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La nouvelle religion au temps du Coronavirus

par Armel Job

Dans les temps passés, lorsqu’une grande épidémie les frappait, les humains se tournaient vers le Ciel.  Ils pensaient que le courroux divin s’abattait sur eux à cause de leur inconduite. Ils prenaient le sac et la cendre, ils se battaient la poitrine, ils sacrifiaient à l’occasion quelques innocents boucs émissaires afin que la colère d’en haut s’apaise et que la peste s’éloigne. 

Ces pratiques aujourd’hui ne suscitent plus guère que dérision, en Europe, du moins. Au plus fort de l’actuelle pandémie, les lieux de culte, fait sans précédent, ont été fermés sans que cela émeuve outre mesure les responsables ni les usagers. À peine l’une ou l’autre voix a-t-elle suggéré que l’on prie, mais surtout pour les victimes. Et il ne viendrait à l’esprit de personne, semble-t-il, même parmi les plus dévots, de prétendre que l’accalmie actuelle résulte de la miséricorde du Très-Haut.

En fait, les croyants eux-mêmes ne croient plus beaucoup à l’intervention de Dieu. Serait-ce l’effet de son apparente indifférence aux pires horreurs, pour ne citer que la Shoah, de sa surdité aux épreuves privées comme la maladie et la mort d’un enfant ?  Lorsque le malheur frappe, il faut désormais le subir sans espoir de recours. Le dieu « magicien » comme l’appelait Emmanuel Levinas est aux abonnés absents.

N’empêche que, devant une détresse inédite, les humains éprouvent toujours le besoin de se raccrocher à une puissance protectrice. Tout à coup, la pandémie les a remis dans la situation de leurs ancêtres, complètement dépourvus devant un mal incompréhensible, incontrôlable, qui pouvait faucher des vies par milliers, y compris celle à laquelle chacun tient le plus, la sienne. Vers qui, vers quoi se tourner ?  Nous avions besoin d’une nouvelle foi et nous en avons découvert une : la foi en  la médecine. 

Aux yeux des profanes que nous sommes, la médecine, en effet, fait sans peine office de religion, car elle  est tout autant chargée de mystère. Les médecins ont fait de longues études pour pénétrer les secrets de la vie, ils ont été initiés, ils usent d’un langage ésotérique, de mots savants que nous ne comprenons pas. Lorsqu’ils vaticinent à la télévision, nous écoutons religieusement leurs oracles, auxquels nous ne pouvons dire qu’amen.

Nous avons constaté, il est vrai, que tous ces officiants n’étaient pas d’accord sur la vraie doctrine, mais ce n’était pas pour nous étonner. Dans les anciennes croyances, il y avait aussi des divergences entre les chrétiens, les Juifs, les musulmans et les autres. Le plus sûr est de s’agenouiller parmi les fidèles les plus nombreux, ceux qui adhèrent au courant qui a réussi à s’imposer comme la religion d’État et qui traite les autres chapelles d’hérétiques.

Notre nouvelle confession affirme comme l’ancienne que nous avons péché. Le coronavirus, en effet,  a pour origine les dégâts que nous avons causés à ce qui fut, il y a très longtemps, le paradis terrestre. Pollueurs ou non, nous sommes tous punis à la manière dont le péché d’Adam et Ève  frappait tous leurs descendants sans distinction. L’hérédité de la faute originelle, qui scandalisait les pourfendeurs des croyances d’autrefois, est rétablie en dogme.

Pour notre rédemption, les ministres de notre culte ont décidé d’une pénitence sans précédent, le confinement imposé à la terre entière. Jamais, les anciennes pratiques n’auraient osé exiger une mortification d’une telle ampleur. Nous l’avons acceptée, l’oreille basse. Comment murmurer, d’ailleurs, contre les saints guérisseurs qui s’exposent héroïquement chaque jour au mal pour l’exorciser ?  Tous les soirs, à l’heure de l’angélus, ils ont mérité l’offrande œcuménique des applaudissements de leurs fidèles.

Nous attendons désormais que les interdits se lèvent l’un après l’autre sous la menace d’une nouvelle période de pénitence si nous n’observons pas pieusement les exercices qui nous sont imposés. Le carême ne se terminera que le jour où paraîtra l’ampoule miraculeuse renfermant le vaccin préparé dans le saint des saints des laboratoires.

Enfin absous, nous recouvrerons notre espérance de vie d’avant  – reliquat de la vie éternelle concédé par le nouveau culte – , pleins de bonnes résolutions pour une conduite plus vertueuse. Nous ne les tiendrons pas sans doute. Car les pécheurs, depuis toujours, retombent dans le péché, sinon il n’y aurait pas besoin de religion.

Illustration de l’entête: flagellants à l’époque de la Peste noire. Gravure sur bois, 1493.Chronique de Nuremberg

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