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La Peste de Camus et le Coronavirus par Armel Job

par Armel Job

Dans les circonstances actuelles quelle lecture plus indiquée que celle de La Peste de Camus ? Je sors d’un vieux livre de poche acheté en 1970, dont les pages m’ont fait la grâce de rester collées jusqu’à ce jour. J’ai tout de suite retrouvé chez Camus les réactions que suscite la crise du coronavirus : révolte, fatalisme, indifférence, héroïsme. En particulier, l’auteur insiste sur la souffrance occasionnée par la quarantaine imposée à Oran, d’autant plus pénible que, dans les années quarante, les moyens de communication étaient  très inférieurs aux nôtres. Les médias si présents aujourd’hui n’interviennent pour ainsi dire pas dans La Peste.  

Cependant on note au passage encore d’autres différences, comme l’absence des femmes dans le récit. On dirait même que Camus les a éloignées. Le docteur Rieux, personnage central, n’a à ses côtés que sa vieille mère qui, comme sur chromo, veille en silence, le tricot à la main.  Autre omission plus étonnante, celle des Algériens de souche. Oran, dirait-on, est uniquement peuplée de Français et de quelques Espagnols. Les victimes, pourtant, auraient dû être principalement les autochtones[1]. Il est vrai qu’aujourd’hui  en Europe, on ne s’intéresse non plus qu’au sort des Européens. Oubliés les immigrés dans les camps, on barricade les frontières, on se bat l’œil des futurs ravages de l’épidémie en Afrique comme on a méprisé ceux qui ont frappé la Chine. L’homme occidental se considère toujours comme le nombril du monde.

Mais tenons-nous-en à l’essentiel. La différence qui saute aux yeux entre La Peste et notre pandémie se situe dans les questions que suscite la maladie. Dans La Peste, l’interrogation est d’ordre philosophique : face au mal aveugle qui sévit, qu’en est-il de la condition humaine ? Le débat se ramasse entre la position de Rieux et de Tarrou, son ami plus intellectuel, d’une part et celle du Père Paneloux d’autre part.

Dans un premier sermon à la cathédrale, Paneloux interprète la peste comme un avertissement de Dieu aux hommes qui se sont détournés de Lui. Par la suite, ébranlé par la mort atroce d’un enfant qui ne peut qu’être innocent de toute faute, il prononce un second sermon où  il affirme son choix de croire, quelque incompréhensibles que soient les raisons de Dieu qui a permis le fléau. Rieux et Tarrou lui opposent la position bien connue de Camus, celle de l’homme sans Dieu qui combat le mal simplement parce que telle est la dignité de l’être humain, quand bien même ses efforts, comme ceux de Sisyphe seraient condamnés à l’échec.

Effectivement dans la crise d’aujourd’hui, on peut constater, en Europe du moins, que l’approche religieuse a pratiquement disparu. Les églises, les temples, les synagogues sont restés fermés. Les autorités sont quasi muettes. Un débat à la télévision entre un Rieux et un Paneloux serait inimaginable. Le sermon de Paneloux ferait hurler les croyants eux-mêmes. Depuis l’époque de La Peste, en effet, Dieu, semble-t-il, a fait un pas de côté. Sans doute a-t-il délégué la gestion du monde aux humains par cette contraction de sa puissance que la mystique juive appelle le « tsimtsoum »[2], unique moyen de justifier son silence lors de la Shoah. Ce n’est plus Lui la cause de la pandémie et ce n’est plus Lui qui nous en sauvera. Dieu aussi est confiné.

Quoi qu’il en soit on aurait pu imaginer que le retrait des théologiens laisse le champ libre aux philosophes. Or qui voyons-nous se bousculer au portillon des médias à longueur de nos longues journées ?  Les spécialistes de la médecine, les statisticiens, les sociologues, les psychologues, les politiciens.  Ils nous abreuvent des chiffres de l’épidémie, nous indiquent le comportement à adopter, élucubrent sur les perspectives de sortie du marasme et – promis, juré ! – annoncent des réformes économiques de fond qui nous garantiront contre le retour de pareille calamité.

Dans la sphère publique, tout se passe comme si la pandémie n’était qu’un caillou dans la chaussure de l’humanité, dont il s’agit de se débarrasser au plus tôt, avant de reprendre la marche en avant vers les biens du monde dont nous pourrons à nouveau jouir sans danger. 

Alors où est passé la philosophie ?  Où sont les vraies questions, celle de notre condition d’êtres fragiles et mortels, celle de notre place dans la nature et dans l’univers, celle du sens de notre brève apparition dans la chaîne de la vie ?

Sans aucun doute, ces interrogations de La Peste, la pandémie nous les pose sans doute. Mais elles se sont réfugiées avec nous dans les quelques mètres carrés et les quelques semaines de notre retraite. Peut-être, accablés par les difficultés du moment, n’aurons-nous pas la force de nous les poser. Nous en serions bien excusables.  Mais peut-être y songerons-nous tout de même, ne fût que quelques instants, et sortirons-nous de cette crise un peu moins béats, un peu plus humains.

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Dernier titre en librairie : La disparue de l’île Monsin, Robert Laffont, Paris, 2020. Voir critique dans WUKALI


[1]À ce sujet Edward W. SAID, Albert Camus ou l’inconscient colonialin Le Monde diplomatique, 2000, pp 8-9.

[2]Un des meilleurs exposés sur cette figure de Dieu est celui de Hans JONAS (lui-même athée), Le concept de Dieu après Auschwitz, Payot, 1994.

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