Second Part of a poetic wandering in art accompanied with paintings of different periods

Ce qui suit n’est pas une enquête de type universitaire, adoptant une méthode d’investigation scientifique, avec résultats à la clé. C’est une promenade dans un musée, avec des pauses devant quelques pièces plus ou moins connues. Ce sont des « Tableaux d’une exposition », avec motifs musicaux, à la manière, toutes proportions gardées, de[** Moussorgski-Ravel*].

Voici un angelot musicien avec son luth. Il appartient, cet enfant, au chœur céleste qui proclame la paix aux hommes de bonne volonté. La musique éthérée se fait incantation. Le poète, à son tour inspiré, sur terre prend son luth et dit :

La musique parfois me prend comme la mer
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther.
Je sens vibrer en moi toutes les passions
Le bon vent, la tempête et ses convulsions.

[**Baudelaire*]
Les Fleurs du mal, « La musique »

Le souffle de l’air (anemos en grec, le vent) s’est fait animus en latin, l’esprit. Le pneuma grec, le souffle respiratoire s’est fait spiritus en latin, avec sa parentèle (spirare, respirer, inspiratio, expiratio). La musique devient un élixir de spiritualité et son charme se fait enchantement.

Voici l’entrée du réalisme en art, face à l’idéalisation esthétique. « Le Fifre » de [**Manet*] fait revenir sur terre. C’est un personnage réel, dont il fait le portrait. Un fifre de voltigeurs de la garde, dont il donne l’identité à Baudelaire dans sa lettre du 27 mars 1866). On ne peut empêcher l’idéal de s’insinuer dans le réel. Le visage pourrait être celui de [**Victorine Meurent*], le modèle qui a servi à l’ [**Olympia*] .

Sa chair spirituelle a les parfum des anges
Et son œil nous revêt d’un habit de clarté

[**Baudelaire*]
Les Fleurs du mal, « Que diras-tu, ce soir ? »

Le tableau est comme la chanson de Kleinsach que chante Hoffmann, dans l’opéra d’[**Offenbach*] : la ballade consacrée aux bizarreries du gnome s’interrompt, l’esprit du chanteur, ange délivré du bizarre, s’envole vers un visage d’éternelle idole, avant de revenir au réel.

– [**Point de départ : Nul ne pourrait de nous chasser ce chant de flûte*]

Nul ne pourrait de nous chasser ce chant de flûte
Qui s’élève de siècle en siècle en nos gosiers
(1)

Ce chant de flûte est invoqué par [**Aragon*] en une époque de silence imposé. Le poème en effet a été publié en[** 1942*] et s’ouvre, ou presque, sur ce constat :

Vous pouvez condamner un poète au silence
Et faire d’un oiseau du ciel un galérien.

Ce chant de flûte renvoie aux seules voies laissées en usage aux damnés du silence, les voix intérieures, qui résonnent d’autant plus profondément qu’elles ont du mal à se faire entendre, qui résonnent si fort en nous parce qu’elles remontent très haut dans notre histoire. Dans ce chant de flûte, le poète met une musique d’éveil, celle qui tient en état de guet pour résister à l’endormissement, à l’ensevelissement vivant des consciences, et il l’invoque en s’exerçant à inclure dans son texte des fragments amoureux de la chanson française :

Les lauriers sont coupés mais il est d’autres luttes
Compagnons de la marjolaine Et des rosiers

Ce chant de flûte, tout proche, si familier qu’il en devient chanson fredonnée, vient en fait de très loin, et s’il est si profond, c’est parce qu’il est très âgé et remonte très haut dans le temps. Au-delà même du temps, dans les confins broussailleux des mythes, il remonte à l’époque où Hermès, encore tout jeune et échappé pour un temps hors de sa couche, fait dans les prairies d’Arcadie l’apprentissage de son futur métier de dieu de la technique et de la communication. Il fait chanter le roseau en l’animant de son souffle, et il fait danser les faunes et les bergers en tendant des cordes sur la partie creuse d’une carapace de tortue. (2)

Arrêtons nous un instant pour offrir à Hermès l’image d’un de ses futurs disciples : le joueur de double flûte, instrument privilégié pour les séances d’incantation, de la « Tombe des léopards » à Tarquinia (vers 470 AC).

Le souffle expiré et la corde tirée donnent à l’air des vibrations qui font frissonner de plaisir les nerfs sensibles des oreilles, à tel point qu’Apollon, le ministre de la culture et des arts officiels de l’époque, en est jaloux et veut acquérir ces inventions productrices de tels charmes. Hermès a inventé, avec le souffle et le roseau, le premier modèle des instruments à vent, et avec la cithare l’archétype des instruments à cordes tirées (lyres et harpes), grattées et pincées (guitares, banjos et mandolines) ou caressées par l’archet (violons, violes, violoncelles et contrebasses), en somme, tout l’orchestre des Muses, tous les sons ou presque de la musique orchestrale.

Dans ce tableau de [**Martin de Vos*] (1542-1603) : « Apollon et les Muses », toutes les Muses sont musiciennes, parce que la musique recouvre tous les arts. Elles pratiquent (de gauche à droite) le virginal (le clavecin, extérieur à la reproduction), le tambourin, la mandore, la corne à bouquin, la viole, le chant, la harpe et le luth. C’est que chacune d’entre elles répond aux notes de la gamme (sept notes et deux en supplément), qui répondent à l’agencement des sphères dans le cosmos (sept sphères planétaires et deux en supplément, celle des fixes et du moteur premier). L’ordonnateur de cet ensemble, Apollon, tient la place centrale, celle de la note la dans la gamme, et celle du Soleil dans le cosmos.

– [**Première pause : Animus et spiritus : les deux moteurs du souffle musical*]

[**Titien: « Le Concert champêtre*] » un temps attribué à [**Giorgione*]. On y trouve deux manières fondamentales de composer des airs avec de l’air, le souffle et la vibration (une troisième est la percussion), et aussi le principe de composition dont s’inspira Manet pour son « Déjeuner sur l’herbe ».

Avant Hermès, les roseaux n’étaient que d’incorrigibles bavards. Ils répercutaient à tous les échos ce que leur chuchotaient les quatre vents de l’esprit. Avant d’être taillés dans le bois dont on fait les flûtes, le roseau brut recueillait les chuchotis et les roucoulis des bords de l’eau, pour les disperser à tous les vents de la rumeur. Le [**roi Midas*], puni par Apollon pour une histoire de flûte déjà ancienne (il avait pris parti pour le satyre [**Marsyas,*] élève d’Hermès et joueur de flûte, contre le dieu [**Apollon*], émule d’Hermès et joueur de lyre), avait vu ses oreilles se transformer en oreilles d’âne. Seul son chapelier, qui les avait recouvertes, le savait. Condamné au silence, le chapelier alla le chuchoter aux eaux muettes du fleuve, mais le vent emporta ses paroles, que recueillirent les roseaux qui le dirent aux trompettes de la renommée, que n’avait pas encore mises en musique [**Georges Brassens*], mais qui étaient déjà bien mal embouchées. Les oreilles d’âne sont de grandes oreilles, des récepteurs prêts à recevoir tout ce qui contient l’outre d’Éole, cette éolienne à trois oreilles qui tourne à grand bruit dans le vent. A grand récepteur petit émetteur : le chuchotis concernant le roi Midas était devenu, dans le désordre d’avant la mise en musique de l’univers, rumeur claironnée.

Le roseau, qui se plie sans se rompre à tous les vents de la renommée, devenu instrument maîtrisé par le souffle de son manipulateur humain, fait plier les consciences à recevoir tous les vents de l’esprit qui se repaissent de musique. Parmi eux, il y a le souffle respiratoire : les Grecs l’appelaient pneuma. Il vient du fond du corps humain, sous la plèvre, dans la cage thoracique, grillagée de côtes en os. Mais c’est lui aussi qui, venu du ciel, expiration divine, a soufflé un jour de Pentecôte sur les Apôtres, leur apportant le dernier élément dont Dieu n’avait pas pourvu l’homme originel en le modelant de terre, d’eau et d’air soufflé, le feu sacré en forme de flammes. Ce pneuma, transcrit en latin, a revêtu toutes les formes du verbe « respirer », spirare : spiritus le souffle qui devient esprit, in-spiratio, l’inspiration sous toutes ses formes, physiologique, poétique ou prophétique, ex-piratio, l’expiration productrice des œuvres de l’esprit, la projection de l’âme dans les choses, mais aussi l’expiration qu’on appelle en langue noble le trépas, éjection de l’âme hors des corps périssables.

Une autre forme de souffle est le vent. Les Grecs l’appelaient anemos. Les Latins en ont fait animus, la force d’animation des êtres, l’esprit au masculin, calculateur et rationnel, et son double, issu de son flanc, sortie de la cage thoracique à partir d’une côte cassée, anima, la veilleuse de nuit, la lectrice des songes relégués derrière les portes d’ivoire et de corne de tous les au-delà du sens ordinaire. Le souffle, sous ses deux formes animus/anima d’une part et spiritus/creator spiritus de l’autre, a une puissance créatrice d’animation vitale et d’élévation spirituelle. Sous sa forme techniquement améliorée de chant de flûte, il se fait éveilleur, il sonne des chants du départ, des « Allons, enfants de la patrie », ou en moins symphonique, « Marchons dans le vent, au soleil levant, allons de l’avant » avec l’Auster et l’Aquilon aux trousses. Il peut se faire aussi tout doux, tout doux, brise marine, et chuchoter à l’oreille à demi dormante : « Fuir, là-bas, fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres », ou encore se charger de parfums exotiques et faire susurrer à celle qu’il caresse : « le parfum qui m’enfle la narine/ se mêle dans mon âme au chant des mariniers ». Dans tous ces cas, le souffle du vent, devenu chant de flûte, reste dans le monde de l’éveil.

[**Claude Gilbert-Dubois*]

À suivre…


Récapitulatif
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WUKALI 22/03/2019, première mise en ligne12/02/2017

[(Illustration de l’entête. James Gillray (1756-1815). The Pic-Nic orchestra (1802). James Gillray est avec William Hogarth un des plus grands caricaturistes anglais.)]

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