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Radioscopie de l’Empire (2) Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche

par Jacques Trauman

La mondialisation, ce sont les Romains qui l’ont inventée. Partout dans l’Empire, on utilisait la même monnaie, on parlait la même langue, les lois étaient les mêmes partout, les marchandises circulaient facilement.

Non seulement vous pouviez vous assoir dans une taverne d’Alexandrie, de Londres (Londinium) ou de Rome, mais aussi commander le même vin de Moselle, assaisonner votre plat avec la même huile d’Hispanie, ou acheter une tunique de lin, dont le lin avait été cultivé en Egypte, mais tissé à Rome.

Dans son livre qui connut un très grand succès, Alberto Angela* nous entraîne dans une fabuleuse aventure à travers tout l’Empire romain sur les traces d’une pièce d’un sesterce qui passe de main en main, de celle d’un garde prétorien à un propriétaire viticole, à un esclave, à un chirurgien, à un riche marchand, à une jeune prostituée, à une chanteuse, à un marin, à un gouverneur de province, et même entre les mains de l’empereur.

Dans l’atelier monétaire au temps de Trajan

Commençons par le commencement !

A deux pas du Colisée, on entre dans une véritable fournaise, des coups métalliques puissants vous  assourdissent. Les ouvriers, pour la plupart des esclaves appartenant à la familia monetalis, sont épuisés par les cadences infernales et les brimades.
Un esclave syrien brandit au bout d’une tenaille un petit bout de bronze au dessus d’une enclume portant en creux le portrait de l’empereur, tandis qu’un esclave africain pose sur la face supérieure un cylindre métallique qui imprimera l’autre côté de la pièce. Un celte herculéen aux cheveux roux fend l’air de son énorme maillet qui vient s’écraser sur la pièce de bronze. Le choc est si violent que le sol tremble.

Les pièces ainsi fabriquées portent sur l’avers le portrait de l’empereur, et sur le revers le témoignage d’un objectif atteint (monument construit ou conquête militaire achevée). 

En l’occurence, la pièce qui vient d’être fabriquée est un sesterce.

Que vaut un sesterce ?

La plus précieuse des pièces est l’aureus d’or, que des archéologues ont retrouvé au-delà même des frontières de l’empire, jusqu’en Afghanistan et au Vietnam. Un aureus d’or vaut 25 denari, ou deniers d’argent, 100 sesterces de bronze, 200 dupondii de bronze, 400 as de cuivre, et 800 semis de cuivre. Ùn sesterce vaudrait aujourd’hui deux euros.

C’est Auguste qui avait mis au point ce système permettant l’échange de marchandises dans tout l’Empire.

Trésor romain de sesterces découvert à Trèves

Les pièces une fois fabriquées sont jetées dans des coffres, puis des escadrons de 30 cavaliers à cape rouge (la turma), portant de vastes sacoches pendantes au flanc de leur chevaux, vont les acheminer aux quatre coins de l’empire, les remettant aux commandants ou aux fonctionnaires.
En effet, les pièces étaient des outils de propagande, les Romains ne négligeant pas le rôle de l’image ni celui de la propagande qui, grâce à la représentation sur le revers de la pièce, faisait savoir à tous que la conquête de la Dacie (future Roumanie) était terminée, ou que le Circus Maximus était restauré.

La monnaie, sorte de média de l’époque, servait aussi de moyen de communication.

Une invitation chez l’empereur

Le sesterce circule d’abord à Rome, ce qui nous permet de visiter la ville. 

Un garde prétorien, Caius, portant dans sa poche le fameux sesterce, et son supérieur, sont de garde au Palais, sur le Palatin.  Caius est originaire d’Hispanie, et il a récupéré le sesterce en s’achetant des subligaria, des caleçons à la romaine, chez un commerçant nommé Marcus.

Caius et son supérieur se présentent devant un énorme bâtiment fait de marbre, de colonnes et de statues, construit par Domitien à la fin du Ier siècle. Ils s’engagent sous les colonnades, entrent dans le «laraire», petite caserne dont les murs sont couverts de lances et de glaives. Ils doivent se changer et porter une toge, obligatoire dans le palais impérial. Caius et son chef entrent alors dans l’Aura Regia, une salle de 40 mètres sur 30, le plafond, recouvert d’or, étant situé à 20 mètres du sol; c’est la salle du trône.

Les murs sont recouverts de marbres polychromes, des niches abritent des statues de basalte noir, et le sol est constitué de plaques de marbre décorées de cercles verts et de carrés rouges. Le trône de l’empereur est positionné sur un socle de marbre, et c’est là que l’homme le plus puissant du monde accorde ses audiences.

Caius et son supérieur ouvrent une porte et entrent dans une grande cour bordée de colonnes jaunes, avec en son centre une fontaine jaillissante. Puis ils arrivent dans la salle à manger de l’empereur, appelée triclinium ou Coenatio Jovis. qui ressemble à l’Aura Regia, mais en plus petite. Sous les dalles de marbre des cavités permettent de faire circuler de l’air chaud en hiver; l’été, deux nymphes rafraîchissent l’atmosphère à l’aide de jets d’eau. Nous sommes à l’époque de Trajan, qui a l’habitude de prendre ses repas allongé dans une niche semi-circulaire. 

Puis, on entre dans les appartements privés de l’empereur, la Domus Augustana.

Les deux prétoriens troublent le silence par le bruit de leurs pas sur les dalles de marbre. De part et d’autre, des statues grecques semblent observer leurs allées et venues.

À cet égard, dans une cour de 150 mètres sur 50, entourée de colonnades, on peut voir un bassin avec en son centre un petit temple dédié à Minerve.

De surcroît, il y a aussi des jardins parfumés où s’égaient des tourterelles et des paons, tandis que des esclaves silencieux s’affairent autour des plantes et des arbres.

Fresque de la Maison du bracelet d’or (30-35 après J.-C.) à Pompéi 

Faut-il le préciser, c’est la première fois que Caius pénètre dans le palais impérial, son supérieur lui en a fait visiter les merveilles, car Trajan et son épouse Plotine ne sont pas là, ils  sont en voyage.

Caius est muet d’émerveillement devant tant de luxe et de beauté. Pour finir la visite, le supérieur de Caius l’emmène sur le balcon qui surplombe le Circus Maximus; le soleil couchant qui illumine la ville de ses splendeurs rougeoyantes donne a Caius l’impression d’être au centre du l’Univers.

Quand la City se trouvait au…Far-West

Retrouvons nos 30 cavaliers à cape rouge, la turma, organisée en groupes de 10 cavaliers commandés par 3 décurions, dont un commande l’ensemble de la troupe.
Dans leurs sacoches, ils transportent notre sesterce fraîchement frappé, qui va maintenant entreprendre un long voyage.

La turma franchit les Alpes, parcourt la Gaule, traverse la Manche ( Mare Gallicum ou Mare Britannicum), débarque à Dubris (Douvre), et se retrouve en Bretagne romaine, filant vers les confins de l’Empire. 

De fait nos cavaliers ont passé leurs nuits dans des forts installés à cet effet le long des routes, remettant à chaque arrêt, conformément aux ordres, un certain nombre de pièces aux personnes désignées.

La turma chevauchait maintenant depuis de longues heures, croisant charrettes et gens à pied; puis apparurent des cabanes,qui peu à peu se densifièrent pour ne finir que par former un bloc de part et d’autres de la route. A leurs pieds s’étalait un grand fleuve, Tamisis, la Tamise, et sur la rive d’en face une ville, Londonium.

Londinium

Devant eux, ils virent un pont dont le tablier se levait pout laisser passer les bateaux, l’ancêtre du London Bridge, situé presque au même endroit.

Ils le traversèrent au bruit sourd des sabots de leurs chevaux et arrivèrent de l’autre côté de la berge, dans ce qui sera bien plus tard la City. Les sites de Buckingham Palace, du palais de Westminster, et du 10 Downing street, ne sont pour l’instant que des champs parcourus de petits ruisseaux.

Londonium n’a pas été créée pour des raisons militaires, mais pour le commerce. Dès le départ, Londonium fut créée pour le «trading» et pour l’argent. C’est là qu’on échangeait des amphores de vin d’Italie, des céramiques rouges de Gaule, des tuniques de lin d’Egypte, des amphores, ou garum, d’Hispanie, des esclaves, des chiens de chasse.

Mais Londonium est une sorte de Far West; forte de 5.000 à 10.000 âmes, la petite ville, avec ses petites maisons de bois, ses boutiques façon drugstore qui vendent de tout, et ses auberges-saloons où l’on peut faire monter les serveuses dans sa chambre, ressemblait au Far West des films de cow-boys.

Pourtant, la turme ne s’attarde pas, les cavaliers ont un rendez-vous. Ils se dirigent vers un vaste édifice, le prétoire, ou Palais du Gouverneur, qui donne sur la Tamise. Le luxe du Prétoire tranche avec la saleté de la ville : ce ne sont que chapiteaux, colonnades, et statues de marbre.

Après avoir franchi une lourde porte de chêne, les cavaliers traversent une succession de pièces, croisant du personnel administratif chargé de rouleaux sous le bras; ils gravissent un large escalier en haut duquel deux sentinelles se mettent au garde à vous. De là ils traversent ensuite un immense jardin où de l’eau jaillit de statues entourées de nénuphars. C’est un véritable Eden au milieu de nulle part.

Marcus Appius Bradua, bel homme aux cheveux grisonnants et aux beaux yeux bleus, les reçoit; c’est le Gouverneur. Certes, l’homme est de haut rang, mais il les accueille avec courtoisie. Les cavaliers lui remettent une sacoche de pièces qu’ils ont apportées de Rome. Le gouverneur prend la sacoche, l’ouvre, en extrait un sesterce (notre sesterce) qu’il remet au décurion, et avec un large sourire, il lui dit : -«En souvenir de notre rencontre».

Tourisme de masse

Les aventures de ce sesterce nous conduisent ensuite à Lutèce, à Trèves, par delà le Rhin, à Milan, à Rimini, en Hispanie, en Provence, à Naples. Puis autour de la Méditerranée, en Afrique, en Inde, en Mésopotamie, à Ephèse. Bien entendu, nous ne pourrons rapporter toutes ces étapes, mais pour finir, arrêtons-nous un instant en Egypte

Donc un marchand égyptien, porteur du sesterce, accoste à Alexandrie, apportant avec lui des amphores remplies d’huile. Alexandrie est la deuxième ville de l’Empire, une immense cité bigarrée où l’on peut croiser des marins et des marchands éthiopiens, arabes, perses, indiens; on se croirait dans une station intergalactique de la Guerre des étoiles ! 

De loin, en mer, on pouvait apercevoir la septième merveille du monde, le phare d’Alexandrie, 120 mètres de haut (l’équivalent d’un immeuble de 40 étages), dressé dans sa splendeur blanche resplendissante; «Debout toute droite, se découpe sur le ciel une tour qui se voit à une distance infinie le jour. Pendant la nuit, bien vite, au milieu des flots le marin apercevra le grand feu qui brûle au sommet», dit Posidippe de Pella

Le phare d’Alexandrie vu par Fischer von_Erlach (1656-1723)

À peine arrivé à Alexandrie, notre marchand égyptien se rend au lupanar, dans une venelle peu recommandable.

Là, il s’offre une prostituée, une certaine Niké, à la poitrine généreuse et au tempérament peu farouche.
Il faut savoir que la plupart des filles sont des esclaves ou d’anciennes esclaves, mais elles gagnent correctement leur vie, 12 as par jour (l’as vaut à peu près 50 centimes d’euros, et un verre de mauvais vin coûte quand même 2 as), alors qu’une tisseuse n’en gagne que 8.

Mais on dit aussi que le fantasque Héliogabale déboursa 100.000 sesterces pour une créature qui lui avait tapé dans l’oeil; cependant il faut rappeler qu’Héliogabale était empereur. Le marchand égyptien, quant à lui, paye la prestation avec notre sesterce.

Fresque d’un homme Ithyphallique découverte à Pompéi, un lupanar ?

C’est alors qu’arrive dans le lupanar un homme distingué, qui à son tour jouit des faveurs de la prostituée. Il paye avec un denier et reçoit le sesterce en monnaie de son paiement. Cet homme est un Grec raffiné, aisé, un touriste, qui se rend au lupanar parce que cela fait partie du circuit. 

C’est qu’en effet les lieux touristiques, à cette époque, se situent tous dans le monde hellénique (îles de Délos, Samothrace, Rhodes et le site de la ville de Troie), en Sicile et en Egypte, où les pyramides sont déjà considérées comme des antiquités.

C’est ainsi que notre touriste grec se retrouve alors sur une grosse embarcation afin de remonter le Nil et visiter Memphis, Thèbes (actuel Louxor), et la Vallée des rois. Avec cet équipage, il passe devant des rhinocéros importés d’Inde qui se prélassent dans le fleuve. 

Effectivement, nous savons tout cela, nous savons que la saison touristique s’étendait de novembre à avril, nous connaissons même le nom des touristes et leur origine (ils se déplaçaient souvent en groupe), parce qu’ils ont laissé des graffitis sur les monuments, et que des archéologues les ont mis à jour. «Unique, unique, unique !», écrit l’un d’eux, «Je regrette de n’avoir pas compris les inscriptions», dit un autre, «Visite accomplie», annonce fièrement un troisième», «Ta mère sait-elle que tu es ici ?», interroge un quatrième.

Notre touriste grec achète avec le sesterce une gourde en terre cuite protégée par un treillis d’osier, que lui vend un vieillard à barbe blanche. Le sesterce a encore changé de main.

Au fond, les Romains, du temps de Trajan, avaient des préoccupations bien proches des nôtres.
Outre un tourisme encore peu envahissant, avouons-le, ils étaient préoccupés par l’augmentation du nombre de divorces, le fléchissement de la natalité, l’engorgement du système judiciaire dû au nombre incroyable de procès, les scandales engendrés par le vol d’argent public, le financement de projets fantômes.

Mais aussi la déforestation de certaines régions, le bétonnage des côtes avec la construction de fastueuses villas… Il y avait même la guerre en Irak avec l’invasion de la Mésopotamie par Trajan. Sacré Empire romain !!

(*) «Impero, viaggio nell’Impero di Roma seguendo una moneta», Alberto Angela, Arnoldo  
Mondadori Editore S.p.A., Milan 2010

En version française :
«Empire, un fabuleux voyage chez les romains avec un sesterce en poche», Alberto Angela.
éditions Payot, Paris 2016 

Illustration de l’entête: somptueux aureus d’or à l’effigie de Trajan

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