Khazar ? Did you say « Khazar »… ?


Par Jacques Trauman /. « Comme Burough s’inclinait une nouvelle fois, le vieux Benjamin grimaça un sourire en direction de Joseph :
Tu as raison, Borough. mon petit-fils sera sans doute un grand guerrier, mais il sera bien autre chose que cela. Il est temps qu’il apprenne tout ce que doit savoir celui qui deviendra un jour le Khagan des Khazars ».

Dans « Le vent des Khazars », [**Marek Halter*] (1) manie de la dynamite et sans doute le sait-il. Les khazars sont en effet l’équivalent mémoriel du trinitrotoluène, plus connu sous le nom de TNT. Prononcez le nom de[** « Khazars »*], et vous avez toutes les chances de déclencher une réaction explosive. Tout le monde semble vouloir se les approprier, mais pour des raisons totalement contradictoires, voire carrément bizarres.

– [**Un peuple des steppes comme les autres ?*]

Si ce n’était une caractéristique bien précise, les Khazars seraient un peuple des steppes comme les autres, et ne feraient pas l’objet d’un traitement bien particulier. Dans ce chaudron que furent les steppes depuis les origines de l’Histoire, ces peuples cavaliers, redoutables guerriers tels Attila ou Gengis Khan, constituèrent des empires souvent éphémères, et donnèrent des dynasties régnantes à la Chine, à l’Empire Ottoman ou à l’Inde. |right>

Mais voilà, les réseaux sociaux bruissent d’insanités à l’égard des Khazars ( selon les sites complotistes, ils forment une secte dont l’objet est de conquérir le monde, Rothschild est leur dieu…), les Palestiniens les mettent en exergue pour affirmer la non-légitimité des Juifs sur la terre promise, les rabbins les détestent parce qu’ils compromettent le récit national juif, selon lequel les Juifs sont un peuple chassé de sa terre et à vocation à y retourner, [**Arthur Koestler*] les adore, [**Marek Halter*] aussi d’ailleurs, la Turquie d’avant [**Erdogan*] était un proche allié d’[**Israël*] ( des cousins ? ), les Byzantins étaient ambigus à leur égard car c’étaient certes des alliés mais aussi des ennemis potentiels, [**Staline*] les détestait parce qu’un peuple des steppes comme celui-là ne peut pas être à l’origine de bien des traditions russes, [**Hitler*] assassina une bonne partie de leur descendance, détruisant par mégarde un peuple indo-européen ( ironie cruelle de l’histoire ), quant aux Européens, ils les ignorent totalement bien que, sans le savoir, les Khazars jouèrent un rôle considérable dans la consolidation des royaumes chrétiens, etc…etc… Lourd héritage !

Les[** Khazars*] apparaissent dans les steppes vers le VI ième siècle (2). C’étaient essentiellement des Sabyrs, peuple turc venant de Sibérie du sud, mélangés à des Ouigours, Ko-sa en chinois, d’où vient peut-être le nom de Khazars. Vers 560, un autre peuple, les Turqütes, conquit un empire qui allait de la Mer Noire à la Chine, mais l’empire se divisa très vite, et les Khazars, qui en faisaient partie, commencèrent à faire parler d’eux. En 589, Khazars, Turqütes et Byzantins s’attaquent à l’Empire iranien des Sassanides, et vers 620, les Khazars se retrouvent indépendants.

C’était l’époque de la guerre interminable entre le roi sassanide [**Khosrö II*], qui avait fait alliance avec les arabes et les slaves, et l’empereur byzantin [**Héraclius Ier*], dont les alliés étaient les Khazars. Très tôt, Byzance et les Khazars furent donc alliés, tandis que l’empire de ces derniers prit de l’ampleur, surtout à la suite de leur victoire sur les Bulgares. L’empire Khazar finit par contrôler des territoires compris entre la mer d’Azov et la Caspienne, une bonne partie de l’Ukraine et presque toute la Crimée; leur frontière occidentale atteignait même le Danube.

L’empire Khazar dura trois siècle, et le VIII ième siècle fut celui de leur apogée, une nouvelle capitale, Itil ( près de la ville moderne d’Astrakhan Астрахань ), voyant le jour le long de la Volga.

Les Khazars cherchèrent alors à jouer un rôle dans la politique interne de Byzance; [**Justinien II*], renversé et exilé, trouva refuge en leur sein, épousa la soeur du chef des Khazars, le [**Khagan*] (c’est-à-dire empereur, dans les langues mongoles, toungouse et turques), laquelle devint chrétienne et prit le nom de [**Theodora*]; l’affaire ne s’arrêta pas là : changeant de politique, le Khagan livra [**Justinien II*] à [**Tibère II*], mais Justinien réussit à s’emparer à nouveau de son trône en 705, ce qui déclencha un conflit entre les Khazars et Byzance. L’intervention militaire des Khazars poussa l’armée byzantine à proclamer un nouvel empereur, [**Philippe*], qui vainquit Justinien, lequel fut finalement décapité en 711.

Autre exemple, l’empereur [**Constantin V*] épousa une princesse Khazare, qui prit le nom d’[**Irène*]. Il eurent un fils, Léon, qui devint [**Léon VI le Khazar*], empereur de Byzance de 775 à 780. Sa femme, Irène également, deviendra régente puis impératrice sous le nom d’[**Irène l’Athénienne*] de 797 à 802. Son ambition et sa cruauté ne sont plus à démontrer, elle fut pourtant canonisée en 864; sa tombe sera pillée par les croisés en 1204 et détruite par [**Mehmet II*] en 1461. L’histoire de Byzance fut bien agitée…|right>

[**- Et ils stoppèrent les Arabes…*]

L’islam nait dans la péninsule arabique dans les années 620. Il se répand dans les états voisins, profitant de la guerre entre [**Khosrö II*] et [**Héraclius Ier*], qui sème le désespoir parmi les populations. Durant leur expansion foudroyante, ils déboulent sur la première capitale des Khazars, Balanger, mais les Arabes sont écrasés et leur chef, [**Abd-ar-rachman الداخل*] est tué. Les Khazars dominent alors l’Albanie, l’Arménie et la Transcaucasie, jusqu’à ce que les Omeyyades rétablissent l’ordre.

En 711, [**Constantinople*] est assiégée par les Arabes, mais ceux-ci, ne parvenant pas à la prendre, s’attaquent aux alliés des Byzantins, les Khazars; cependant ceux-ci envahissent à nouveau l’Albanie, menaçant les Arabes, qui fléchissent.
En 737, les Arabes remportent une victoire importante contre les Khazars, ceux-ci, vaincus, doivent de force embrasser l’islam, mais rejettent cette religion dès que la menace a disparu.

A partir de là, chacun, Khazars et Arabes, vaquent à leurs occupations, et cherchent plutôt à s’éviter qu’à s’affronter.

Certes, les Khazars ne surent pas vaincre définitivement les Arabes comme [**Charles Martel*], c’est vrai; mais le résultat fut cependant spectaculaire : en verrouillant les territoires entre la Caspienne et la Mer Noire, ils empêchèrent les Arabes de passer par ce couloir et de redescendre ensuite par le sud vers les petits royaumes européens en formation. Ceux-ci auraient-il pu résister à un attaque arabe venue du nord ? Les Khazars, en barrant la route aux armées du califat, ont peut-être sauvé les royaumes européens de la destruction, bien que ni l’un ni les autres, au fond, ne le sachent ni s’en préoccupent.

– [**Une incroyable décision*]

Tout ceci, jusqu’à maintenant, n’est qu’une banale saga comme il y en a tant. Mais il y a autre chose, quelque chose d’énorme !

Pendant les deux premiers siècles de leur existence, les Khazars furent païens, pratiquant entre autre chose le culte du cheval; jusque là, rien d’anormal. Mais les religions monothéistes progressaient, de plus en plus de peuples étant convertis, qui au christianisme, qui à l’islam. Leur montée en puissance demandait aux Khazars un peu plus de sérieux dans leurs croyances : un grand peuple qui prétend jouer un rôle sur la scène mondiale se doit d’être monothéiste, question de standing. Un peu comme au temps de la guerre froide où la plupart des pays étaient soit pro-américains, soit pro-russe; les non-alignés ne comptaient pour pas grand chose…

De plus, une religion monothéiste pouvait assurer l’unité culturelle et politique d’un empire aussi diversifié. Des Israélites en petit nombre habitaient d’ailleurs déjà dans le Caucase et en Crimée, ayant fui les pays islamique ou Byzance, qui pratiquait, sous [**Héraclius Ier*], la conversion forcée.

Vers 720 ou 730, un prince Khazar,[** Boulan*] ( « boulan  » en turc signifie cerf ), eut l’idée bizarre de se convertir au judaïsme, et convainquit le Khagan et l’aristocratie Khazare de faire de même. Ce que l’on sait à coup sûr, c’est que cette conversion au Judaïsme eut bien lieu, les rois Khazars prenant alors des noms hébreux, comme [**Benjamin*] ou [**Joseph*]. Mais on ne sait pas si cette conversion ne toucha que l’aristocratie Khazare, ou bien aussi une partie du peuple, ce qui fait qu’en fin de compte, on ne sait pas combien de personnes furent concernées. |right>

Quelle fut la raison de cette conversion : stratégique. Adopter le christianisme aurait fait des Khazars les vassaux de Byzance, adopter l’Islam aurait fait d’eux des vassaux du Califat; pour exister, il fallait choisir une « troisième voie ». Ce fut le judaïsme.
Finalement, dans les années 965/ 970, divers peuples barbares, puis les Russes, affaiblirent progressivement les Khazars, qui, peu à peu, se délitèrent et sortirent de l’Histoire. Que sont-ils devenus ? Mystère. Bien malin qui peut le dire…

– [**Une controverse… planétaire*]

En 1976, [**Arthur Koestler*] publie « La treizième tribu », l’un de ses derniers livres, avant de se suicider sept ans plus tard. Koestler était déjà un auteur controversé, mais avec ce livre, on touchait au sublime ! En déterrant les Khazars, enfouis sous une bonne dose d’oubli, Arthur Koesler déchaina les passions. On sait que les Juifs sont divisés en séfarades ( Juifs du sud ), et ashkénazes ( Juifs de l’est ). Pour Koestler, aucun doute, après un travail d’historien assez approximatif, il déclare que les ashkénazes sont tous les descendant des Khazars. Que n’avait-il pas dit là ! Un ambassadeur israélien déclara qu’il s’agissait « d’une attaque antisémite financée par les palestiniens »; [**Paul Ginewski*], dans « Simone Weil ou la haine de soi  », écrivit : « les cas Koestler et Weil s’éclairent mutuellement; La Treizième tribu représente, chez Koestler, l’étape ultime de son détachement du judaïsme. Il lui déplaît d’avoir pour ancêtres les Hébreux du bord du Jourdain  ».

Les Russes ne furent pas plus tendres. En effet, chaque petit enfant russe connaît par coeur la première phrase de la Chanson d’Oleg le très sage, écrite par [**Pouchkine*] : « Oleg le très sage a repris son épée afin de châtier les imprudents Khazars ».

Pourtant, il y eut aussi quelques défenseurs de ce peuple; au milieu du XIX ième siècle, l’orientaliste [**Grigoriev*] écrivit : «  L’existence du peuple Khazar fut un phénomène extraordinaire au Moyen-Age. Entouré de peuplades sauvages et nomades, il avait tous les avantages d’un peuple éduqué : un gouvernement organisé, un commerce important et florissant et une armée de métier. Quand l’anarchie complète, le fanatisme et l’ignorance la plus profonde était la règle en Europe occidentale, la puissance khazare rayonnait par sa justice et sa tolérance…comme un brillant météore, elle illuminait l’horizon sombre de l’Europe… ». Mais [**Staline*] ne l’entendit pas de cette oreille : comment un peuple judaïque pouvait-il avoir inspiré la Sainte Russie ? Le 25 décembre 1951, un grand article de [**La Pravda Правда*] régla son compte une bonne fois pour toute aux Khazars; après de nombreuses insultes, l’article de La Pravda conclut en ces termes : «  l’idéalisation de l’empire Khazar doit être vue comme un vestige des opinions vicieuses des historiens bourgeois qui minimisent le développement original du peuple russe  ». |right>

Tous les peuples se racontent des histoires, des récits nationaux en forme de contes de fées pour solidifier leur unité et leur fierté. Les Français ne font pas exception, et qu’importe la vérité historique, ce qui compte c’est de valider une identité nationale nécessaire à la santé mentale du pays (3). Les Khazars, ces empêcheurs de tourner en rond, dérangent beaucoup de monde. Comme l’écrit le sociologue [**Jean- Pierre Le Goff*] : »S’il est vrai que l’identité d’un peuple n’est pas une substance immuable qui ne changerait pas avec le temps, on ne saurait faire valoir à contrario un mouvement permanent et indéfini…sauf à épouser l’idée d’un monde comme chaos et abdiquer toute prétention à le rendre signifiant. L’idée d’une identité narrative…souligne l’importance du récit qu’un pays se forge de sa propre histoire….elle n’en implique pas moins un choix et un tri, une interprétation qui structure les événements et leur donne une signification  » (4). Pour autant, les récits nationaux peuvent entrer en collision violente et produire le chaos qu’il sont censé structurer…une ironie de plus de l’Histoire, et qui se vérifie hélas de plus en plus de nos jours.

[**Jacques Trauman*]|right>


[**Bibliographie sommaire :*]

(1) « Le vent des Khazars  », Marek Halter, Robert Laffont, 2001
(2) «  The Jews of Khazaria », Kevin Alan Brooks, Rowman & Littlefield Publishers, 1999
«  L’Empire Khazar VIIe-XIe siècle, l’énigme d’un peuple cavalier », Jacques Piatigorsky-Jacques Sapir, Editions Autrement 2005
(3) Voir à ce sujet « Les identités meurtrières », Amin Maalouf, Grasset 1998, un livre dont on n’est pas obligé d’accepter toutes les thèses, mais qui a au moins le mérite de poser le problème.
(4) Cité dans « Comment se fait l’Histoire », éditions La Découverte.
«La Treizième Tribu». Arthur Koesler.(1976)


Illustration de l’entête: Le territoire Khazar entre 650 and 850. UJE. (photo Wikimedia foundation)


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WUKALI Article mis en ligne le 19/12/2019

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