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Sorolla à Aix-en-Provence, variations sur les lumière espagnoles

par Jean-René Le Meur

On se souvient de Cyrano qui demande au fifre de siffler un air « dont la musique a l’air d’être en patois !(…) :

Écoutez, les Gascons. Ce n’est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !
Écoutez : C’est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne!

Et bien Sorolla c’est la même chose. 

Regardez visiteurs, ces femmes en blanc, belles brunes au beau visage, douces et inaccessibles, ces enfants nus sur le sable doré ou dans la mer mordorée, cette jeune fille se préparant au bain, ces pêcheurs revenant de mer ou y partant.
Regardez estivants, c’est toute l’Espagne. 
Alors bien sûr certains (des hommes évidemment) diraient que c’est une peinture bienveillante donc maternelle, douce et intime donc féminine (et pourquoi pas par là-même diabolique ?). 

C’est le mois d’août, dure année. On va laisser glisser, on profite. Keep Calm and carry on ! 

Mais comme un coup du destin c’est entre « filles » que on va aller voir l’ami Sorolla. Un mercredi d’août, on décide de laisser petits, grands et Nicole la Cagole à Bandol pour rejoindre Aix.

Anca, Hélène, Jennifer et moi. Gros, gros casting… Mieux que Marie Laforêt. Allez pour la route et puisque c’est le mois d’août et que la vie est douce : Ivan, Boris et moi 

Lumières à tous les étages  

Revenons à l’Hôtel de Caumont à Aix

Le titre de l’exposition tient toutes ses promesses comme les fruits celles des fleurs. 

Bien sûr il y a beaucoup d’enfants, bien sûr il y a des femmes, bien sûr il y a de l‘intimité, et de l’amour filial, de l’amour tout court. 

Enervant l’amour, on préfère évidemment une traversé de la Mer Rouge ou un combat de gladiateurs, un portrait de l’Empereur quand on est un bonhomme.

Et bien oui, c’est comme Berthe Morisot, comme Zorn, comme un peu Manet, et beaucoup Carl Larsson. Et pourquoi pas après tout ?

Vous avez quoi avec l’intimité, la proximité ? C’est pourtant de l’immédiateté, de l’éternité capturé, de l’essentiel photographié … on y reviendra. 

Alors c’est tout cela mais en plus chez Sorolla, baigné irradié de lumière qui en fait une œuvre vitale, essentielle vibrionnant. 
La lumière souvent écrase, là elle révèle, relève, met en scène. 

Ça vaut presque les Sablettes côté ensoleillement :« Oh Cécilleuuuh, j’ai pas mis l’indice 50, avec ce tableau je vais me carbo », « T’inquiète pas mon bijou, j’ai de la Ialuset plussseuh ».

J’avoue, on n’a pas entendu cet échange à L’Hôtel de Caumont. J’ai du mal à me concentrer en vacances. C’est terrible. Bref… oui la lumière. 

Joaquín Sorolla, Portrait de Santiago Ramón y Cajal, 1906, huile sur toile, 107 x 144,5 cm, Museo de Zaragoza,  Imagen José Garrido. Museo de Zaragoza.

Omniprésente, omnipotante. La lumière est là même dans un sombre portrait de commande. Le blanc des vêtements, des coussins évidemment mais aussi dans le regard doux de sa femme Clotilde ou de celui pétillant du neurologue…

Joaquín Sorolla, Portrait de Santiago Ramón y Cajal, 1906, huile sur toile, 107 x 144,5 cm, Museo de Zaragoza,  Imagen José Garrido. Museo de Zaragoza.

« Il faut peindre vite pour ne rien perdre de ce qu’il y a de fugace qu’on ne retrouvera plus ! » disait-il.

C’est ce qu’on ressent chez Sorolla, c’est cette recherche de la capture de l’instant présent.  On sent une nécessité de combler du vide, d’une espèce de besoin de manger le monde avec gourmandise, passion et talent. 

On imagine son interview dans « Psychologia magazine ». 

  • Oui alors Joaquín. Je peux vous appeler Joaquín ? 
  • Si, no problémo
  • Alors Joaquín, d’où vient ce besoin cette boulimie de travail, ce besoin de produire, autant, tout le temps. Besoin de témoigner ? Témoignage politique ou tout simplement la réponse d’un orphelin qui tente de combler le vide…

    Oh la la…

Esthétique du fragment ou l’éternité révélée par l’instant capturé

Capture du moment présent, lumière et mouvement. On pense photographie. C’est vrai que l’œil de Sorolla l’était photographe. Son beau-père aussi. Toute la clique claque !

Vue en plongées, gros plans, décentrage qui coupe les visages.
Autant de cadrages permettant de manière oxymorique, par le détail à traiter l’universel, et l’éternité par l’instantanéité.

« Sur le sable, plage de Zarautz » c’est L’exemple. 

Un ordre désordonné, groupe et individualités. On joue, on lit on coud, on est tous et chacun à la fois. On est une famille.

Joaquín Sorolla, Sur le sable, plage de Zarautz, 1910, huile sur toile, 99 x 125 cm, Museo Sorolla

Même chose avec quelques peintures de cirques avec un cadrage en plongée. La mer et les rochers occupent la presque totalité de la toile, le ciel est accessoire. La mer passe de l’orange au bleu outre-mer. Reflets, ombres et lumières… 

Joaquín Sorolla, Reflets sur le cap. Xàbia, 1905, huile sur toile, 93 x 64,
Collection particulière © Photographie Fernando Maquieira, 2019

La lumière comme la somme de l’énergie et du mouvement

La lumière c’est la vie c’est le mouvement. De l’énergie, du mouvement comme chanterait Vaness. De l’énergie, du mouvement. Toujours. 

Alors pourquoi pas peindre des enfants ? Des jeux d’enfants aussi vitaux qu’insouciants, si vitaux puisqu’insouciants ?Pourquoi ne pas voler des moments doux pour rendre plus vraie la réalité. 
Plus vrai car le moment fugace d’éternité est capté, transcrit, proposé au monde. 
De l’énergie et du mouvement. C’est ce qu’on ressent tout au long de l’exposition. Travailler vite, travailler vite et bien. Surtout dans le nord de l’Espagne où la lumière est plus changeante : 

Joaquín Sorolla, María sur la plage de Biarritz, ou Contre-jour, Biarritz, 1906,
huile sur toile, 63 x 92 cm, Museo Sorolla, 

Curieusement la peinture est douce et calme mais on sent qu’elle est composée d’une multitude d’instants fugaces retranscrits par la mémoire de la main. Et c’est ce qu’on découvre tout au long de l’exposition. 

Sorolla travaillait vite croquait tout, esquissait beaucoup, détaillait, saucissonnait et ensuite restituait sur la toile cette multitude recomposée dans le sujet lui-même. 

Joaquín Sorolla, Enfants dans la mer, Plage de Valence, 1908, huile sur toile, 81×106 cm, Collection Abelló  © Photo: Joaquín Cortes. Étude d’enfants, n.d. crayon sur papier, 11 x 16 cm, Collection particulière © Photographie Fernando Maquieira, 2019

Comme un collage l’addition de ces captations microscopiques du monde devient alors hommage à sa plasticité et à sa beauté. 

Du travail, du travail, de l’air, de la grâce. N’en déplaisent aux dézingueurs de la peinture de « gonzesse ». J’avais dit que je n’entrais pas dans le débat. Mille excuses. 
Point d’attention majeur. Le travail sur les voiles est merveilleux. Je vous assure j’ai vu les voiles de bateaux bouger dans deux tableaux. Je vous le jure. 

Suspension ancrée

La beauté du monde de Sorolla c’est évidemment une belle andalouse, des reflets ensoleillés sur la peau des enfants. C’est Elenita en robe blanche de dos sur le rivage, des cheveux noirs et des touches de rouge dans les cheveux. C’est Inès à la plage !
Ce sont des moments d’éternité, que seule la spontanéité délivre. Mais là avec Sorolla, c’est du naturalisme et de la spontanéité comme on vient de le voir. 
C’est la force du dessin qui permet de répondre à l’urgence de vivre. Et donc de témoigner. Et de quoi témoigner de plus que de la beauté, de l’amour et de la fierté. 
Et la beauté du monde de Sorolla ce sont aussi des pêcheurs partant en mer ou y revenant. Tout cela aux lumières des aubades ou des sérénades. 

Pauvre et heureux Sorolla qui se plaignait de cette intensité : « j’aimerais ne pas m’émouvoir autant car, après quelques heures comme celles vécues aujourd’hui, je suis décomposé, épuisé et je ne résiste pas à autant de plaisir, plus comme avant : quand la peinture vous habite, c’est plus fort que tout ! »

Les pécheurs formidables, les couleurs, les lumières… 

Et puis un tableau m’a happé, le Filet. Faire une aubade (la sérénade aurait été beaucoup plus chaude chromatiquement parlant).

Joaquín Sorolla, Le filet, 1898, huile sur toile, 50 x 69 cm
Museo Universidad de Navarra © Manuel Castell / Universidad de Navarra

Regardez les amoureux, elle incline la tête et par la même son voile flamboyant, son turban que sais-je. 
Quant à lui, il quitte l’amour courtois pour autre chose. Le filet qu’il tient comme une muleta aura bien porté son nom, les pêcheurs aussi. 
Attention jeunes gens, Avit de Vienne vous aura prévenus. Il nous dit que pour Adam et Eve chassés du jardin d’Eden : 

« La face du monde leur semble sans beauté
Après la tienne, ô Paradis !…
Le jour est terne ; 
Sous les feux du soleil,
Ils se plaignent que la lumière a disparu…
Ils aperçoivent à peine dans le lointain
Ce ciel qu’ils touchaient auparavant. »

Mais le sourire de la jeune fille aux yeux noirs en vaut la peine ! Le paradis ils semblent l’avoir et leur éternité aussi.

Quant à cette lumière nous l’emportons à London, Paris ou Doha. Anca, Hélène, Jennifer et moi. Anca, Hélène, Jennifer et moi, Anca, Hélène, Jennifer et moi…

Exposition Joaquim Sorolla-Lumières espagnoles.
Hôtel de Caumont. Aix-en-Provence- jusqu’au 1er novembre 2020
Illustration de l’entête: autoportrait de Sorolla. Museo Sorolla-Madrid
Lire aussi sur la même exposition: Sorolla, un peintre, des toiles, des lumières

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