Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Radioscopie de l’Empire (3). « Quand notre monde est devenu chrétien »

Radioscopie de l’Empire (3). « Quand notre monde est devenu chrétien »

par Jacques Trauman

Faisons maintenant un saut dans le temps, en nous projetant du règne de Trajan (98-117) à celui de Constantin (306-337). Nous approchons à grands pas de la fin de l’Empire, mais celui-ci résiste encore.

Lorsque Constantin monte sur le trône, 5 à 10% seulement de la population de l’Empire est chrétienne. Lorsqu’il meurt, le christianisme est fermement établi et la marche du christianisme vers son statut de religion universelle est en route. À telle enseigne, de nos jours, on ne compte pas moins d’un milliard et demi de fidèles.

Comme le note le grand historien irlandais J.B. Bury : «il ne faut jamais oublier que la révolution religieuse faite par Constantin en 312 a peut-être été lacte le plus audacieux quait jamais commis un autocrate, en défiant et en méprisant ce que pensait la grande majorité de ses sujets». 

Mais qui est donc Constantin ?

Buste colossal de Constantin Ier
Bronze IV siècle, musée du Capitole

Lorsque Constantin monte sur le trône à l’âge de 35 ans (il est plus jeune que Macron, donc), Rome vit sous le régime de la Tétrarchie (2 Augustes et 2 Césars) établi par Dioclétien à la fin du troisième siècle, nous l’avons vu précédemment.

Constantin n’avait pas récupéré la meilleure part, il gouvernait la Gaule, l’Angleterre et l’Espagne; ce n’était certes pas le riche Orient ! Constantin aurait dû également gouverner l’Italie et Rome, mais un usurpateur, un certain Maxence, avait mis la main dessus ! 

Deux dates sont à retenir dans l’aventure de Constantin, qui façonne le monde aujourd’hui encore : 

312, Constantin entre en guerre contre Maxence pour lui reprendre l’Italie

La bataille décisive a lieu dans les faubourgs de Rome, le 28 octobre 312, au Pont Milvius.

Dans la nuit qui avait précédé la bataille, le Dieu des chrétiens lui était apparu dans un rêve et lui avait dit «tu vaincras sous ce signe». Ce signe, c’est le Chrisme, les deux premières lettres du nom du Christ, les lettres grecques X et P, superposées et renversées. Ce signe avait été inscrit sur les boucliers des soldats et sur le casque de l’empereur. Constantin remporta la victoire et se convertit au christianisme. Le 29 octobre, l’empereur fit son entrée solennelle dans Rome. 

324, Constantin entre en guerre contre lautre co-empereur, Licinius, et l’écrase en Orient

Constantin vient de rétablir l’unité de l’empire et il est tout-puissant. L’Empire chrétien, la Chrétienté, viennent de naître.

Constantin ne cherchera jamais à imposer le christianisme par la force, il ne persécutera pas les païens. Il imposa le christianisme dans son entourage immédiat, mais c’est tout ce qu’il fit. La vaste majorité païenne pouvait continuer de pratiquer librement son culte, des temples païens furent même financés sur fonds publics, des païens furent promus à des postes prestigieux.

Certes, dans ses discours, Constantin fit référence au paganisme comme à une «superstition ridicule», ajoutant, en parlant des païens, «quils possèdent, sils le désirent, leurs temples du mensonge», mais Constantin laissa librement les païens se damner en paix, puisque c’était leur choix. En agissant de la sorte, il ne dressa pas la masse des païens contre lui, qui considéraient le choix de la nouvelle religion de l’empereur comme une lubie, un caprice sans doute sans lendemain. 

Pour Paul Veyne, historien français spécialiste de la Rome antique, Constantin n’est ni un calculateur cynique, ni un être superstitieux, mais un homme doté d’une vision : celle de participer à une épopée surnaturelle, et d’assurer le salut de l’humanité. Il dira à ses évêques, «ses très chers frères», «que la sainte piété éternelle et inconcevable de notre Dieu se refuse absolument à souffrir que la condition humaine continue plus longtemps à errer dans les ténèbres ».
Constantin estimait avoir été choisi par décret divin pour jouer un rôle providentiel dans l’économie du Salut.
Mégalomane ? Sans doute. Mais aussi homme d’action, énergique et prudent. «Sans Constantin, le Christianisme serait resté une secte davant- garde», dit superbement Paul Veyne

Vision de la Croix. chambre de Constantin. Raphaël et ses élèves. (1520).
Chambres de Raphaël  (Stanze di Raffaello), Le Vatican

Le christianisme, un « best-seller »?

S’il n’y a pas eu contrainte, comment le christianisme s’est-il imposé si massivement et si rapidement (il est vrai que 600 ans plus tard une bonne moitié de l’empire romain deviendra musulmane sans grande difficulté non plus, mais avec d’autres méthodes) ?

Constantin et sa mère Hélène. Fresque du XIé siècle.
Église Ste Sophie de Novgorod. Russie

Le christianisme offrait une réponse si nouvelle et si originale que Paul Veyne, normalien, prix Renaudot essai, Prix Femina essai, professeur honoraire au Collège de France, compare cette nouvelle religion, non pas à un roman, mais à un best-seller. 

D’abord, c’est une religion d’amour, et la vie du nouveau croyant recevait une signification éternelle et cosmique. Pour Paul Veyne,c’est par le rayonnement de son Seigneur et par une conception sublime du monde que la nouvelle religion s’est imposée.

Ainsi l’originalité du christianisme, c’est le gigantisme de son Dieu, créateur du Ciel et de la Terre. «Le christianisme se considérait comme seul vrai, comme simposant à lhumanité entière, comme donnant à tous les hommes une vocation surnaturelle et une égalité spirituelle…le christianisme a dû son succès de secte à une invention collective de génie : la miséricorde infinie de Dieu qui se passionne pour le sort de lhumanité…un Père dont la loi est sévère, qui vous fait marcher droit, mais qui, comme le Dieu dIsraël, est toujours prêt à pardonner». 

Le Christ jouissait d’un charisme exceptionnel, une relation d’une profonde intensité réunissait l’humanité et le Seigneur, et l’âme humaine recevait une nature céleste; et en plus, le Ressuscité triomphait de la mort. De ce fait, on n’adorait pas Dieu en lui sacrifiant des animaux innocents, on l’adorait en obéissant à sa Loi. 

Le Christianisme est donc comme un best-seller «qui vous prend aux tripes…au moins aux tripes dune élite spirituelle ou éthique venue de toutes les classes de la société, riches ou pauvres, ignorants ou lettrés»
Il faut y ajouter la dimension d’un thriller avec le péché et l’enfer qui épouvantent les croyants, joignant la terreur à l’amour : «les épouvantes infernales ajoutaient au succès du best-seller en frappant les imaginations». 

Les Odes de Salomon chantent «les eaux de la source vive du Seigneur où boivent tous les assoiffés». Constantin avait compris qu’il était inutile de forcer les non-croyants à adhérer au best- seller, il suffisait d’attendre…

La conversion de Constantin: élan sincère ou calcul cynique ?

Les récentes tribulations actuelles d’un jeune prince qui veut radicalement transformer (on pourrait même dire révolutionner) le pays dont il a la charge, quitte à affronter une impopularité exemplaire (pour ne pas dire la haine) de la part de son peuple qui n’adhère, ni ne comprend, son projet, nous amène inexorablement à dresser un parallèle entre lui et Constantin.

Que cherche donc ce jeune Prince ? Et que cherchait donc Constantin en imposant une religion étrange à 90% de sa population qui n’en voulait pas ?

Monnaie en argent représentant Constantin et frappée en 315.
Musée des monnaies. Munich

Certains historiens veulent penser que Constantin recherchait l’aide des chrétiens dans sa lutte contre Maxence et contre Licinius. Cette hypothèse ne tient pas debout, Constantin aurait eu beaucoup plus à y perdre qu’à y gagner, et de toute façon, cette aide ne lui aurait été que de peu d’utilité, il n’en avait pas besoin. 

Paul Veyne reconnaît d’emblée que nous ne pouvons sonder les coeurs, et moins encore à presque deux millénaires de distances, mais nous pouvons quand même noter certains points.

Le christianisme fascine par sa supériorité sur le paganisme. Ainsi était-il, aux yeux de Constantin, la seule religion digne du trône. À cet égard après les Grandes Invasions, les souverains germains exhiberont leur christianité comme une marque de haute civilisation : les princes se convertissent pour leur prestige religieux, pour être modernes. La grandeur de la fonction impériale exigeait que l’on s’entourât de ce qu’il y avait de mieux, le christianisme était ce qu’il y avait de mieux. 

Mais Constantin a fait un calcul plus subtil : bien que rejetée par 90% de ses sujets, Constantin a compris le dynamisme de cette nouvelle religion.
Souvent, note Paul Veyne, le vrai ambitieux, contrairement à l’arriviste, ne calcule pas le rapport de force mais juge de la dynamique des choses. 

Constantin sentait l’énergie, le sens du pouvoir, le sens de l’organisation de cette religion, et il s’en est emparé.
Alors, Constantin, bonne foi ou mauvaise foi ?

La croisade de Constantin, si elle a abouti à réunifier l’Empire, a été avant tout une croisade spirituelle, qui visait à la libération du monde à travers les conquêtes. Car il aurait pu réaliser ses conquêtes et réunifier l’empire sans adopter le christianisme. Sa chance, note Paul Veyne, est de ne s’être jamais trouvé devant la nécessité de choisir entre le pouvoir et sa foi. Pourtant, Constantin a répété à maintes reprises que sa piété lui a valu la protection de la Providence et la victoire sur ses ennemis. «Si je parviens à rétablir par mes prières lunanimité de foi entre tous les serviteurs de Dieu, »dira Constantin, « je sais que le bien des affaires publiques bénéficiera dun heureux changement». 

«Cessons de ne voir Constantin que par le petit bout de la lorgnette, nous dit Paul Veyne, Ce prince chrétien dune stature exceptionnelle avait dans lesprit un vaste projet où se confondaient piété et pouvoir; faire quexiste un vaste ensemble qui soit tout entier chrétien et, donc, qui soit un, politiquement et religieusement…Constantin la réalisé délibérément, non par intérêt ni distraitement». 

Attention, dynamite: L’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ?

On peut dire, pour parler familièrement, que notre professeur au Collège de France n’y va pas de main morte !
Le dernier chapitre de son livre est consacré à cette question : l’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? Fallait-il l’inscrire dans la constitution européenne ? Vaste programme… 

Depuis quand, commence t-il, une civilisation, cette réalité hétérogène, contradictoire, polymorphe, polychrome, a-t-elle des racines ? Le ton est donné. La religion n’est qu’un des aspects de cette réalité, elle n’en est qu’une des composantes, elle n’en est en aucun cas sa matrice.

Chrisme de Constantin

La religion chrétienne est universaliste, mais les penseurs païens l’étaient tout autant. D’ailleurs, ajoute t-il, le paganisme était aussi ouvert à tous, mais moins exclusif.

L’universalisme affirme que toutes les races ont les mêmes capacités et que les différences ne sont dues qu’à la société. Mais ce qui est aujourd’hui une évidence ne l’est que depuis le XIXe siècle, et cela n’est pas dû au christianisme. D’ailleurs, de l’universalisme religieux du christianisme ne découle pas -à l’origine-que le maître et l’esclave sont égaux: les esclaves par exemple ne pouvaient pas être ordonnés prêtres, et Saint Paul préconisait aux esclaves d’obéir à leurs maîtres. 

«Plutôt que de servir de matrice à luniversalisme des droits de lhomme, Saint Paul a mis de lhuile dans les rouages de sociétés inégalitaires», affirma Paul Veyne.

Qui plus est il ajoute : «Notre Europe actuelle est démocrate, laïque, partisane de la liberté religieuse, des droits de lhomme, de la liberté de penser, de la liberté sexuelle, du féminisme et du socialisme ou de la réduction des inégalités. Toutes choses qui sont étrangères et parfois opposées au catholicisme…tranchons le mot : lapport du christianisme à lEurope actuelle qui compte toujours une forte proportion de chrétiens, se réduit presque à la présence de ceux-ci parmi nous». 

Mais on n’est pas obligé d’être d’accord. Pour Marie-France Baslez, elle même normalienne et agrégée d’histoire, professeur à la Sorbonne, sans nier l’importance de Constantin, elle replace le phénomène de l’émergence du christianisme dans la longue durée.

Certes, affirme t-elle dans un livre paru en 2008 (**) et qui se veut une réponse à Paul Veyne, les chrétiens étaient largement minoritaires au temps de Constantin, mais leur poids social et intellectuel était bien plus important que leur nombre. Le christianisme naissant rencontrait sur de nombreux points les exigences des paÏens et cherchait ày répondre. La décision de Constantin n’est donc pas un coup de tête, mais la décision logique d’un membre de l’élite intellectuelle romaine de l’époque. 

Les vrais combats ne sont-ils pas tous et toujours idéologiques ? 

Sources bibliographiques:
(*) «Quand notre monde est devenu chrétien», Paul Veyne, Albin-Michel 2007 
( **) «Comment notre monde est devenu chrétien», Marie-Françoise Baslez, éditions CLD ou Point- Histoire

Retrouvez les précédents articles de Jacques Trauman dans la série intitulée: Radioscopie de l’empire
1Déploiement stratégique. Offensive-défensive et diplomatie
2Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche
3 – Quand notre monde est devenu chrétien

* Prochains articles à venir:
4 – La vie quotidienne à Rome (publication le 20 août 2020)
5Andrinople, le jour des barbares. 9 août 378 (semaine suivante)
6L’héritage de Rome (semaine suivante)

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