Louis Léopold Boilly, Une loge, un jour de spectacle gratuit
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Les concerts « vidéotés » sur les réseaux sociaux

par Jean-Pierre Pinet

J’aimerais parler ici de ces « Concerts- Facebook » qui, à défaut de remplir les salles, encombrent la toile en ces temps où ne résonnent depuis déjà deux mois que les images fragmentaires de nos souvenirs… S’ils sont certes « sympathiques », ils donnent de notre métier une image bien décevante, ce qui est non seulement dommage mais peut être dangereux.

Je m’en explique, mais pas avant d’avoir précisé qu’il ne s’agit ici aucunement de diffusions ni de rediffusions de « vrais » concerts, filmés en situation, et où nous puisons souvent avec bonheur, un geste, un élan, un phrasé… Non bien sûr !
Ni des vidéos familiales plus ou moins souriantes, humoristiques ou anodines qui tissent des liens essentiels car naïfs (et non « essentiels bien que naïfs »…) entre les gens… Non bien sûr !
Ni non plus ces chansons spécialement écrites ou « arrangées » pour l’occasion et qui jettent un regard libre, qu’il soit joyeux ou sarcastique, sur une situation qui nous dépasse et qui nous interroge… Non bien sûr !
Ni enfin ces petites pensées musicales envoyées régulièrement par des formations de chambres ou des orchestres, comme autant de clins d’œil amicaux qui nous rappellent à quel point leur présence en région est ô combien indispensable ! Non bien sûr !

« Les prestations vidéotées » dont je parle, se présentent comme de véritables concerts spécialement conçus pour une diffusion exclusive sur les réseaux sociaux. Celles-ci ne seront le plus souvent entendues (peu d’entre elles sont écoutées en effet) qu’au milieu de bruits environnants provenant de la salle de bain, de la cuisine ou de la rue, sur des téléphones ou des tablettes, dont on sait combien l’image sonore est désolante, à laquelle cependant tant d’auditeurs s’habituent…. Voilà qui est dommage !

En outre, je ne suis pas sûr que cette option soit la meilleure pour défendre auprès des « politiques » l’idée selon laquelle la Culture dans une démocratie est tout autant que la santé ou la protection des individus, une exigence première ! Que le spectacle vivant est, plus encore qu’une donnée essentielle de notre vie d’artiste, l’une des raisons d’être de notre vie sociale !… Nous sommes évidemment d’accord sur ce point mais…tous les décideurs le seront-ils ?

J’en entends déjà dire : « Mais de quoi vous plaignez-vous ? Vous avez Facebook et YouTube pour vous exprimer !!! Et d’ailleurs, vous le faites très bien, vous y recueillez beaucoup de succès… Tous ces « J’aime », ces « J’adore », ces partages, n’est-ce pas formidable ? !!! »

Je suis convaincu que rien, ni machines, ni hologrammes, ni vidéos ne remplacent ni ne remplaceront le concert, en tant que celui-ci rassemble en un moment éphémère et rare, partagé dans une unité de lieu et de temps irreproductible, des êtres humains présents, sensibles et attentifs, avec leur subjectivité, leurs impressions et leur sentiment également précieux… Or j’ai peur que de tels enregistrements, excessivement utilisés en ce moment, plutôt que de constituer quelques traces d’un événement vécu collectivement (ce à quoi ils devraient se limiter), ne nous offrent un jour prochain (si ce n’est déjà fait…) qu’un pâle succédané où se livre et s’épuise l’ersatz appauvri de nos émotions.

Dans le pire des cas, ils pourraient même être de nature à se substituer à une part non négligeable de spectacles vivants jusqu’alors programmés chaque saison… Là est le danger !… Enfin, et par ailleurs, je ne pense pas qu’il soit judicieux de favoriser l’inévitable indifférenciation que mettent en scène de telles réalisations, par quoi tout se vaut, le chant sous la douche de Mr ou Mme Toulemonde et l’interprétation affinée d’un chanteur reconnu, la présentation fragile d’un élève instrumentiste et le récital d’un soliste notoire…

J’ajoute que le support professionnel que constitue le CD, déjà bien contesté par ces nouvelles « consommations » musicales, n’a lui non plus rien à gagner de cette orientation. Il est parfois indispensable de nourrir le désir et le manque, l’empêchement, la retenue. C’est à ce prix et à ce prix seul, me semble t-il, que seront vraiment belles les fêtes à venir.

  • Illustration de l’entête: Louis Léopold Boilly, Une loge, un jour de spectacle gratuit. 1830. Musée Lambinet, Versailles. Photo (C) RMN-Grand Palais / Philipp Bernard

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