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Les vieux, du balai !

par Armel Job

Nous connaissons tous La Métamorphose de Kafka. Un matin Gregor Samsa, modeste employé dont le labeur faire vivre son père, sa mère et sa sœur, se réveille transformé en un énorme cancrelat. Cette métamorphose pose un terrible problème, non seulement à Gregor, mais à sa famille confrontée brusquement à un être qu’elle ne reconnaît plus, incapable de communiquer et claustré dans un corps répugnant. 

On peut penser que Kafka s’est complu à composer une histoire fantastique, un rien morbide mais, en tout cas, grâce à Dieu, sans le moindre rapport avec la réalité. Pourtant, Frédérique Leichter-Flack[1]a fait remarquer, à juste titre que, sous des dehors cauchemardesques, Kafka décrit une situation à laquelle chacun d’entre nous peut se trouver confronté du jour au lendemain devant la transformation radicale d’un proche frappé par un accident, une maladie qui en fait brusquement un individu étranger à ce qu’il avait été jusque-là. 
Une personne frappée d’un mal qui altère profondément son corps ou son esprit devient immanquablement un sujet de perplexité pour son entourage. Qui est cette personne désormais? Est-ce encore celle que nous avons aimée ?  N’est-elle pas devenue, comme Gregor, une sorte de cancrelat ? Devons-nous vraiment supporter le fardeau épouvantable qu’elle nous impose ? 

C’est la question qu’affronte la famille Samsa jusqu’à l’extrême limite de sa résistance. Alors, la sœur dit : « Nous avons fait tout ce qui était humainement possible pour prendre soin de lui. Personne ne pourrait nous en faire le reproche. Mais maintenant nous devons nous en débarrasser. » Et le père de surenchérir que, si Gregor pouvait comprendre, il mettrait lui-même fin à cette situation par pitié pour les siens.[2]
Ce que la famille ignore, c’est que Gregor continue à comprendre ce qui se dit autour de lui. Après ces terribles paroles, il se retire dans sa chambre et se laisse mourir au petit matin.

Ainsi Kafka a-t-il posé bien avant l’heure une des questions cruciales liées à l’euthanasie aussi bien au point de vue des proches désemparés qu’à celui de la personne aux prises avec le terrible sentiment d’être devenu non seulement un objet de répulsion, mais une sorte de châtiment immérité pour les autres.

Une étude hollandaise a montré en janvier dernier que les personnes de plus de cinquante-cinq ans qui souhaitent mettre fin à leurs jours invoquaient entre autres le sentiment d’être une charge pour leurs proches.[3]Sans doute suffirait-il d’un peu d’affection pour leur ôter cette pénible impression et leur rendre goût à la vie. Ce n’est apparemment pas la solution de la députée Dijkstra qui, le 2 juillet, vient de déposer une proposition de loi au parlement néerlandais autorisant l’aide au suicide pour « vie accomplie » à partir de soixante-quinze ans. Vous vous sentez inutile, gênant ? Vous craignez de prendre le lit d’hôpital d’un malade plus jeune frappé par un certain virus ? Comme nous vous comprenons ! Pliez donc bagage, une âme charitable vous prêtera main-forte en tout bien, tout honneur.
Sur le même terrain, l’Allemagne n’est pas en reste. Le 26 février dernier, la Cour constitutionnelle a reconnu le droit de chaque individu, quel que soit son état de santé, de s’ôter la vie avec le secours d’une association professionnelle d’assistance au suicide.[4]
En Belgique, mon pays, l’euthanasie n’est autorisée que pour mettre fin à une souffrance intolérable – physique ou psychique – constatée par les autorités habilitées. Mais qui, sinon la personne elle-même, peut mesurer le caractère intolérable de la souffrance ? N’est-ce pas insupportable de sentir qu’on encombre la vie des autres ? De 2003 à 2019, le nombre annuel des euthanasies est passé de 235 à 2655.

On peut voir ainsi que l’idéologie individualiste qui revendique jusqu’au droit de disposer librement de sa propre vie, contrairement non seulement à la morale religieuse mais aussi à l’impératif catégorique de Kant, n’aura de cesse qu’elle ne s’impose comme le dernier avatar du progrès. Une telle liberté n’est-elle pas le plus souvent conditionnée par la pression sociale ?  Combien de Gregor, sous son règne futur, s’éteindront-ils au petit matin avec l’illusion amère d’avoir choisi leur destin ?

[1]LEICHTER-FLACK Frédérique, Le laboratoire des cas de conscience, Alma, Paris, 2012
[2]KAFKA Franz, La métamorphose, Folio bilingue, pp.169-171
[3]Perspectieven op de doodwens van ouderen die niet ernstig ziek zijn, Den Haag, ZonMw, 2020
[4]Voir La Libre Belgique, éditions du 30 juin et du 2 septembre 2020

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