Accueil ActualitésFaits divers Improbables destins (10) « I married adventure » ou la vie aventureuse d’Osa et Martin Johnson

Improbables destins (10) « I married adventure » ou la vie aventureuse d’Osa et Martin Johnson

par Jacques Trauman

Notre série de 10 improbables destins -5 hommes, 5 femmes extraordinaires- va s’achever sur une note un peu inattendue. En effet, notre dixième personnage n’est pas une femme, ni un homme, non, c’est un couple. Un couple d’aventuriers, Osa et Martin Johnson. 

De portraitiste à compagnon de Jack London

«...car étant donné que j’étais née à Chanute, Kansas, on attendait de moi que je grandisse, me marie, fonde une famille et meure ici-même». Ainsi débutent les mémoires d’Osa Johnson née Leighty(*).

Nous sommes en 1901. Osa Leighty a tout juste sept ans quand, un beau matin, débarque à ChanuteKansas, un jeune (et beau) photographe ambulant de dix-sept ans nommé Martin Johnson. Pour 10 cents, il tire le portait de Vaughn, le frère d’Osa.

Martin Johnson était originaire de Rockford, Illinois. Son père, John Johnson, de souche suédoise, était propriétaire d’une bijouterie et espérait que Martin reprendrait l’affaire. Mais Martin avait de bien mauvaises notes à l’école et s’intéressait plutôt à la photographie. Il tirait le portrait de toute l’école, professeurs y compris. Un jour, il fit des compositions photographiques où les professeurs des deux sexes se tenaient tendrement par la main. Le proviseur le convoque:

«Martin, on a porté à mon attention que vous avez distribué des photos dans l’école -des photos indécentes»
«Indécentes, Monsieur ?»
«Indécentes et ridiculisant le corps professoral»

C’est ainsi que Martin est renvoyé. Avec l’accord de ses parents, qui pensent que Martin devait apprendre la vie – peut-être à la dure-, il quitte la maison et prend le train pour Chicago. De Chicago, Martin Johnson part pour New-York, et de là à Liverpool et Londres, puis enchaine sur un tour d’Europe, dont deux mois à Paris où il trouve un job au Luna Park.

Martin Johnson rentre au Missouri et là, il tombe par hasard sur un magazine où il lit un article sur Jack London. Celui-ci prépare, avec sa femme Charmian et quatre membres d’équipage, un voyage en bateau de sept ans autour du monde. On recherche justement un cuisinier américain.

Jack London et Charmian à Hawaï

Alors, Martin écrit à Jack London, il fonce le rencontrer en Californie.
«Et voilà comment jai rencontré Jack London, voyageur, nouvelliste, et réformateur social; et voici comment, pour la première fois, jai côtoyé lAventure, que jai poursuivie toute ma vie».`
Martin Johnson est engagé sur le Snark, le bateau des London !!! Il est aux anges.
Jack London publiera en 1911 un récit de ce voyage, «La Croisière du Snark», qui dura deux ans et conduisit le Snark dans l’Océan Pacifique, de 1907 à 1909. 

Voyage au pays des cannibales

Ce faisant, Martin rentre dans sa ville natale du Missouri où il est accueilli en héros : articles dans la presse locale, drapeaux, fanfare. Un homme qui est devenu l’ami de Jack London ne passe pas inaperçu.
«Vous êtes un héros pour la jeunesse de cette ville -et pour nous tous, je dois dire», s’exclame le proviseur, celui-là même qui l’avait renvoyé quelques années auparavant. 

Osa Leighty a maintenant 16 ans. C’est une belle jeune fille. Martin a 10 ans de plus. Osa a bien grandi depuis que Martin avait pris son petit frère Vaughn en photo! Osa et Martin se revoient, tombent amoureux, et le 15 mai 1910, ils se marient. Ils ne se quitteront plus durant toute une vie d’aventure. 

Une vie d’aventure qui commence quelques années plus tard : après quelque temps passé à New- York, et quelques jours en Californie au ranch des London, The Valley of the Moon, Osa et Martin Johnson embarquent à San Francisco, en 1917, sur le Sonoma. Direction : les Mers du Sud.

Or donc leur équipement : une caméra Universal, deux appareils photo Graflex, un fusil 30-30 Marlin qui avait appartenu à Jack London, deux revolvers automatiques et quelques rouleaux de films.

Martin et Osa Johnson au Kenya

D’abord, ils accostent dans les îles Salomon, puis dans les Nouvelles Hébrides, à Malekula.

«Mais pourquoi les natifs nous feraient-il du mal, mon mari veut juste les photographier», demande Osa au capitaine du navire imbibé d’alcool.
«Prenez vos photos. Et quand vous serez assez près pour le faire, vous pouvez dire adieu à la vie».

C’est que les 40.000 natifs des Nouvelles Hébrides, que l’on nommaient «Big Numbers», étaient en fait des cannibales; on pouvait entendre leurs tambours, les boo-boos, accompagnés de chants à glacer le sang, qui annonçaient le festin du soir.

Sans sourciller, Osa et Martin vont à leur rencontre, les photographient, en particulier leur chef, Nagapate, effrayant, chevelu, barbu, un os fiché dans les cartilages du nez. Une expérience terrifiante, Osa pense y laisser la vie.

Nagapate à droite avec d’autres membres de sa tribu

M. King, le Resident Commissioner des Nouvelles Hébrides, leur envoie un courrier leur demandant de mettre fin à ces expéditions dangereuses dont l’Administration britannique ne pourra en aucun cas être tenue pour responsable.
Mais les Johnson persistent, s’enfoncent dans la jungle sous la chaleur tropicale, Martin avec sa carabine toujours à portée de main et Osa ne quittant jamais son revolver automatique. 

Après mille péripéties, l’aventure se terminera bien, Nagapate leur offrant des noix de coco et des fruits sauvages.
Ils tireront un film de ces expériences inédites, «Among the Cannibal Isles of the South Seas», puis un deuxième, «Cannibals of the South-Seas», qui sera projeté à Broadway à New-York, et rencontrera un grand succès. 

Affiche argentine pour un film de Martin et Osa Johnson
sur leurs aventures à Bornéo

Cap sur Bornéo

Les voilà repartis pour Sandakan, dans le Bornéo du Nord, colonie britannique grouillant de femmes chinoises vêtues de robes en soie brillante et de Malais habillés de sarong batik.

Le Bornéo du Nord n’était d’ailleurs pas très éloigné du Sarawak, dont nous avons parlé précédemment et qui était gouverné par la famille Brooke.

Dans cette ville, ils sont reçus par Sir West Ridgeway, président de la British North Borneo Company qui régnait sur cette colonie.
«Une expédition de cette nature serait dangereuse même pour des hommes expérimentés et endurcis. Je vous le dis, Monsieur Johnson, la mort, sous cent formes différentes, attend lhomme blanc qui saventure vers lintérieur des terres. Insectes venimeux, fièvre, serpents, animaux -sans parler des sauvages, Monsieur, et des plus vicieux qui soient sur terre».

Osa et Martin Johnson partent quand même, croisent des Tengarra, qui n’avaient jamais vu un homme blanc, et la rencontre se passe plutôt bien, les femmes leur montrant comment faire la cuisine et les hommes leur expliquant l’usage de leurs sarbacanes empoisonnées.

Cependant, une créature les observait depuis la cime des arbres, les Tengarra s’élancent alors pour la faire descendre afin que Martin Johnson puisse la filmer. C’était un énorme orang-outang, qui s’amuse à ne jamais se trouver en position d’être filmé.

Puis, ils se mettent sur la piste des éléphants. 
« Je vis l’éléphant de tête, suivi dune vingtaine dautres, fonçant sur nous depuis la piste. Je me trouvais entre eux et Martin. Ma bouche était desséchée,et je me précipitai vers mon mari qui souriait calmement et fermement comme si ce moment était un des plus beaux de sa vie».
Les Johnson tirent de cette aventure un film qui remporte lui aussi un grand succès.
Rentrés à New-York, ils louent un appartement au 39 de la 5ème avenue, et sont élus membres de l’Explorers Club, comme Théodore Roosevelt l’avait été avant eux. 

L’appel de l’Afrique

Direction Nairobi, Afrique de l’Ouest Britannique. Ils sont maintenant célèbres et reçoivent la visite du Major Général Sir Edward Northey, gouverneur du Kenya et de Sir Northrup Macmillan, membre du Conseil législatif, sans compter celle du Major Duggmore, célèbre explorateur et photographe.

Un reportage sur le couple de globe-trotters Martin et Osa Johnson


De Nairobi, Osa et Martin partent en expédition avec deux Ford Safari, et s’enfoncent dans les plaines de l’Afrique de l’Ouest où ils filment gazelles, gazelles de Grant, autruches, antilopes, hyènes, oryx, zèbres et girafes. Mais aussi des rhinocéros et des buffles. Temps béni où tous les recoins de la terre n’étaient pas encore explorés, où les jungles et les savanes n’avaient pas encore été envahies par le tourisme de masse, où il y avait encore tant à découvrir et où un public avide d’images se passionnait pour les films d’Osa et Martin Johnson. Capturer des animaux sauvages sur la pellicule n’était alors pas si fréquent. 

Le petit groupe est chargé par des buffles.
«Ils chargeaient en toute beauté dans notre direction, et fonçaient de manière terrifiante vers nous…je tirais…jappuyais sur la détente aussi vite que je le pouvais, vidant mon chargeur… quand j’eus récupéré de ma panique, je réalisai que javais tué deux des bêtes qui nous chargeaient…». 

Un peu plus tard, deux rhinocéros les chargent à leur tour.
Ils passent près du Mont Kenya, qui trône à 5199 mètres, quand ils croisent six lions et un troupeau d’éléphants.
«Nayez pas peur, »leur dit le guide, « les éléphants sont juste en train de déjeuner».
«Est-ce quils déracinent toujours la forêt quand ils mangent ?», demanda Martin
«Et est-ce quils barrissent comme ça tout le temps ?», demanda Osa.
«Ne vous en faites pas, »répond le guide, « cest juste une petite causette».

En 1932, Osa et Martin passent un brevet de pilotage, et achètent deux hydravions Sikorsky, le «Spirit of Africa» et le «Osa’sArk», un qu’ils peindront en jaune avec des tâches de girafe, et l’autre avec des rayures de zèbre.
Ils seront les premiers à filmer le Kilimanjaro et le Mont Kenya depuis les airs. Ils réaliseront de nombreux films, «Trailing Wild African Animals»«Martin’s Safari»,«Wonders of the Congo», «Congorilla», «Wings over Africa», «Baboona», «Jungle’s Calling», «African Paradise», et beaucoup d’autres. Presque par inadvertance, Osa et Martin Johnson ont inventé le film documentaire, dont ils seront les pionniers. 

Martin et Osa Johnson chez les Pygmées

Epilogue

Martin Johnson mourra en 1937 et Osa en 1953. L’aéroport de Chanute, Kansas, se nomme Martin Johnson airport, et il y a dans cette ville un musée, The Martin and Osa Johnson Safari Museum

A l’issue de cette série de dix portraits, le lecteur, s’il a eu la gentillesse de me suivre jusque là, me pardonnera, je l’espère, d’avoir pour Osa et Martin Johnson une tendre pensée. Unis depuis l’adolescence et pour la vie entière qu’ils ont traversée ensemble sans autre idylle que la leur, sans jamais cesser de s’aimer, dépourvus de toute ambition autre que celle de faire partager leurs aventures au plus grand nombre, ils ont vécu de leur art, totalement libres, sans contrainte et sans causer de gêne à personne. Ils sont unis pour toujours dans le musée de Chanute, qui porte leurs deux noms réunis et leur destin, de tous les destins, est sans doute le plus improbable. Un destin aussi improbable que le leur serait-il encore possible dans la période troublée que nous traversons ? 

(*) «I married adventure», Osa Johnson, Haddon Craftmen, inc, 1940.
Version française :«J’ai épousé l’aventure», Osa Johnson, Julliard 1951.

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