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Procédure Dublin, un livre touchant sur l’émigration

par Émile Cougut

Un livre lucide, humain, sans aucun pathos

La procédure Dublin (le règlement de Dublin), de fait il y a quelques années avec le pic du flux migratoire, a été à la une des médias. C’est un accord européen, lequel stipule que le pays où arrive un migrant est celui qui doit traiter son dossier comme demandeur d’asile. Il ne peut librement circuler sur le territoire de l’Union tant qu’il n’a pas obtenu son précieux sésame. Enfin, en théorie, car plus d’un ne perçoivent le pays d’arrivée en Europe que comme une étape dans leurs parcours migratoires. Nous connaissons le résultat de cet accord. Très peu de dossiers en Belgique ou au Luxembourg, un engorgement total dans les pays du Sud avec une montée du populisme et d’autres frontières physiques comme c’est le cas en Hongrie. En soit, le système présente une rationalité parfaite mais sur le papier seulement, car il sous-entend une véritable collaboration entre états ce qui fut loin d’être le cas. Mais ici n’est pas l’endroit pour lancer une étude et des polémiques stériles autour du protocole de Dublin. Or il ne faut jamais oublier que quelque soit les raisons du choix de l’exil, il s’agit toujours de personnes, d’êtres humains uniques, qui préfèrent survivre en Europe, parfois dans des conditions très dures, plutôt que de rester dans leurs pays où les conditions de vie sont souvent effroyables, voire mortelles.

Plus d’un migrant «  tente sa chance », refuse d’attendre la fin de la procédure dans un camp et part sans-papiers vers le pays, l’endroit où il souhaite s’arrêter, s’installer et vivre. Au premier contrôle, comme ils n’ont pas de papiers officiels, ils sont placés dans un centre de rétention administrative et renvoyés dans le pays où ils sont arrivés. Bien sûr, dans des pays comme la France existent des associations qui leur viennent en aide, dans la limite de leurs possibilités, de leurs moyens et des cadres légaux, pas toujours très clairs.

Le personnage principal, on ne peut écrire héroïne, de ce roman, est bénévole dans une de ces associations. Divorcée, deux enfants (une fille vivant avec une Saoudienne aux États-Unis d’Amérique, un garçon poursuivant de très loin des études en Angleterre), elle vient d’arriver à la retraite et consacre un peu de son temps à l’animation d’un « refuge » de nuit. Une des habituées du lieux, Aminata, une jeune Malienne, est au centre de rétention de Oisel à côté de Rouen. Elle va lui rendre visite. Quand après son expulsion la jeune femme revient en France, c’est elle qui vient la chercher à la gare et qui s’occupe d’elle quand elle est hospitalisée. Voilà l’histoire, le fond de ce récit : le quotidien d’une jeune femme sans papier mais surtout et avant tout celui de « sa bonne fée ». Car tout est bâti autour du personnage de la narratrice. C’est elle qui écrit, non un journal intime mais une sorte de discours, une interpellation à destination du lecteur. Toute cette histoire est écrite à la seconde personne du singulier : l’auteure s’adresse directement au lecteur, qui, passée une très brève période de déstabilisation, de recul, est obligé de prendre partie, d’entrer en totale complicité avec la narratrice. Et de fait, le fond de l’histoire est le bilan d’une vie, une vie à son tournant, de ce passage si souvent redouté entre la vie dite active et la retraite, cette seconde partie qui mène inéluctablement vers une fin certaine, ce moment où on ne se fait plus beaucoup d’illusions au niveau de la réalisation de nos rêves, de nos espoirs, mais où on essaie quand même qu’ils connaissent une réalisation, même modeste pour ne pas avoir l’impression de se renier, d’avoir passé une vie plus ou moins en décalage avec la personne que nous pensons être.

Alors, on s’investit, mais pas complètement car on ne se fait plus beaucoup d’illusions sur les rapports humains, plus exactement sur leur universalité, sur l’égalité qui théoriquement devrait les guider, car on a compris que tout est une question de cultures, de vécus qui finissent par générer bien des différences insurmontables : « Chacun vit sa vie dans son monde et ces deux mondes restent strictement parallèles et ne se touchent que dans une zone de pseudo-rencontre, de pseudo-partage, et tu définis ton activité de « bénévolat », comme si, dans la vie réelle, dans la vie matérielle, on pouvait ne rien attendre en retour de sa générosité, de sa bienveillance. Ton bénévolat n’est pas si différent de celui des grenouilles de bénitier : une forme de rapport à autrui qui hiérarchise, qui crée de la dette, qui empêche toute sororité sincère. »

Protocole Dublin est un livre loin d’être optimiste, sûrement un livre assez misanthrope, sans aucune illusion, mais surtout un livre lucide, humain, sans aucun « pathos ». Désespérant par bien des côtés (le principal étant la situation dans laquelle le protocole Dublin plonge les immigrés sans papiers), mais réaliste, il présente un miroir dans lequel le lecteur est invité à faire un bilan de sa vie.

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