My body belongs to me…


La [**loi Veil*] sur l’IVG de 1974 fut adoptée comme une mesure de santé publique destinée à mettre un terme aux funestes avortements clandestins. Nécessité faisant loi, elle se présentait comme une dérogation au principe du droit à la vie de tout être humain dès sa conception (article 1). Depuis, à la suite notamment de la disparition de la condition de détresse en 2014, l’IVG s’est transformée en un droit exclusif pour les femmes à disposer de leur corps. Mon corps m’appartient.

Dans mon pays, en Belgique, nous pouvons observer une évolution similaire à propos de la loi sur l’euthanasie. Conçue à l’origine comme une mesure de santé destinée à abréger des souffrances « insupportables » (art.3) chez l’agonisant, on constate qu’elle est de plus en plus pratiquée à la simple demande d’une personne qui, pour des raisons qui lui sont propres, ne supporte plus de vivre. Mon corps m’appartient.

La GPA s’inscrit dans le droit fil de la même logique. Si je puis disposer de mon corps à mon gré, pourquoi ne le louerais-je pas, disons pour dix mille dollars, à un couple qui souhaite que je lui fabrique un bébé ? Mon corps m’appartient.

Par ailleurs, ce mien corps n’est peut-être pas exactement ce que je souhaiterais qu’il soit. Par exemple, je préférerais qu’il présente les caractéristiques du corps féminin, alors qu’il est masculin. Ou inversement. Je vais voir à changer cela. Mon corps m’appartient.

À vous qui fûtes récemment une auteure en lice pour le prix Renaudot, qui ferait donc grief désormais d’avoir narré dans un roman votre plaisante expérience de deux ans de prostitution dans un claque de luxe berlinois. Votre corps vous appartient, non ?

L’aspect éthique de ces quelques situations n’est pas mon propos, qu’on se rassure ! Ce qui m’intrigue, c’est plutôt leur fondement conceptuel. En effet, la revendication de la propriété du corps n’a-t-elle pas quelque chose de paradoxal ? Dans l’affirmation que mon corps m’appartient, comme dans toute relation d’appartenance, il y a deux éléments : d’une part le possesseur et d’autre part l’objet possédé, qui sont nécessairement différents. Le propriétaire de la maison possède la maison, il y a lui et la maison, cela fait deux. Dire que le propriétaire se possède ou que la maison se possède serait tautologique.

Je me pose donc la question de savoir qui est ce « [**moi*] » à qui appartient « [**mon corps*] ». Je pensais naïvement que les progrès de la biologie dûment enregistrés par nos philosophes avaient définitivement compacté l’être humain en une seule entité strictement corporelle. La distinction corps-esprit propre à la philosophie grecque et commune à la plupart des religions n’est-elle pas bel et bien périmée ? Comment dès lors dire que je possède mon corps ? Je ne possède pas mon corps, je suis mon corps. Dès lors, tout ce qui relève de mon corps – ses caractéristiques, son usage, ses développements, ses souffrances – constitue la substance même de ce « moi » que le slogan « Mon corps m’appartient » prétend ériger en entité distincte.

N’est-il pas plaisant de constater que les revendications les plus avant-gardistes sur le corps se fondent en fait sur la bonne vieille dichotomie corps-esprit que leurs zélateurs certainement renvoient aux vieilles lunes quand ils causent philosophie au café du commerce ?

J’ai une amie qui a le cancer. Elle m’a confié comment elle avait d’abord ressenti ce terrible mal comme un envahisseur. Cependant, on a beau dire au cancer « Holà ! Mon corps m’appartient », il s’en bat l’œil. Mon amie me dit qu’elle a compris peu à peu que ce cancer n’était pas une chose étrangère à elle-même. Il est quelque chose d’elle-même. Au sens le plus essentiel, il fait partie de sa personne. C’est avec lui et non contre lui qu’elle marche vers sa guérison. Je la salue avec affection et respect si elle tombe sur ces lignes.

[**Armel Job*]


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[**Précédentes chroniques d’Armel Job parues dans Wukali*]

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Culpabilité ou responsabilité
Fiction et réalité
Où sont passés les héros ?
Revenir à soi
Nostalgie de l’idéal
L’âme des foules
Cléon contre Cléon
De tous les peuples de la Gaule
Kafka, la petite fille et la poupée de chiffon->]

**Armel Job*] – (Dernier livre paru : Une drôle de fille, Robert Laffont, Paris, 2019) lire la [critique dans Wukali ( cliquer )


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WUKALI Article mis en ligne le 16/12/2019

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