A rare book to savor.


Il y a quelques années, un de mes maîtres me rappelait [**Lao Tseu*] « Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre. »

Je n’ai jamais pris cela comme un défaut de courage ou un refus de combat car on peut dire que le locuteur n’était (n’est toujours pas) le parangon de l’inaction et du refus du combat. J’ai pris cela avec une dose de cynisme, d’opportunisme, d’humour et dans une logique professionnelle. Belle leçon. L’attente, la patience. L’action et le bruit n’étant pas de bon conseil.

Et puis il y a Paul, car le bruit ne fait pas de Bien.
Et puis il y a [**Sylvain Tesson*] qui fait, dans son nouveau livre, de la patience, du silence et de l’affût une vertu. Une philosophie de vie.

La patience aide dit-il à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Un peu comme le Guillaume de Baskerville de [**Umberto Eco*] qui dit à Adso de Melk « pour dominer la nature, apprends d’abord à lui obéir ».

Le silence et l’attente permettent d’accéder à la beauté.

Pour [**Tesson*], l’affût c’est prier allongé et non à genoux. Une même logique, chacun empli d’une espérance qu’il advienne quelque chose. A la différence nous dit-il qu’à genou on espère sans preuve, à l’affût on connait ce qu’on attend. Homme de peu de foi. Trop littéraire et fier pour s’en avouer. Et encore, il n’a pas parlé à Anne, Aurélia ou Sandrine après une nuit d’adoration à Montmartre ou ailleurs. S’émerveiller du monde n’est-ce pas déjà remercier son créateur ?

La panthère des neiges ( Cliquer sur l’image de couverture pour feuilleter le livre)

Le livre est donc une quête de la panthère des neiges mais aussi d’une figure maternelle et d’un amour perdu. La quête ne sert-elle pas à réaliser la chance que l’on a de ses bonheurs de proximité ?

Longtemps à ce qu’il nous a semblé, les voyages de Tesson (on apprend que l’étymologie l’approche du blaireau taciturne, nocturne et discret, l’auteur s’en défend de lui ressembler … c’est à voir !) nous ont séduits bien que vains puisque très auto-centrés. On évolue.

S’affuter avant l’affût

A 4500 ou 5000 mètres, au pied des [**Kunluns*] ([**昆仑山脉*] en chinois simplifié ou [**ཁུ་ནུ་རི་རྒྱུད*] . en tibétain) ; paysages pelés, yacks, moulins à prières, l’air sent la mort et l’urine près des temples, mais plus souvent la pierre froide ou le silex. C’est l’éternité gelée. Il ne neige pas… c’est de la poussière blanche. Les poumons brulent.
« L’étrange sensation de se tourer vers l’astre et de n’en sentir la caresse »
Il fait -25° C : « la température n’autorisait rien, ni mouvement ni parole, ni mélancolie. » Et pourtant, on a l’impression que cette mise en jambe, cette mise en condition porte bien son nom. C’est une condition pour s’affranchir des déchirures du monde est d’être prêts à en voir les beautés.

Il faut souffrir (un peu) pour appréhender les beautés du monde. Comme l’accouchement. Et on a l’impression que ce n’est que lorsque le corps de l’homme est oublié que les bêtes surgissent sans préliminaires puis s’évanouissent et aucun espoir n’est possible que l’on ne les retrouve.

[**Tesson*] suit [**Munier*] le photographe animalier par excellence, beau, brut et doux à la fois. Il parle aux loups et il peut rester huit heures pour prendre [**LA*] photo de blaireau ou de Yack sauvage qu’il adore, d’ours ou de loups et tout cela en ayant « l’air inquiet qu’une hôtesse de l’air d’Air France a dans les turbulences ». Il nous dit « On m’en veut d’esthétiser le monde animal, se défendait-il. Mais il y a suffisamment de témoins du désastre ! Je traque la beauté, je lui rends mes devoirs. C’est ma manière de la défendre. ». Et encore : « Ne mettez pas de boules Quies, les loups vont peut-être chanter ». Et Tesson de rebondir : « C’était pour entendre des phrases pareilles que je partais en voyage ». C’est ce qu’on aime chez Tesson c’est le lyrisme poussé à l’extrême et la phrase définitive et la simplicité de l’humour de copains. Alors bien entendu, il en fait toujours un peu trop, il parle de [**Knopff*], [**Rembrandt Bugatti*], de [**Paul Morand*], de [**Maurice Prost*] et de [**Pascal*]. Mais qui va lui faire un procès ? Puisque c’est sa nature profonde et puisque la nature est profonde.

Ce livre est moins lyrique que les précédents, le style s’est simplifié. Et le propos n’est pas le seul auteur ! Tesson qui tout au long de ses livres parle de lui, se met à distance pour vénérer les offrandes des visions éphémères des animaux, qu’il appelle « bêtes ». Ce qui me gêne, va savoir pourquoi !

Se tenir à l’affût est une ligne de conduite

[**Sylvain Tesson*] nous dit qu’il a beaucoup circulé, qu’il a été regardé et n’en savait rien. Il nous dit qu’il s’acquitte avec cette épreuve, cette initiation, ce voyage de son « ancienne indifférence par le double exercice de l’attention et de la patience appelons cela l’amour »

Il avance en bourgeois de Calais, corde au cou, clefs de son cœur sinon de la ville à la main pour une expiation amoureuse d’une femme des Landes qu’il n’a pas pu ou su aimer ou aimer sa simplicité sans faire le malin et « lancer des pétards mouillés. »
Ferme-la, diraient certains, ta gueule diraient d’autres, taisez-vous crierait [**Finkielkraut*] dans un extrait télévisuel passé en boucle. L’ambition est plus grande, plus enthousiasmante.

Comme si le corps meurtri, un peu vieilli permettait de se centrer sur l’essentiel.

La recherche de la panthère est une excuse, un motif, une raison pour une autre quête.
Un point sur soi, sur l’’essentiel, une recherche de la figure maternelle et de s’excuser auprès d’une femme des Landes à côté de laquelle on est passé.
L’once ( la panthère des neiges SÂa en tibétain) l’impératrice régnante sur les steppes lui apprend sinon l’insignifiance en tout cas l’essentiel :

« Les yeux me fixèrent. C’étaient deux cristaux de mépris, brûlants, glacials. Elle se leva, tendit l’encolure vers nous.
Elle nous a repérés, pensai-je. Que va-t-elle faire ? Bondir ?
Elle bâilla.
Voilà l’effet de l’homme sur la panthère du Tibet. Elle nous tourna le dos, s’étira, disparut. Je rendis la lunette à Munier. C’était le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort.
»

Les vies hâtives sont balayées par cette journée à attendre l’improbable. L’affût c’est disparaitre, c’est l’annulation du soi et l’oubli du reste !
La contemplation c’est se scruter soi-même sans miroir déformant. C’est retourner aux racines de l’être, à la sève mère et donc à la quiétude et à la sérénité.
Les animaux incarnent la simplicité, la vérité « la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé ».
L’affût c’est donc bien une prière, comme une œuvre d’art, toucher l’absolu. Qu’attend-on alors ? que faisons-nous ?

Bien sûr c’est compliqué pour chacun de voyager dans les Kuluns, à 5000m. Certains diraient qu’il n’est pas besoin de voir les bêtes, de voir les pays, de sentir les épices ou goûter les plats, de sentir et voir les gens, leur vocation suffit ou pire encore le reportage. Certes on sait qu’on ne pourra vivre une charge de lanciers, on se suffira de celle racontée par [**Churchill*].

Tesson nous exhorte au simple affût du quotidien, regarder, sentir et vivre. Une philosophie de vie, une ligne de conduite. Tous les sens en action, c’est ce qu’il a appris de Munier. Comme [**William Blake*] qu’il cite : « Ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices fermé à tes cinq sens ? ».

Merci.

Chers enfants, parcourez le monde, soyez à l’affût.
Pas celui du canon, ni même celui du Canon qui empêche parfois de voir. Ou alors celui de[** Kannon*] [** अवलोकितेश्वर*] de la compassion bouddhiste, vous savez celle du [**Sensō-ji 金龍山浅草寺*] à Tokyo. C’est celle qui entend les cris du monde.

[**Jean-René Le Meur*]


[**La panthère des neiges
Sylvain Tesson*]
[**PRIX RENAUDOT 2019*]
éditions Gallimard. 18€


[(

Contact : redaction@wukali.com

WUKALI Article mis en ligne le 04/11/2019

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