Accueil Actualités Le mystère de l’expansion de l’univers … de la finance ! (II)

Le mystère de l’expansion de l’univers … de la finance ! (II)

par Jacques Trauman

ou :  Comment l’émergence de la City fut -involontairement- orchestrée par le régulateur américain.

Dans un article précédent sur les mystères de la finance (cf. Le mystère de la Création… monétaire) nous avons parlé de la création monétaire par les banques commerciales. Abordons maintenant un nouveau mystère. 

Confinement aidant (toujours le confinement…), je regardais récemment plusieurs épisodes de l’excellentissime série « Le bureau des Légendes», et je me fis la réflexion que les Français savent aussi y faire lorsqu’ils consentent à un petit effort. Pourquoi donc n’avons-nous pas alors utilisé notre talent -comme nous l’avons fait pour le Bureau des Légendes– pour tirer profit de la maladresse américaine comme l’ont fait les Britanniques et faire de Paris une grande place financière internationale ? Car, en effet, l’émergence de la City est due en grande partie à des erreurs du régulateur américain. 

Dans un article précédent, j’avais montré comment une décision particulièrement inappropriée de l’empereur Tibère avait créé, à partir de rien, une crise financière à Rome en 33 après JC. Tibère avait eu l’idée d’exhumer des lois oubliées datant du temps de César et jamais mises en œuvre car rangées au magasin des accessoires. 
Selon ces lois, le sriches familles romaines devaient investir les deux tiers de leur fortune dans des terres en Italie et non plus dans des contrées lointaines nettement plus rentables.
Ce faisant, Tibère déclencha une cascade de demandes de remboursement de prêts usuraires (courants dans la Rome antique), cascade  qui se transforma en un énorme «credit crunch» qui paralysa l’économie de l’Empire. 

Hélas, Tibère n’a pas le monopole des décisions balourdes. A l’heure où les marchés sont fortement déstabilisés par le coronavirus, et où le Brexit  fait miroiter à certains l’espoir de voir la place de Londres diminuée au profit de celle de Paris, mettons fin à la légende qui veut que l’émergence de la City soit due exclusivement au génie britannique. Un petit retour en arrière nous montre que la place financière de Londres doit aussi sa prééminence à …  la stupidité du régulateur américain.

La stupidité du régulateur américain 

Commençons par la bien nommée «Regulation Q».

Désireuse de limiter les crédits consentis par les banques commerciales (et par conséquent l’expansion de la masse monétaire), la Fed, dans les années 1960, plafonna la rémunération que les banques pouvaient consentir à leurs déposants, espérant ainsi limiter les dépôts bancaires et donc les crédits consentis par les banques. La rémunération des dépôts fut alors limitée à 6,25% pour les dépôts de 30 à 59 jours, 7,50 % pour les dépôts de plus de 360 jours, etc… La première pierre de la stupidité financière du siècle (dernier) était posée.

Les banques américaines s’inquiétèrent alors de voir les dépôts chuter lourdement et, préoccupées pour leur liquidité, lorgnèrent du côté du marché de l’eurodollar qui émergeait à Londres(le mystère de l’eurodollar apparaîtra dans un prochain épisode du feuilleton). Des banques américaines commencèrent donc à s’installer à la City afin de récupérer des dépôts en toute liberté. Le mouvement fut si important que 30% du marché de l’eurodollar de Londres fut rapidement capté par les banques américaines.

C’est alors que la Fed posa une dangereuse deuxième pierre : pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? 

En 1969, la  FED, inquiète du processus qu’elle avait elle-même déclenché, imposa des réserves obligatoires de 10% pour les dépôts récupérés à l’étranger.

Cela signifiait qu’une banque américaine qui allait chercher des dépôts à Londres via sa filiale pour les re-prêter à sa maison-mère aux Etats-Unis devait déposer 10% de ces dépôts à la FED, 10% non rémunérés bien sûr, augmentant ainsi le coût du crédit qu’elle consentirait.
Ceci déclencha une réaction en chaîne imprévue, les entreprises américaines étant alors incitées à emprunter à Londres où les réserves obligatoires ne s’appliquaient pas plutôt qu’à New York, confortant ainsi le marché de l’euro dollar.  
Avec la Regulation Q et les réserves obligatoires les autorités américaines avait donc involontairement favorisé la place de Londres aussi bien du côté du passif que du côté de l’actif du bilan des banques.

Puis, il y eut «l’Interest Equalization Tax », ou « IET», établie en 1965 pour lutter contre le déficit de la balance des paiements. 

Cette taxe s’appliquait aux sociétés non-américaines qui venaient se financer aux Etats-Unis, et qui transféraient le produit de leur emprunt hors du territoire américain.
Résultat : les sociétés non-américaines, au lieu de se financer aux Etats-Unis, se tournèrent elles aussi vers le marché des eurodollars de Londres. A partir de là les autorités américaines incitaient involontairement, non seulement les entreprises américaines, mais aussi les entreprises non-américaines, à se financer sur la place de Londres. 

Conscients, un peu tardivement, de leur erreur, les Etats-Unis supprimèrent « l’IET» en 1974, mais le mal était fait. De 1977 à 1980, les émissions obligataires sur la place de New-York passèrent de 7 700 millions de dollars à 2 600 millions de dollars (au profit de Londres, bien sûr).

Enfin, dernière fâcheuse pierre  à l’édifice: le «Volontary Foreign Credit Restraint» ou « VFCR», datant de 1968. 

Selon cette réglementation, les sociétés américaines ne pouvaient plus transférer des capitaux à l’étranger pour financer leur expansion internationale et devaient rapatrier aux Etats-Unis les bénéfices réalisés hors du sol national.
Il ne s’agissait en fait que d’une simple obligation morale adressée aux sociétés américaines par le président Johnson. Mais le résultat fut immédiat : les flux financiers furent encore plus encouragés à fuir le territoire américain et les banques américaines s’installèrent à Londres, pour de bon cette fois, au rythme d’ UNE TOUS LES TROIS MOIS.

Le marché des eurodollars explosa et la place de Londres prit alors une importance mondiale.

Merci au régulateur américain qui, avec la «Regulation Q», les réserves obligatoires, « l’IET», et la « VFCR» n’eut de cesse que de saper consciencieusement Wall Street au profit de la City !

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