When nationalism started to split apart Europe and populations were dismantled on both sides of new imposed frontiers in Lorraine


Par Félix Delmas /. [**Kévin Goeuriot*] est lorrain (nul n’est parfait, tout le monde ne peut pas être gascon) et fier de l’être et il a raison, car la Lorraine est une région aussi attachante et intéressante que la Gascogne !
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Kévin Goeuriot est professeur d’histoire, historien, médiéviste et écrivain (et je n’énumère qu’une partie de ses talents, car il est aussi marcheur, aquarelliste, cuisinier (à quand un livre de recettes lorraines?), et j’en passe ! On mélange tout cela et on comprend sans mal que tous les écrits de Kévin Goeuriot se rapportent à la[** Lorraine*].

Le dernier porte sur une période très précise de notre histoire commune, quelque peu oubliée, mais qui a « traumatisé » toute la France en générale et plus particulièrement l’Alsace et la Lorraine (et plus particulièrement la Moselle).

[**1870*], la guerre avec l’empire prussien, le désastre de Sedan, la reddition de Metz, Paris assiégé, la République proclamée, [**Thiers*] élu aux acclamations chef de l’état dans le Grand Théâtre de Bordeaux, la Commune, l’Empire Allemand proclamé dans la Galerie des Glaces du château de Versailles ; tout cela est connu, cette défaite porte les germes de la Première Guerre mondiale, c’est le triomphe des nationalismes, la pire des idéologies mortifères qu’ait inventée l’humanité pour sa propre destruction.

[**Jules Favre*], ministre des affaires étrangères, représente la France pour les négociations de paix qui vont aboutir en 1871 au traité de Francfort. La délégation française a une obsession, assurer un « glacis » autour de Belfort, quitte à sacrifier une partie de la Lorraine, préservée lors de l’armistice.

Le traité signé, il fallut procéder au bornage de la nouvelle frontière, charge plus que travail qui va être confiée au[** lieutenant-colonel Aimé Laussedat*], cartographe, professeur à Polytechnique. Il n’a strictement aucune appétence pour ce travail, mais c’est un militaire, un homme de devoir qui exécute les ordres de ses supérieurs, même s’il n’est pas en accord avec eux.

Il part avec son équipe et une délégation allemande de la frontière luxembourgeoise pour délimiter cette frontière en posant régulièrement des poteaux jusqu’à la frontière suisse. Il va vivre un drame, un drame intérieur, lui le patriote qui ampute une partie du territoire national, mais surtout un drame pour les populations concernées qui ne souhaitent pas devenir allemandes. Mais elles n’ont pas le choix, on ne leur demande pas leur avis. Quelques mètres à droite ou à gauche et vous devenez allemands, quelques mètres à droite ou à gauche et votre champ est coupé en deux, votre ferme est allemande mais vos vergers sont français. Et j’en passe au niveau des anecdotes, parfois tristes, parfois drôles, comme ce maire, quand les Allemands lui reprochent d’arriver en retard, qui leur répond : « Vous croyez que je suis pressé de devenir allemand ?  ».

Mais ce roman, car il s’agit d’un roman, même s’il se présente comme le journal intime de Laussedat, est aussi une ode à la Lorraine, à ses paysages, à ses habitants, à sa culture si particulière. Mais c’est aussi et surtout une longue variation autour du concept de frontière : la frontière physique, celle qui sépare, celle qui est l’inverse d’un pont, mais aussi la frontière psychologique, celle qui est en nous, que nous avons érigée plus ou moins volontairement. «  A quoi servent les frontières ? Sinon à dire ce qui est à moi et ce qui appartient à l’autre. Les frontières seraient-elles autres choses que des limites de propriété ? Si c’était le cas, elles empêcheraient les guerres. Or, l’histoire a toujours démontré la mobilité, et, par conséquence, la vanité des frontières ». « En définitive, ne traçons nous pas des frontières uniquement pour avoir la satisfaction de pouvoir les franchir ? Jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il n’y a pas d’autre frontières que celle qui sépare la vie du néant et qui nous force à admettre que nous ne serons rien d’autre, un quart d’heure avant notre mort, que ce que nous étions un quart d’heure avant la vie. »
Il serait très intéressant de lire la même histoire, mais du côté des Allemands, des vainqueurs. Ils n’avaient pas du tout la même vision, d’ailleurs : l’Alsace, Metz, Thionville ne faisaient-ils pas partie du Saint Empire Germanique avant que la France avance ses frontières à l’Est à son détriment ?

[**Kévin Goeuriot*] nous dresse dans sa description du lieutenant-colonel Aimé Laussedat le portrait d’un homme tourmenté, un patriote, quelque peu nationaliste, mais un homme de devoir qui, de fait, évolue au fil de sa mission, grandissant moralement au gré de ses rencontres, désabusé, mais empreint d’un vrai humanisme. Il n’aime pas les Allemands, mais sait apprécier les valeurs de certains d’entre eux. Quelque part, il a conscience qu’il est pris dans le mouvement de l’histoire, de l’histoire de son temps, sachant très bien que le prochain chapitre sera différent. Rien n’est immuable, surtout pas les frontières et les larmes de douleur, demain, plus tard, pourront se transformer en larmes de joie.

Les questionnements du lieutenant-colonel Aimé Laussedat que nous décrit l’auteur sont sortis de son imagination, mais quand on s’est un peu intéressé aux mentalités, à la culture de l’époque concernée, on pense et on ressent avec lui ses émotions, sa détresse et ses interrogations.

[** Félix Delmas*]


[**Le semeur de larmes
Kévin Goeuriot*]
Éditions des Paraiges. 20€


[(

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WUKALI Article mis en ligne le 30/11/2019

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