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Les GAFAM au secours des Etats. Chronique annoncée du naufrage des services publics

par Pierre Fruitier-Roth

La crise née de la pandémie du COVID-19 éclaire d’une lumière crue les relations ambigües entre les Gafam et les pouvoirs publics. Sans une réponse européenne forte et coordonnée pour combattre les crises sanitaire et économique, nous risquons, en plus d’un effondrement de la construction européenne, un repli identitaire suicidaire au profit des GAFAM et de leurs équivalents chinois. 

Personne n’y a échappé. Durant cette période de pandémie mondiale, les GAFAM se sont révélés encore plus incontournables que d’habitude. Nous avons tous utilisé leurs services pour télé-travailler, organiser nos divertissements, communiquer avec nos proches, rester informer, commander des repas, faire des achats et même consulter notre médecin. Autrement dit, avec leurs produits et services, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (GAFAM), pour ne citer qu’eux, ont encore un peu plus resserré l’emprise qu’ils détiennent dans presque tous les compartiments de notre existence. Bel exploit que celui de nous rendre otage consentant tous les jours un peu plus.

La nature a horreur du vide. Quand l’État n’est pas à sa place, les GAFAM la prennent !

Ce qu’a particulièrement bien révélé cette pandémie, c’est l’absence et pire encore l’échec des États à garantir la santé de leurs concitoyens. Trop tard, ils se sont retranchés derrière leurs obligations positives d’assurer la santé de leurs concitoyens. Trop tard, car la pandémie était déjà là.

Dans sa tribune « l’insoutenable légèreté du capitalisme vis-à-vis de notre santé »la sociologue Eva Illouz résume avec une précision remarquable : «Ce contrat, dans de nombreuses parties du monde, a progressivement été rompu par l’État, qui a changé de vocation en devenant un acteur économique entièrement préoccupé de réduire les coûts du travail, d’autoriser ou encourager la délocalisation de la production (et, entre autres, celle de médicaments clés), de déréguler les activités bancaires et financières et de subvenir aux besoins des entreprises. Le résultat, intentionnel ou non, a été une érosion extraordinaire du secteur public. »

Verily, une filiale de Google, a mis en place dès début mars une interface pour permettre à quiconque de déterminer s’il était éligible à un test Covid-19, et lui indiquer où aller l’effectuer le cas échéant. Apple a donné vingt millions de masques aux soignants puis s’est mis à fabriquer un million de visières par semaine. Les deux meilleurs ennemis (Apple et Microsoft) viennent d’annoncer qu’ils s’associaient pour déployer un système Bluetooth commun afin de faciliter le traçage des personnes infectées.

En Angleterre, lorsque le gouvernement a émis la possibilité de proposer un test individuel à grande échelle, Amazon s’est immédiatement porté volontaire pour en assurer la logistique. 

Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, a claironné qu’il donnerait 100 millions de dollars aux banques alimentaires américaines, qui en auront besoin vu le désastre qui s’amorce. Bill et Melinda Gates ont investi 100 millions de dollars dans un fonds de recherche spécial Covid-19 dès février. Bill Gates, le fondateur de Microsoft, a également répété qu’il comptait injecter plusieurs milliards pour bâtir des usines de production d’un vaccin, qui pour le moment n’existent pas.

Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, a, lui, mis un milliard de dollars sur la table. Quant à Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, et sa femme Priscilla Chan, en plus d’avoir transféré 25 millions à Bill et Melinda Gates pour leur « accélérateur thérapeutique Covid-19 », ils arrosent l’OMS d’encarts publicitaires gratuits et de paquets de données d’utilisateurs pour comprendre comment se propage l’épidémie. D’ailleurs, la santé n’est pas un terrain inconnu pour le fondateur de Facebook : à San Francisco, le principal hôpital public a été rebaptisé « Zuckerberg General Hospital and Trauma Center », adoptant le nom de son principal donateur en 2015.

Il nous faut, cependant, pas seulement nous arrêter aux entreprises américaines. Le Chinois Jack Ma, fondateur d’Alibaba, est aussi en quête de sauvetage de l’humanité. Depuis le début de la pandémie, sa fondation a distribué des millions de masques et kits de dépistage en Europe, comme aux États-Unis et en Afrique. Alibaba est l’entreprise qui opère l’algorithme qui sert au système de notation des citoyens chinois.

Il fournit également le « QR code » santé, devenu incontournable sur l’ensemble des téléphones portables en Chine. Si votre résultat est vert, tout est bon, vous pouvez vous déplacer ; mais s’il est rouge ou orange, impossible d’aller et venir, vous devez vous placer en quarantaine. Inutile de dire qu’il est vain d’essayer de dissimuler vos données personnelles, celles-ci sont croisées  avec des données fournies par votre opérateur télécoms, votre banque en ligne, vos applications de transports en commun, et de manière général l’ensemble des applications installées sur votre téléphone.

L’Europe reste encore épargnée par ces systèmes de traçage ; mais n’oublions jamais que nous vivons dans des démocraties imparfaites et fragiles, soumises aux vents mauvais des pourfendeurs d’un repli identitaire et sécuritaire néfaste alors que les Chinois, eux, vivent dans un système totalitaire parfait. 

La santé publique se transforme en produit de consommation à forte valeur ajoutée. Le bonheur des PIB se préfère aux obligations des Etats

Les géants des technologies font main basse sur la santé. Leur présumée philanthropie a tout du cheval de Troie pour investir de nouveaux marchés. Sans que trop de sirènes ne hurlent, ils accroissent leurs pouvoirs politiques. Un des exemples les plus parlant est la révélation de discussions entre l’AP-HP et Palantir, concernant la mise à disposition par le second d’un algorithme qui servira à tracer la diffusion du virus et à lutter contre les pénuries de personnel, de respirateurs et de médicaments, en proposant une répartition optimale entre les trente-neuf hôpitaux en temps réel.

Palantir a un business model simple. Elle commercialise deux algorithmes : Gotham et Foundry. Le premier, outil de surveillance et de prédiction de crimes, collecte informations et renseignements et est destiné à des agences de renseignements ou des services de police, tandis que le second vise à augmenter la productivité et le rendement des entreprises. Selon les besoins, Palantir peut panacher les deux. Ses clients ? NSA, FBI, Homeland Security, CDC, mais aussi Ferrari, Airbus, Fiat Chrysler, Sanofi, Merck ou le Crédit Suisse.

Cette possibilité de partenariat avec l’AP-HP ne sort pas de nulle part. La France est sous contrat avec Palantir depuis 2016, après les attentats de novembre. Palantir est une entreprise, pas une agence gouvernementale, elle propose donc une offre immanquable en ces temps de crise : une version gratuite de Foundry, édition spéciale Covid-19.
De ce qui en a filtré dans la presse, Palantir a déjà signé des accords avec le NHS en Angleterre, le gouvernement de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie en Allemagne, et des agences de santé en Espagne, Autriche, Canada, Grèce. C’est de cette solution dont l’AP-HP aurait été en passe de se doter.

L’innovation et les technologies : remède miracle de la pandémie et du sauvetage des systèmes de santé publique des États ? 

Ces initiatives sont, si on en fait une lecture rapide, remarquables. Si les GAFAM, les Alibaba et autre Palantir peuvent sauver des vies avec leurs algorithmes, leurs fonds de recherches, leurs dons de matériel et, par extension, soulager le personnel médical, ça paraît compliqué de se passer d’eux… Et, c’est terrible à avouer, mais en l’état, nous avons besoin de leurs ressources pour limiter la casse. 

Concernant les applications de traçage pour sortir du confinement dont il est beaucoup question ces jours-ci, a priori, tout concourt à penser que nous sommes en plein délit de « solutionnisme» technologique cher à nos dirigeants perdus et incapables qui veulent faire mine de comprendre le XXIesiècle. Ils n’arrivent en réalité qu’à faire une seule chose, terrifiante : transformer le Covid-19 en un problème technique. 

Reconnaître que nous avons besoin de ces entreprises n’empêche pas de se poser des questions. Reprenons le cas de Palantir. Qui peut garantir que les données utilisées, notamment celles des patients, seront vraiment départies des détails personnels comme l’entreprise le promet ?

Et si après l’épisode de la Covid-19, l’AP-HP ou une agence de santé européenne qui a profité de son échantillon gratuit pourra-t-elle récupérer ses données et construire son propre système ? Les déboires de la police new-yorkaise, qui s’est retrouvée penaude lorsqu’elle a voulu se passer de Palantir, est un indicateur important. Ce n’est pas un grand secret que de dire qu’avec les acteurs de « big data » ce qui est gratuit a toujours un coût caché. Enfin, qui peut garantir que les algorithmes développés ne serviront pas à autre chose ? Comme, par exemple, justifier de nouvelles politiques d’austérité ? 

Nous sommes donc en train d’être «sauvés» par des milliardaires et des plateformes dont le les profits reposent sur nos données personnelles. Qu’on s’en remette à eux les yeux fermés, en prenant pour acquis leurs vœux pieux, nous fait courir un vrai danger en matière de respect de la vie privée, de la gouvernance des données, de nos libertés fondamentales mêmes, d’autant qu’on sait que ces mastodontes s’arrogent bien des largesses avec le règlement européen général sur la protection des données (RGPD).

N’oublions pas, non plus, qu’avant l’épisode actuel, ces entreprises étaient sous le feu nourri de tirs croisés et justifiés, en raison de leur taille de plus en plus inquiétante, de leur obsession pour la surveillance des citoyens, des scandales de manipulations frauduleuses de nos données, de leurs pratiques laborales qui piétinent le droit du travail. Sans parler de leurs propensions à éteindre les voix dissidentes en interne. Sans oublier non plus, leurs manipulations dans des scrutins électoraux de première importance. 

Reprenons le contrôle !

Nous voilà donc ultra-dépendants de ces entreprises technologiques et de leurs charitables patrons. Nos systèmes de santé et nos économies sont à l’agonie,  qui peut imaginer que nous ne subirons pas d’autres pandémies du genre, et un énorme cataclysme climatique nous arrive droit dessus.

Il est urgent que les instances européennes se penchent sérieusement sur des solutions pour retrouver une forme de souveraineté et d’éthique en matière de gouvernance des données, plutôt que de gaspiller de l’énergie et de l’argent à imaginer des applications vérolées pour transformer nos smartphones en bracelet électronique.

Développons des outils similaires à ceux vendus par ces sentinelles du « big data ». Allouons des moyens dignes de ce nom. Insufflons une dose de transparence. Est-il inconcevable que nous administrions nos données nous-mêmes, avec les garde-fous requis, plutôt que de déléguer cette tâche à des plateformes qui s’apparentent à des infrastructures d’utilité publique, mais dont le dessein reste dicté par des intérêts purement financiers ?

Donnons-nous les moyens d’une véritable souveraineté européenne, d’un État de droit européen, dans lequel le Parlement européen (les élus directs des citoyens) ait un pouvoir de contrôle et d’initiative.

Cette pandémie, nous a démontré, comme par le passé avec les actes terroristes que l’Europe a connus, que nos frontières nationales ne sont pas l’échelon de décision qu’il nous faut. Nous devons avoir une santé publique européenne au même titre qu’une agence européenne de cyber-sécurité, véritable gendarme, dotée des pouvoirs coercitifs les plus étendus, pour appliquer le règlement européen général sur la protection des données.

Gardons en tête que pour les tech-milliardaires, particulièrement dans un contexte américain fondé sur un capitalisme sans foi ni loi et un État faible, leur philanthropie est par tradition un levier pour contrer les appels à les taxer. Intéressante à cet égard la tribune signée d’un collectif d’universitaires dont Thomas Piketty, Anne-Laure Delatte et Antoine Vauchez : «Ces entreprises et leurs actionnaires ont profité de la concurrence fiscale pour échapper à l’impôt, contribuant à détériorer les services publics, notamment ceux mobilisés dans cette crise sanitaire.»

N’attendons donc plus seulement qu’ils nous sauvent la mise à l’arrivée, mais qu’ils contribuent à l’effort collectif en mettant au point dès le départ, en commençant par s’acquitter d’impôts dignes de ce nom. Si à la rhétorique du peuple «qui va devoir se sacrifier pour relancer l’économie», on pouvait ajouter, une fois n’est pas coutume, une dose de justice fiscale afin de repartir sur un paradigme un peu moins inégalitaire. Bien entendu en reconnaissant au passage que nos vies dépendent beaucoup du personnel médical, et donc des services publics, voilà qui ne ferait sans doute pas de mal pour mieux appréhender la prochaine saleté qui ne manquera pas de nous tomber dessus.

La relance européenne, oui mais à quel prix ?

Cette crise a révélé à tous les citoyens européens que les compétences en matière de santé publique appartiennent exclusivement aux États et d’aucune manière à la Commission Européenne. Il faut y voir ici la peur des États de perdre une souveraineté et dans le même temps, l’incompétence majeur des États à coordonner des mesures de santés publiques en Europe. Ici on confine, là non. Ici le masque est obligatoire, là non. Ici on peut traverser une frontière, là non, etc… c’est risible. Comme si le virus allait (probablement comme le nuage de Tchernobyl) s’arrêter aux frontières. Les réponses de luttes contre la pandémie, sont européennes et locales, aucunement nationale. Il serait temps que nous ouvrions un véritable débat européen sur la souveraineté européenne et les nouvelles subsidiarités à trouver. 

Toutefois, cette crise sanitaire inédite aura au moins conduit les États membres de l’Union européenne à consentir à la création d’une dette commune. Il ne faut cependant pas y voir là autre chose qu’une tentative de sauvetage, disons-le, peu musclée. 750 milliards d’euros, environ la moitié seront des subventions octroyées aux États membres, l’autre moitié des emprunts, donc des sommes à rembourser par les États à la Banque Centrale Européenne. En d’autres termes, le saut fédéraliste ne porte que sur la moitié de 750 milliards d’euros, environ 375 milliards donc. 

Le PIB de l’Union Européenne c’est 17 000 milliards d’euros par an. Nous voilà rendus avec un très timide plan de relance. Environ 5% du PIB annuel, et les sommes sont pour 6 ans… Seulement, comme toujours dans la construction européenne, nous devons nous en réjouir. Il s’agit bien là de la première fois que l’Union européenne va intervenir directement sur les marchés pour créer sa propre dette.

C’est une victoire incontestable, arrachée au terme du sommet européen le plus long de l’histoire européenne. Arrachée car il a un coût ce plan de relance. Au-delà des 750 milliards, c’est le budget pluriannuel de l’Union européenne qui a été détricoté.

Parmi les coupes les plus spectaculaire décidées par les dirigeants nationaux on notera la réduction de plus de 50% du budget alloué au fonds européen de la défense et l’annulation pure et simple des crédits octroyés à une nouvelle agence d’innovation de la santé, oui… vous avez bien lu !

Pas étonnant que les députés du Parlement Européen menacent maintenant de ne pas voter ce budget pluriannuel 2021-2027. Même la Commission Européenne, qui par les traités, est obligées de défendre et de présenter au Parlement européen le budget décidé par les chefs d’États de gouvernement des États membres, l’a fait du bout des lèvres

Par ailleurs, affirmons ce saut fédéraliste et donnons au Parlement européen un pouvoir de contrôle sur ce plan de relance. Soyons audacieux et sortons des carcans nationaux. Sautons le pas de la souveraineté européenne. C’est à ce prix seulement que nous regagnerons la confiance des peuples, rétablirons la transparences nécessaire, renforcerons nos services publics en les arrachant des mains des GAFAM qui n’ont pourtant jamais été une solution mais qui ont su, habilement, occuper une place laisser vacantes par nos pouvoirs nationaux. La souveraineté européenne c’est la réponse au repli identitaire. La souveraineté européenne c’est le salut de nos démocraties et l’arme de destruction massive pour combattre les nationalistes et autres soubresauts totalitaires. 

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