Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Improbables destins (1): Antoine de Tounens, l’homme qui voulait être roi

Improbables destins (1): Antoine de Tounens, l’homme qui voulait être roi

par Jacques Trauman

L’histoire d’Antoine de Tournens mérite d’être contée, elle débute ainsi à Périgueux, à l’ombre de la magnifique cathédrale Saint-Front (en forme de croix grecque comme la basilique Saint-Marc de Venise) sur laquelle trônent 5 coupoles, et qui rappelle la structure de l’église des Saint-Apôtres de Constantinople. Une telle architecture (conçue par celui-là même qui construisit la Sacré-Coeur), puisant ses inspirations dans les tréfonds de l’histoire, ne pouvait qu’inspirer à certains des enfants du pays le désir de terres lointaines et d’aventures mystérieuses.

Antoine de Tournens (*) naît le 12 mai 1825 à Chourgnac, à une trentaine de kilomètres de Périgueux; il est le huitième et dernier enfant de Jean Tournens et de Catherine Jardon. 

La famille est à l’aise, sans être riche, mais permet au père d’Antoine d’obtenir son baccalauréat et d’acheter une charge d’avoué à Perigueux. La progression sociale des Tournens est engagée et passe à l’époque par l’acquisition d’une particule. En 1857, la famille obtient par décision de la Cour Impériale de Bordeaux le droit d’ajouter une particule à son nom. Sur quoi se base cette décision juridique ? Sur le fait que le nom « de Tournens » est mentionnée dans des actes du XVII ième siècle, avant d’être oublié; en somme, la famille ne fait que récupérer ses droits. En tous cas, ça marche.

Antoine continue l’ascension sociale entamée par son père, et se fait admettre à la loge « Les Amis persévérants et l’étoile de Vérone », du Grand Orient de France.

L’appel de la la Patagonie

C’est à ce moment là qu’Antoine de Tournens consulte des atlas de géographie et qu’il est saisi de vertiges en constatant que des territoires sont encore à conquérir quelque part entre le Chili et l’Argentine : il vend alors sa charge d’avoué de la rue Hiéras, pourtant durement acquise, et emprunte 25.000 francs auprès du Crédit foncier de France ( ou empruntés à sa famille, les versions divergent ). Dans quel but ? Pour partir au Chili…après tout, pensa-t-il, Murat était palefrenier et devint roi de Naples, Bernadotte était clerc d’avoué et devint roi de Suède (il aurait aussi pu penser qu’Emmanuel Macron n’était pas grand choses avant de devenir ministre puis président de la République par effraction), donc, se dit-il, pourquoi pas moi ?

Blason du royaume d’Araucanie

C’est ainsi qu’il embarque à bord d’un navire de commerce anglais et débarque à Coquimbo (au Chili) en 1858, à l’époque un modeste port sur le Pacifique, mais où Charles Darwin avait séjourné en 1835. Il transporte avec lui un sceau, un sabre de cavalerie, des pesos patagons frappés en France, et un brouillon de constitution. Puis il se rend à Valparaiso et à Santiago et de là embarque pour l’Araucanie, à 700 kilomètres au  sud, en compagnie de Mr Lachaise, son ministre des Affaires Etrangères, et de Mr Desfontaines, son garde des Sceaux ( personnages peut-être imaginaires, on n’est pas bien sûrs…). 

L’ Araucanie marquait la frontière entre les territoires contrôlés par les Chiliens, avec, au sud, ceux tenus par des Indiens Mapuches. D’ailleurs, la capitale de l’Araucanie, si elle se nomme officiellement Temoco, s’appelle Mapudungun en langage mapuche, de « mapu », qui signifie terre (on nomme aussi ce peuple les Araucans, ou Araucanos en espagnol, et ils sont encore environ 600.000 aujourd’hui). Les Mapuches, farouches guerriers, ne voulaient évidemment pas être colonisés par les Chiliens. Antoine de Tournens rencontre Quilapan,  le « lonco » ou chef militaire des Mapuches, qui l’écoute attentivement, car la guerre des Mapuches avec l’armée chilienne fait rage. 

Antoine de Tournens à une idée : créer un Etat pour le peuple Mapuche afin de mieux résister aux Chiliens, qu’on nommait Huincas en langage mapuche. Or, une légende chez les Mapuches prétendait qu’un sauveur blanc, un demi-dieux barbu, descendrait sur terre pour les sauver, donc pas de doute pour les Mapuches, Tournens est bien le rédempteur blanc annoncé; le chef blanc possède en effet les trois qualités requises : le « newen », la force, le « kimun », la sagesse, et le « machi », la virilité. Les Mapuches l’élisent donc chef de guerre suprême, ou Toqui, tandis que Tournens, debout au centre d’un cercle de cavaliers nus, hurle « Vive l’unité des tribus ! Un seul chef ! Un seul drapeau ! ». Le nouveau chef espérait lever 30.000 guerriers.

Jusque là, notons-le, l’aventure est plus qu’improbable et folle, mais elle va bientôt prendre une autre ampleur : Antoine de Tournens va alors déployer tous ses talents.

Lors d’une grande assemblée du peuple Mapuche le 17 novembre 1861, Antoine de Tournens se fait carrément proclamer roi d’Araucanie et de Patagonie sous le nom de Orllie-Antoine Ier, souverain d’un territoire allant du Rio Negro à l’Océan Pacifique, et de l’Atlantique au détroit de Magellan; il promulgue une constitution. « Nous, Prince Orllie-Antoine de Tourens, considérant que l’Araucanie ne dépend d’aucun autre Etat, qu’elle est divisée par tribus, et qu’un gouvernement central est réclamé par l’intérêt particulier aussi bien que par l’intérêt général, décrétons ce qui suit…»; et, en effet, suivent 66 articles. 

Orllie-Antoine envoie le document aux journaux chiliens, à Santiago, et fait composer un hymne national par un certain Guillermo Frick de Valdivia. Le nouveau souverain envisage aussi d’exploiter les mines d’argent, d’étain et de cuivre, et d’ouvrir une ligne de vapeurs Bordeaux-Araucanie.

Branle-bas de combat

Panique à Santiago du Chili, où on pressent la menace. Orllie-Antoine Ier cherche des alliés, demande l’assistance du Brésil et du Paraguay, qui refusent de se mêler de cette affaire. Orllie-Antoine Ier demande alors l’aide de la France, et il aurait pu réussir à obtenir l’envoi d’un corps expéditionnaire; il avait des appuis à la Cour de Napoléon III. Mais ce dernier ne le suivra pas, ayant déjà un oeil sur le Mexique (une affaire qui se terminera très mal), et il jugea prudemment qu’une seule aventure latino-américaine suffisait à son goût. Pourtant, cela aurait pu marcher…

Fin 1861, les troupes chiliennes s’organisent et avancent vers les territoires du royaume  d’Araucanie et de Patagonie; en décembre 1861, les armées d’Orllie-Antoine Ier, moins bien équipées, moins bien organisées, sont battues et les Chiliens, en janvier 1862, prennent la ville de Perquenco.

Las, le malheureux roi Orllie-Antoine Ier est fait prisonnier par le lieutenant Villagran et est envoyé a la capitale régionale de Los Angeles où il est traîné devant le gouverneur local, un certain don Cornelius Saavedra.

Les Chiliens ne savent vraiment pas quoi faire de cet étrange agitateur, il est d’abord condamné à la prison, où, croyant mourir, il désigne son vieux père pour successeur, puis les Chiliens se ravisent et le déclarant fou, l’internent dans un asile psychiatrique.

La France n’abandonnant pas ses enfants, le Consul général de France, un nommé Cazotte,  intervient auprès des autorités chiliennes, parvient à le faire libérer, et, le 8 octobre 1862, Orllie-Antoine Ier est rapatrié de force depuis Valparaiso sur le navire Duguay-Trouin. Au moment de quitter Orllie-Antoine Ier, le consul lui dit :

« -Bon voyage, Excellence, mais de grâce, ne revenez pas ! »
« –Pourquoi ? répond Orllie-Antpoine 1er, Louis XI  après Péronne, François Ier après Pavie, n’en étaient pas moins rois ».

On pourrait croire l’aventure terminée, beaucoup considérant Orllie-Antoine Ier comme un roi d’opérette à la tête d’un pays imaginaire.

Mais Orllie-Antoine Ier n’abandonne pas si facilement, bien que ces aventures invraisemblables soient venues à bout de ses économies. S’installant à Paris, il publie ses Mémoires, met en place une Cour, modeste, certes, mais une Cour quand même, et distribue titres et décorations; il nomme son chambellan Antoine Jimenez de la Rosa, duc de Saint-Valentin, il se confectionne un drapeau aux couleurs bleu, blanc, vert.

Il lance une souscription nationale, lance un « Appel à la Nation Française », contacte députés et ministres, afin de récupérer son royaume de « Nouvelle France »; et il repart à l’attaque : en 1869, en 1874, et en 1876, l’increvable aventurier organise de nouvelles expéditions pour tenter de reconquérir son royaume, sa tête est mise à prix.

Il circule au Chili sous le faux nom de Jean Pratt, il est à nouveau arrêté et expulsé, rentrant en France sur un paquebot des Messageries Maritimes; puis, il intrigue dans les cercles politiques pour tenter de négocier l’aide de la France, en particulier auprès de Pierre Magne, conseiller de Napoléon III, qui le soutenait. Bref, il n’abandonne jamais. Mais il est totalement ruiné et habite chez son oncle Jean, boucher à Tourtoirac, à 33 kilomètres de Périgueux, où il fait office d’allumeur des réverbères du village. Jean était le seul membre de sa famille qui avait accepté de le recueillir, car il avait ruiné tous les autres…

Requiem pour un roi

Antoine de Tournens meurt le 17 septembre 1878, sans avoir récupéré son trône, mais son acte de décès et sa tombe à Tourtoirac mentionnent quand même officiellement « Antoine de Tournens, ex-roi d’Araucanie et de Patagonie ». Pourtant, le 27 août 1873, le tribunal correctionnel de Paris avait jugé qu’Antoine de Tournens, premier roi d’Araucanie et de Patagonie, « ne justifiait en rien de sa qualité de souverain ». Qu’importe ! Sans enfants, il avait confié la succession à son ami Gustave Achille Laviarde, qui devint Achille Ier

En 2016, on ne l’avait toujours pas oublié. A Tourtoirac, on ouvrit un musée des rois d’Araucanie et de Patagonie dans une annexe de l’Abbaye, et on inaugura un buste du roi déchu, dévoilé par le Prince Antoine IV, dernier successeur d’Orllie-Antoine. Antoine IV était issu d’une famille sicilienne, certes, mais il avait épousé Sheila Rani, régente du royaume d’Araucanie et de Patagonie; il était donc un prétendant légitime au trône. Evidemment, il y eu des dissidents, qui élirent un autre roi, Stanislas Parvulesco, négociant en cigares de 21 ans, sous le nom de Stanislas Ier. Une guerre civile en vue ? Pas vraiment car Antoine IV meurt le 16 décembre 2017. Roi sans territoire et sans sujets, souverain d’un pays imaginaire, pourfendeur de moulins à vents, tout le monde ne peut pas être Macron…

(*) Pour en savoir plus :
« Moi, Antoine de Tournens, roi de Patagonie », de Jean Raspail. Albin Michel, 1981, Grand prix du roman de l’Académie française.
D’autres livres ont été consacrés à la biographie d’Antoine de Tournens, et Carlos Sorin, un cinéaste argentin, a réalisé un film sur sa vie, « La pelicula del Rey », sorti en 1986.

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