Accueil Agora La chronique de janvier d’Armel Job: Le trésor dans le champ

La chronique de janvier d’Armel Job: Le trésor dans le champ

par Armel Job

The treasure inside the field, a philosophical approach


Par Armel Job /. Dans un passage des Confessions, [**saint Augustin*], évoquant sa jeunesse tumultueuse à Carthage aux environs de 375 de notre ère, confie qu’il tomba sous le charme d’un « orateur » romain, une sorte de conférencier philosophe, comme il y en avait de nombreux en vogue à l’époque. Aux propos, aux dires de cet intellectuel patenté, il vouait une admiration sans bornes. Lui-même n’avait pu l’entendre de ses propres oreilles à Rome, mais il avait été gagné par l’enthousiasme de ceux qui avaient eu cette chance
.
Bien des années plus tard, au moment où il rédige ses Confessions, premier chef-d’œuvre de la littérature d’introspection, Augustin revient sur cet épisode et se demande à quoi pouvait bien tenir son emballement pour un personnage désormais tombé dans l’oubli. Et de constater que ce n’était nullement la qualité des théories de ce discoureur qui l’avait envoûté, mais plutôt le simple fait que tant de personnes le portaient aux nues, phénomène qu’il résume en une de ces phrases magistrales dont le latin a le secret : Ex amante alio accenditur alius (IV,21) – « la passion de l’un prend feu à la passion de l’autre. »

Voilà mis à nu le mécanisme de la plupart de nos prédilections. Qu’est-ce qui explique, par exemple, le succès de tel ou tel chanteur, cinéaste, écrivain ? Serait-ce vraiment l’excellence de leurs œuvres ? L’engouement qu’ils provoquent ne résulterait-il pas plutôt d’un effet boule de neige ? Dès le moment où ils s’acquièrent un premier noyau d’admirateurs – véritables ou fabriqués par les techniques de marketing –, les autres s’y agglomèrent comme par aimantation. Pourquoi ? Parce que, inconsciemment, nous voulons admirer, non pas ce que nous admirerions par nous-mêmes, mais ce que les autres admirent. Pour quelle raison les médias publient-ils continuellement des palmarès de vente ? Parce que les producteurs savent que le public va se ruer sur ce que le plus grand nombre d’auditeurs, de spectateurs, de lecteurs a choisi d’entendre, de voir ou de lire.

Comme l’a si bien suggéré [**René Girard*], nous ne désirons pas en ligne droite, nous désirons par ricochet en rebondissant à partir de ce que les autres convoitent. C’est le principe même de la mode : nous voulons ce que tout le monde veut, quels que soient nos goûts personnels. Notre plus cher souhait est d’être pareils aux autres. Personne n’aurait l’idée farfelue de porter en public un jean déchiré, sauf si le taux de jeans décousus enfilés par certaines personnes atteint un niveau tel qu’il serait de la dernière originalité de s’exhiber dans un jean sans trous.

Heureusement, il nous arrive quelquefois d’échapper à ce mimétisme. C’est le genre de surprise que l’existence nous réserve parcimonieusement lorsque nous prenons conscience que quelque chose ou quelqu’un que le monde entier ignore superbement possède secrètement ce à quoi notre cœur aspire vraiment au plus profond de nous-mêmes. Ce jour-là, rappelez-vous, vous aviez assisté à une soirée magnifique au milieu de filles merveilleuses qui faisaient tourner la tête à tous les garçons. Pourtant vous avez raccompagné par hasard (elle n’avait pas de voiture) celle qui avait fait tapisserie du début à la fin. Et, c’est en bavardant sur la route du retour que vous avez découvert qu’elle pourrait être le soleil de sa vie pour celui qui l’aimerait.

Ce jour-là, vous avez été comme l’homme de la parabole, qui a appris l’existence d’un trésor enfoui dans un champ, que tout le monde ignorait. Il vend tous les biens qu’il a accumulés jusqu’à ce moment pour acquérir ce champ. Autrement dit, il liquide tous les faux désirs dont il s’est encombré jusqu’alors pour acquérir enfin le seul bien qui en vaille la peine.

[**Armel Job*]|right>


[**Précédentes chroniques d’Armel Job parues dans Wukali*]

Cliquer sur les titres en bleu pour en lire le texte

Mon corps m’appartient
Culpabilité ou responsabilité
Fiction et réalité
Où sont passés les héros ?
Revenir à soi
Nostalgie de l’idéal
L’âme des foules
Cléon contre Cléon
De tous les peuples de la Gaule
Kafka, la petite fille et la poupée de chiffon->]

[**Armel Job*] –

Prochaine parution « La disparue de l’île Monsin » (Robert Laffont, février 2020)

(Dernier livre paru : Une drôle de fille, Robert Laffont, Paris, 2019) lire la critique dans Wukali ( cliquer )

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