Accueil Actualités Le mystère du big Bang… de la Finance ! (III)

Le mystère du big Bang… de la Finance ! (III)

par Jacques Trauman

                           

OU comment naquit le marché de l’eurodollar

Dans un article précédent (cf. Le Mystère de l’expansion de l’Univers… de la Finance), nous avons exposé comment le marché des eurodollars de Londres avait littéralement explosé dans les années 1960/1970, assurant la prééminence de la City de Londres. 

Mais au fait, le marché de l’eurodollar, c’est quoi ? Par quel mystère est né ce marché destiné à dominer, pour un temps au moins, les marchés financiers internationaux ?

Il est né un peu par hasard, produit d’une particularité des échanges de marchandises et d’argent au Moyen-âge.

Il faut savoir que les banquiers italiens, et en particuliers les Lombards, avaient inventé dès le XIII e siècle, la comptabilité en partie double qui impose à l’actif et au passif du bilan d’être rigoureusement égaux et dont nous avons pu constater les effets sur les banques jusqu’à nos jours. 

Ce système de comptabilité était bien pratique et il fonctionnait parfaitement. Il a, certes, été amélioré depuis mais on n’en a en fait jamais changé. 

Une des conséquences de ce système est que le monde est interconnecté par un réseau de correspondants bancaires qui, telle une toile d’araignée dense et géante, relie entre elles toutes les banques du monde. Chaque banque a, dans chaque pays où elle est installée, un (parfois plusieurs) correspondant bancaire qui lui permet d’effectuer des transactions dans la devise du pays où est installé ce correspondant.

Prenons un exemple : 

Un exportateur russe, la société Petrovich, exporte des gadgets  aux Etats-Unis, gadgets qui sont achetés par la société Blunt, sise à New-York. Le montant de la transaction est, disons, de $100 000. 

Question :

Comment la société Petrovich se fait-elle payer les $100.000 ?

La société Petrovich possède un compte dans une banque russe, la banque TCR.

La banque TCR  a un correspondant à New-York, la Manhattan Bank

De son côté, la société Blunt possède un compte dans une banque de New-York, la First Commercial Bank

Réponse :

Donc, pour payer les $ 100 000 qu’elle doit, la société Blunt va ordonner à sa banque, la First Commercial Bank,de créditer ce montant à la Manhattan Bank, correspondante de la TCR à New-York. 

Par conséquent :

 – La First Commercial Bank va transférer $ 100 000 au compte de la banque TCR chez Manhattan Bank, New York. Point capital, le paiement est effectué mais les dollars NE QUITTENT PAS LES Etats-Unis !

 – Pour que la société Petrovich puisse disposer de ces $ 100 000, la banque TCR lui ouvre alors un compte en dollars ou bien crédite son compte en dollars si elle en a déjà un. 

Conclusion : 

Répétons-le, les dollars n’ont pas quitté les USA, mais par un jeu de compte miroir, la société Petrovich va être créditée en devises étrangères dans son compte domicilié en Russie. 

Et il en va ainsi de toutes les monnaies, les Euros ne quittent pas l’Europe, le Sterling ne quitte pas le Royaume-Uni, etc..etc…

Faisons maintenant un petit retour en arrière, jusqu’en en 1951, au temps de l’Union Soviétique et de la guerre froide. 

La Russie disposait d’une banque en Europe occidentale, la Banque Commerciale pour l’Europe du Nord, ou BCEN, ou encore Eurobank (en raison de son code telex ). La BCEN avait, entre autres localisations, une agence à Londres qui centralisait tous les paiements liés aux exportations soviétiques, en particulier vers les  Etats-Unis.

De ce fait, elle disposait d’importants dépôts en dollars -comme d’ailleurs la plupart des banques de Londres- mais de ces dollars, elle n’en faisait rien. C’est alors que la direction de la BCEN à Londres eut une idée géniale : pourquoi ne pas utiliser ces «balance dollars» qui ne servaient à rien, et pourquoi ne pas les prêter à des entreprises. Ce qui fut fait. 

Naturellement, les autres banques installées à Londres, voyant cela, trouvèrent l’idée excellente, et firent exactement la même chose : ainsi naquit, presque par hasard et en tous cas par inadvertance, le marché des eurodollars (du nom de la BCEN ou Eurobank), qui assura la prééminence de Londres. Et voilà comment les Soviétiques participèrent efficacement, sans même y penser, au développement du marché ô combien capitaliste de la place de Londres ! 

Dans un article précédent, nous avions loué le régulateur américain qui, par ses décisions stupides avait consciencieusement sapé la place financière de son propre pays. Remercions maintenant nos camarades soviétiques de leur précieuse contribution dans l’édification du capitalisme international.

Oui, on était alors en période d’inflation, et un débat fit rage des deux côtés de l’Atlantique : les eurodollars alimentaient-ils la masse monétaire et par conséquent l’inflation? De toute évidence, la réponse nous paraît être oui, puisque les mêmes dollars sont comptés deux fois, une fois aux Etats-Unis, une fois en Europe. Mais laissons ce débat aux économistes qui ne manquèrent pas, à l’époque, de s’insulter en Europe comme d’ailleurs aux Etats-Unis.

Ah, les temps bénis de la guerre froide, une époque où l’on pouvait facilement déterminer qui était ami et qui était ennemi, étant bien loin derrière nous, les petits et grands démons de la finance se sont adaptés : on a cessé de parler du marché des eurodollars, mais on a remis à la mode des instruments financiers datant du XVII e siècle : les produits dérivés, dérivés action, swaps, options et autres subprimes, qui ont amusé les traders pendant plusieurs dizaines d’années.

Cependant, le Malin est subtil. Se voyant démasqué, il a changé de stratégie et attaque maintenant sous un autre angle. Déguisé en agneau inoffensif et bienveillant, il est désormais l’ami des peuples et des banques centrales, poussant aux déficits et à la dette sans avoir l’air d’y toucher. Pourtant, le réseau des correspondants est toujours là et conduit encore de nos jours, à d’incroyables imbroglios. Ainsi, lorsque les Etats-Unis infligèrent, en 2014, une amende record de 9 milliards de dollars à BNP Paribas pour avoir violé l’embargo imposé à Cuba, à l’Iran, au Soudan ou à la Libye, c’est  parce que les transactions incriminées, effectuées en dollars, se compensaient en dollars sur le territoire américain.

Eh oui, même si les transactions n’impliquent en rien les Etats- Unis, les dollars, eux, ne quittent jamais leur territoire d’origine…

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