deux années après la disparition du chef d’orchestre. Depuis cette date, elle reste une des références les plus populaires du fabuleux catalogue EMI, repris récemment par Warner. L‘Ode à la Joie, servie par un chœur d’une rare homogénéité et marqué par un accelerando spectaculaire, assez inhabituel chez Furtwängler, constitue un des sommets de cette interprétation géniale. 

Furtwängler devait encore, dans les années suivantes, diriger l’œuvre aussi bien avec la Philharmonie de Vienne qu’avec l’Orchestre Symphonique de la Radio bavaroise. Le label Orfeo a rendu possible l’accès à ces lectures de qualité. Mais, pour terminer, il faut insister sur l’ultime exécution publique que l’artiste donna de cette Neuvième au festival de Lucerne, le 22 août 1954, trois mois avant sa disparition. Il dirigea alors un orchestre qu’il n’avait côtoyé qu’occasionnellement, le Philharmonia de Londres, fondé quelques années auparavant par Walter Legge, dans le but essentiel de réaliser des enregistrements pour EMI. En 1951, Furtwängler avait ainsi dirigé cette formation dans le Concerto L’Empereur de Beethoven, avec son ami, le pianiste Edwin Fischer, comme soliste. Avec Menuhin, qui avait tant contribué à le réhabiliter, il grava l’unique Concerto pour violon du même Beethoven. Enfin, en 1952, il permit au Philharmonia de se couvrir de gloire en réalisant pour le disque la première intégrale en microsillons de Tristan et Isolde de Wagner avec, notamment, la grande Kirsten Flagstad. Sans atteindre les sommets des versions antérieures de 1942 puis de 1951, cette Neuvième helvétique mérite le détour, réalisée dans un son excellent avec deux solistes déjà remarqués, trois années auparavant, à Bayreuth, la soprano Élisabeth Schwarzkopf, et la basse Otto Edelmann, le ténor Ernst Haefliger remplaçant Hans Hopf. Longtemps négligée, cette superbe interprétation bénéficie aujourd’hui de reports exemplaires, utilisant les techniques de pointe en « haute résolution » telles que le SACD. On recommandera en particulier les éditions Audite et Tahra.

Arriva la stéréophonie

À partir de la fin des années 1950, le développement de la stéréophonie modifia complètement le marché du  microsillon, notamment dans le domaine de la musique classique. Pour une œuvre telle que la Neuvième symphonie, cela constitua un progrès essentiel permettant de faire bénéficier l’auditeur de toute la complexité de l’écriture musicale, dans une parfaite clarté auditive. Les chefs d’orchestre nés à la fin du XIXe siècle et qui eurent le privilège de vivre au-delà de 1955 ont pu profiter, comme Bruno Walter, de ce progrès technique pour fixer leurs interprétations de l’œuvre de Beethoven. Citons par exemple Georges Szell qui porta l’orchestre de Cleveland à un niveau exceptionnel et qui nous a laissé une superbe gravure de l’ensemble des Neuf symphonies. Mentionnons également Charles Munch qui, de 1949 à 1962, eut la charge de l’Orchestre symphonique de Boston. Sa Neuvième, gravée en décembre 1958, put s’enorgueillir de bénéficier, dans le quatrième mouvement, de la présence de cantatrices aussi notables que l’Américaine Leontyne Price et la Canadienne Maureen Forrester.

Charles Munch

Mais ce sont les chefs, nés autour de 1910 et arrivés à maturité aux environs de 1960, qui bénéficièrent le plus du développement de la stéréophonie. Ils étaient à même de prendre la succession des Toscanini et autres Furtwängler qui avaient dominé l’époque précédente. La première édition en stéréo de la Neuvième fut ainsi réalisée dans d’excellentes conditions à Berlin par la Deutsche Grammophon sous la direction du chef hongrois Ferenc Fricsay qui, trop tôt disparu, n’eut pas le temps d’enregistrer le cycle complet.

Herbert von Karajan

Herbert von Karajan (1907-1989) fut l’homme de la situation pour s’imposer comme un des maîtres de la discographie classique en stéréophonie. Nommé chef à vie de la Philharmonie de Berlin en 1955, promu directeur de l’Opéra de Vienne l’année suivante, il n’était pas un inconnu. Encouragé par Walter Legge, il avait déjà derrière lui un héritage important d’enregistrements beethovéniens. À la fin des années 40, à peine « dénazifié », il avait enregistré à Vienne des versions intéressantes de la Cinquième et de la Neuvième symphonies,celle-ci bénéficiant déjà, dans l’Ode à la joie, de solistes exceptionnels tels qu’Élisabeth Schwarzkopf, Julius Patzak, Hans Hotter. Au cours des années 50, toujours sous la direction artistique Walter Legge, il entreprit à Londres une première intégrale fort bien servie par les instrumentistes du  Philharmonia, mais gravée encore en monophonie. Dès 1957, la Deutsche Grammophon lui proposa un nouveau contrat qui lui permit d’enregistrer, en stéréophonie, le cycle complet des Neuf symphonies au cours des années 1961 et 1962. Les prises de son eurent lieu dans l’acoustique excellente de la Jesus Christus Kirche à Berlin-Ouest. Dans un habillage de grand luxe, le coffret de l’ensemble du cycle fut mis en vente, selon un nouveau système de souscription, pour les fêtes de Noël 1962.

Herbert von Karajan.

Ce fut un énorme succès commercial en rapport avec l’excellence interprétative des Neuf Symphonies. L’éditeur avait investi 1,5 Millions de Marks pour cette publication et espérait en vendre 100000 exemplaires ; il s’en écoula plus d’un million. La Neuvième permit de révéler au public de nouvelles gloires du chant lyrique telles que la soprano Gundula Janowitz et le baryton-basse Walter Berry, mari de la mezzo Christa Ludwig. Depuis bientôt 60 ans, cette ensemble beethovénien continue de se situer au sommet des ventes du disque classique.

L’Orchestre philharmonique de Berlin, servi par une prise de son idéale, se surpasse avec des musiciens de l’envergure du Konzertmeister, le violoniste Michel Schwalbé. On a pu dire, concernant la Neuvième en particulier, que Karajan était parvenu à une sorte de synthèse entre la rigueur rythmique et stylistique de Toscanini et l’élan romantique et métaphysique de Furtwängler. Depuis l’avènement du CD, cet ensemble a fait l’objet de nombreuses rééditions utilisant les techniques les plus modernes de diffusion en haute résolution, notamment le SACD et le Blue Ray audio.

Karajan fut toujours tenté de se renouveler et de réenregistrer des œuvres déjà largement gratifiées par la critique et par le public. Il livra ainsi trois autres intégrales des symphonies de Beethoven. La première était destinée à une diffusion en vidéo, à la fin des années 60. Elle est désormais disponible en DVD. Les deux autres virent le jour en 1976-1977 et en 1983-1984. Ce dernier ensemble utilisa pour la première fois les récentes techniques numériques et sortit au moment du lancement commercial du CD. En dépit de leur incontestable qualité, ces nouveaux Beethoven ne renouvellent pas tout à fait le miracle de l’édition sortie en 1962.

Leonard Bernstein

De dix ans son cadet, Leonard Bernstein (1917-1990), peut être considéré comme l’alter ego américain de Karajan dans cette époque de développement spectaculaire d’enregistrements stéréophoniques de musique classique. Surtout connu du grand public comme étant le génial compositeur de West Side StoryBernstein assuma la direction musicale de l’Orchestre Philharmonique de New York, de 1958 à 1969. Il entreprit ensuite une carrière de chef invité. Il put ainsi travailler de façon intensive avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne auquel il révéla de façon approfondie la musique de Gustav Mahler. À quinze ans de distance, il eut ainsi l’occasion de réaliser deux superbes sommes symphoniques beethovéniennes de part et d’autre de l’Atlantique, la première au début des années 60 à New-York pour CBS, la seconde en 1978-1979 à Vienne, pour Deutsche Grammophon. L’édition new-yorkaise de la Neuvième, enregistrée en mai 1964, a eu le mérite de révéler au public le talent d’une nouvelle soprano, future vedette du MET, Martina Aroyo. L’édition viennoise est la reproduction d’un concert public donné à l’Opéra de Vienne le 5 septembre 1979. Dans l’Ode à la Joie, on retrouve avec plaisir de grands chanteurs engagés alors dans la capitale autrichienne : la soprano, Gwyneth Jones ; l’alto, Hanna Schwarz ; le ténor, René Kollo et la basse, Kurt Moll. Les chœurs de l’Opéra de Vienne, d’un enthousiasme incandescent, expriment à merveille toute l’allégresse inhérente au texte de Schiller.

Leonard Bernstein.

C’est dans des circonstances historiques que Bernstein devait s’investir de la façon la plus magistrale dans la Neuvième symphonie de Beethoven. Le jour de Noël 1989, un peu plus d’un mois après la chute du mur de Berlin, le musicien américain réunit dans cette ville pratiquement réunifiée, un orchestre international composé notamment de membres des orchestres de la Radio bavaroise, de la Staatskapelle de Dresde, du Symphonique de Londres, du Philharmonique de New York, de l’Orchestre de Paris et de celui du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, encore désigné comme étant le Kirov de Leningrad.

Des chanteurs de premier plan apportèrent leur concours comme  la soprano June Anderson. Il s’agissait pour  Bernstein de célébrer avec éclat le retour à la liberté de Berlin et du territoire de la République Démocratique Allemande. Pour la circonstance, le chef apporta une très légère modification au texte de Schiller et remplaça le mot Freude (Joie) par celui de Freiheit (Liberté). Une magnifique circonstance pour le grand musicien américain d’exprimer un humanisme personnel connu depuis longtemps. Bernstein devait nous quitter moins d’un an plus tard, en octobre 1990, quelques jours après la réunification allemande.

La Neuvième symphonie de Beethoven est une œuvre unique à tous égards, par sa valeur musicale, sa qualité d’écriture, son flamboiement orchestral, et une dimension philosophique si bien soulignée dans un dernier mouvement qui, à lui seul, dure plus de vingt-cinq minutes. En mettant en valeur les figures de quelques grands interprètes qui ont si bien servi ce chef-d’œuvre, nous espérons avoir donné à nos lecteurs l’envie de redécouvrir ce monument de l’histoire de la musique. Cet hymne à la fraternité humaine n’est-il pas indispensable dans le monde perturbé que nous connaissons ? 

[1]Surnom attribué à Toscanini par une partie de la presse, notamment en Italie et aux USA.
[2]Éditeur spécialisé dans l’édition de vieilles cires.

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