Clara Peeters (Anvers 1594 – La Haye 1657), Autoportrait en vanité

On ne sait pas grand-chose de [**Clara Peeters*], (Anvers 1594 – La Haye 1657), première femme peintre chronologiquement parlant de l’Âge d’or hollandais. C’était une enfant prodige, qui a peint son premier tableau à l’âge de 13 ans, en 1607. Cette précocité pour une fille a fait douter certains experts de sa naissance en [**1594*]. Mais devrait-on douter aussi que [**Sofonisba Anguissola*], [**Fede Galizia*], [**Louise Moillon*], [**Anna Waser*] et bien d’autres aient déjà eu un extraordinaire talent au même âge ? Selon les sources, la date de ce tableau vendu à Londres en 1966 comme Jeune femme de qualité attablée et maintenant désigné comme Autoportrait en vanité (huile sur panneau, 37 x 50 cm, fig. 1) est donnée entre 1610/1613 et 1620/1621. On peut dire avec une faible marge d’erreur que Clara Peeters avait entre 17 et 25 ans.

L’artiste a une manière originale de signer ses tableaux : elle fait figurer son autoportrait miniature sur les surfaces polies des coupes, pichets et chandeliers de ses natures mortes (fig. 2). Sur ces images, c’est son avant-bras droit qui soutient la palette ; comme il s’agit d’un supposé reflet direct, on peut penser qu’elle était droitière. Mais surtout, il est difficile de bien distinguer les traits de son visage dans ces miniatures sombres et anamorphosées, ce qui n’aide pas à l’identifier sur l’Autoportrait en vanité. Il faut remarquer qu’elle n’a jamais peint d’autre portrait que cette jeune femme rousse aux yeux noirs. Sa spécialité était en effet la nature morte, dont il nous reste une quarantaine de réalisations. Pour [**Benezit*] (1), Clara Peeters « traduit avec élégance et goût de la rareté, des natures mortes de fleurs, fruits, poissons, orfèvrerie, dans un style très réaliste.» Il aurait pu ajouter qu’elle peignait aussi de façon remarquable les animaux vivants : chat, souris, écureuil, singe, faucon crécerelle et épervier.

En peinture, une Vanité est définie comme « une représentation allégorique de la mort, du passage du temps, de la vacuité des passions et activités humaines » (2). Les Vanités incorporant un portrait sont plutôt rares, et celles avec autoportrait encore plus (3). Clara Peeters semble être la seule femme à s’être livrée à un tel exercice. Son tableau, appartenant à une collection particulière, n’a pas encore fait l’objet de commentaires sur le web, et il n’est pas non plus décrit dans le catalogue de la récente exposition consacrée à l’artiste (4). C’est pourquoi il me paraît justifié d’en donner ici une description détaillée et une tentative de décryptage.

On peut dire pour commencer que la composition est unique, la nature morte et le personnage occupant chacun à égalité une partie du tableau. La moitié droite est une nature morte de vanité assez classique. Sur une table recouverte d’une nappe rouge sont disposés un vase de fleurs et plusieurs objets en or, argent ou vermeil. Par sa position et sa taille, la coupe renversée est la première à attirer l’œil ; comparé à la richesse de son plateau, son pied est comme inachevé. Une coupe de fruits figurant dans deux autres natures mortes de Peeters est nettement plus travaillée (fig. 3). Ce pied tout simple a au moins le mérite de ne pas trop occulter celui de l’autre grande pièce d’orfèvrerie, une coupe haute en forme de tulipe, au couvercle surmonté d’une statuette du dieu Mars, dont la lance est levée en signe de victoire ; cette coupe était vraisemblablement destinée à récompenser le vainqueur d’une grande bataille, un héros maintenant disparu, ainsi que probablement l’objet lui-même, dont le métal précieux aura pu être fondu pour financer une nouvelle guerre. Chef-d’œuvre d’orfèvrerie d’Allemagne du Nord fin XVIe – début XVIIe siècle, devenu exercice de virtuosité pour notre peintre, ce hanap tarabiscoté qui ne contiendra jamais de liquide est aussi un parfait symbole de l’orgueil et de la vacuité. Il figure également dans la Nature morte avec fleurs, coupe, fruits secs et bretzels de 1611 du Musée du Prado (détail fig. 4). Comme à son habitude lorsqu’elle peint des objets métalliques, [**Clara Peeters*] s’est représentée sur les bosselures. Des pièces d’or et d’argent aux effigies royales bien visibles sont étalées en désordre sur la table. En arrière se trouve le vase de fleurs et son riche bouquet de symboles, dont la précieuse tulipe venue de Turquie, qui sera au centre d’un crack boursier quelques années plus tard ; les fleurs se fanent, des pétales et une feuille sont tombées sur la nappe. Il y a aussi deux bagues avec pierre précieuse, deux bracelets et un coupe-papier en or au manche très ouvragé avec perle. Enfin, dans le coin droit de la table est posée une paire de dés, symbole du hasard des jeux et de la destinée ; un dé chanceux a affiché le six, l’autre le un.

Un peu en arrière-plan flotte une bulle de savon, prête à éclater ; une écuelle au contenu incertain (coquilles de noix ? restes de fruits secs ?) tient en apesanteur au bord de la table. Elle va disparaître, comme tous ces objets en équilibre instable traditionnellement présents dans les Vanités, symboles d’une déchéance inéluctable.

À cet inventaire, il manque le seul élément humain habituel, la tête de mort, remplacé ici par une jeune femme bien vivante qui occupe l’autre moitié du tableau. Très bien habillée, avec un col de dentelle dont on admire la finesse d’exécution, elle porte un diadème de pierres précieuses et perles enchâssées, un collier de perles, des boucles d’oreille et des bracelets, mais pas de bague. La lumière qui illumine ces bijoux vient de la gauche, par une fenêtre dont on voit le reflet dans la bulle de savon ; elle met en valeur le décolleté généreux de la jeune femme, mais souligne aussi son cou trop large. La disposition des bras semble bizarre, le droit peut-être trop long et l’avant-bras gauche trop court. Le visage est lisse, inexpressif ; dans les yeux, le noir des pupilles prend toute la place pour mieux refléter la lumière (5), tandis que le regard se dirige un peu vers le haut et très au loin (6). Moins réussi que ce qu’aurait fait un [**Van Dyck*] par exemple, ce portrait manquant de grâce et de vie montre que Peeters est loin d’être aussi accomplie dans la représentation de l’être humain que dans la nature morte.

En présumant qu’il s’agit bien d’un autoportrait, on imagine que l’artiste tient son pinceau dans la main droite et la palette par la main gauche ; mais pour ne pas déparer la richesse environnante, ces outils ordinaires ont été remplacés par d’autres objets plus précieux. Examinons d’abord la main gauche. Curieusement, son aspect contraste avec la jeunesse de sa propriétaire : rougeaude, arthritique, aux doigts un peu boudinés, avec des petites verrues, c’est la main d’une femme âgée. Elle tient une petite boîte dorée en forme de cœur, dont le couvercle est ouvert, et qui ne contient plus rien. Cette main usée par les tâches ménagères n’a pas pu retenir l’amour. En plus de la fuite du temps, thème de toutes les Vanités, seule une femme, Clara Peeters, a imaginé d’illustrer l’amour envolé. La main droite, celle restée jeune, tient un riche stylet de graveur ; Peeters sait que seul son art pourra défier le temps. Car la mort la guette. Dans son dos, une figure grotesque lève les yeux sur elle, un lion dont les babines retroussées laissent entrevoir des dents acérées ; cette chair tendre sera bientôt sa proie.

[**Pierre Dambrine*]

[(Notes

1) Emmanuel Bénézit, Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs. Gründ, 1976.
2) Ségolène Bergeon Langle et Pierre Curie, Peinture et dessin, Vocabulaire typologique et technique. Editions du patrimoine, 2009.
3) La plus connue est celle de David Bailly de 1651.
4) The Art of Clara Peeters, Alejandro Vergara & Anne Lenders, Museo Nacional del Prado, Madrid, 2016.
5) Pour avoir les yeux brillants et les pupilles dilatées, les belles dames de la Renaissance utilisaient un collyre à l’atropine extrait de la plante belladone (atropa belladonna). Il est bien évident que Clara Peeters n’utilisait pas cet artifice, qui l’aurait empêchée de peindre. Dans le contexte de Vanité, ces yeux trop noirs pourraient être interprétés comme la beauté factice.
6) Pour un autoportrait non inversé, ce qui est vraisemblablement le cas ici, le peintre doit s’observer par l’intermédiaire de deux miroirs
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WUKALI 26/01/2018)]

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