A humorous view about business in art


«Çà eût payé, çà paie plus…» qui ne connait cette célèbre histoire ! Voici la fine suite que consacre [**Marc Gaudet-Blavignac*], sur les grandeurs et vicissitudes du commerce de l’art (voir le récapitulatif des chroniques publiées dans Wukali en fin d’article). Un monde qu’il connait bien, et pour cause, en effet il exerce la charge de commissaire-priseur à Genève. Vérité en-deçà du Jura, erreur au-delà, n’est-ce pas …!

P-A L


Dans le précédent billet, j’avais laissé ma pauvre vendeuse de 84 ans, perdue dans son mobilier et éperdue par les maigres estimations que je lui fournissais. Afin de la rasséréner, je puis lui rapporter cette anecdote. Elle date un peu, -ce qui la dépare de son caractère diffamatoire- les faits évoqués tombant sous le coup de la prescription. D’autant qu’ils se trouvent à la limite de la malhonnêteté, les faits. Et plutôt… Du mauvais côté de cette limite. Mais, comme le disait le philosphe [**Jean-Pierre Marielle*] (cf. « Pétrole-Pétrole », Christian Gion, 1981): « Qu’importe la limite. Ce qu’il faut connaitre c’est le coefficient d’élasticité de cette limite ». Et là, question élasticité: on nage dans le latex! Si fait.

En ces temps reculés, certaine profession liée au marché de l’art -version foire d’empoigne- avait, de façon virile, résolu la délicate problématique de l’estimation des biens mobiliers. Je ne citerai ni le lieu, ni l’époque. Quoique, à l’instar de toute tragédie, l’unité de ces deux paramètres soit garantie. La profession que l’on écorne: celle d’huissier de justice. Le cas est simple, à peine romancé.

[**Monsieur Pignon*] a des soucis. Beaucoup de soucis. Financiers: ce sont les pires. Ce matin-même, il attend la visite d’un huissier, muni d’un acte de saisie sur ses biens et de la superbe que lui confère le rang d’officier ministériel. Même si l’on peut gloser sur les galons de l’homme de loi -Gagnés lors de quels combats? Quelle prise de citadelle? Combien de divisions?- Monsieur Pignon n’en mène pas large.

Il est 6h55. Dans cinq minutes l’ami Ricoré va frapper à sa porte. Qu’il ouvrira illico, afin de ne point la voir dégondée.

Il passe en revue ses maigres biens, fruits d’une vie de labeur – Monsieur Pignon a 75 ans- et de quelques héritages -sa mère est décédée au même âge, il y a de cela trente ans. Monsieur Pignon gamberge…

Voyons, voyons… Me dette s’élève à combien? Une cinquantaine de milliers de francs. Et là, qu’est ce que j’ai? Tout mouillé? Cent mille? Deux-cent mille? Impossible de savoir. Il y a surtout cette petite sanguine de [**Boucher*]… De toute façon, ils vont tout prendre. Sauf une table, une chaise et le matelas.

La sonnette retentit. Dès cet instant, vous verrez que les tracas de Monsieur Pignon vont s’envoler. À tire d’ailes.

L’huissier passe le palier et engage son laïus. Ils est bonhomme, presque jovial.

Bonjour Monsieur Pignon. [**Maître Salluste*], huissier de justice. Je dois malheureusement vous notifier ceci. Comme vous le savez, un acte de saisie a été émis contre vous, à hauteur de 55’000 francs. Frais inclus. Vous n’avez pas pu vous exécuter? Et ce matin… Ca ne va pas être possible non plus? Hélas! Nous allons devoir procéder.

Vous me prenez tout?

Eh bien… Normalement… Légalement… Constitutionnellement… On est habilité à prendre pour dix fois plus que ce qui est dû. Vous comprenez, l’Etat doit se couvrir! Si vos objets se vendaient mal aux enchères, ce serait ennuyeux… Pour l’Etat, pour vos créanciers… Pour vous, Monsieur Pignon! Donc on prend un peu plus…

Dix fois plus!

Pas moins. Mais il y aurait peut-être une autre solution. Je n’aime pas proposer cela… Mais bon. Vous m’êtes sympathique et je doute que cette mauvaise passe ne soit de votre entière responsabilité. Vous savez, nous autres huissiers sommes aussi des humains… Comme vous, nous avons un coeur…

Maître Salluste ne perdra pas son temps à déployer sa tirade du Marchand de Venise. Il proposera la solution suivante, qui a le mérite d’être claire et efficace. En un mot: une proposition que l’on ne peut pas refuser, mon cher [**Don Corleone*].

Monsieur Pignon, vous avez de la chance. Il se trouve que je suis accompagné aujourd’hui d’un expert. Un expert reconnu, incontestable. Agréé! Près les douanes, près les tribunaux… Et tout près de nous: il attend sur le palier. Je peux le faire entrer? Merci. Je vous présente Monsieur Filuto. Je vous explique en deux mots comment régler, entre gens du monde, ce petit litige. Notre expert va estimer l’ensemble de vos biens. Nous allons parvenir à un montant global. Lequel couvrira probablement la créance de 50’000 francs, n’est-ce pas [**Monsieur Filuto*]?

Sans doute, sans doute…

Il restera même un petit quelque chose pour vous. Si, si. J’insiste. On pourra alors considérer que la saisie a été effectuée et je mettrai mon sceau sur cet acte. On mentionnera simplement que vous avez réglé le tout en espèces, ce matin, in extremis. Cela vous-convient-il?

Bouche bée, Monsieur Pignon ne peut qu’acquiescer. D’autant que Filuto est déjà parti en inventaire, bloc note en main, sourcil froncé de circonstance.

Soixante mille francs! Je suis un peu large sur les tableaux, mais conservateur sur le mobilier: ça se vend mal. Quant à l’argenterie…

Vous voyez, mon cher Monsieur Pignon. Il en restera dix de plus pour vous. Ah! Pardon: cinq. J’allais omettre de vous compter les frais. Ce qui tombe bien, c’est que Monsieur Filuto a sans doute cette somme sur lui. De même qu’un camion qui attend…

– …Au coin de la rue, cher Maître. J’appelle mes gars?

Faites donc, cher ami. Ah! L’homme de l’art! Le praticien! J’achève les formalités avec Monsieur Pignon. Vous voulez bien signer ici, en bas du reçu pour vos 55’000 francs. Là où il est écrit « bon pour accord ». Merci.

L’opération aura duré trois petites heures. Emballage succinct compris. Il est à présent dix heures du matin. Monsieur Pignon, quoique rincé de la quasi totalité de son mobilier, se retrouve lavé de tout impayé. Avec, au surplus, cinq billets de mille francs. De quoi voir venir… Enfin! Puisqu’un coup pareil, on ne le voit pas forcément pointer son museau. Cela vaudrait tout de même la peine que Monsieur Pignon penche le sien par la fenêtre qui surplombe la rue…

En bas, sur le trottoir, une vive conversation s’engage entre « l’expert » (brocanteur à ses heures) et l’huissier (marlou aux siennes).

On a fait mieux, M’sieur Salluste! On a fait mieux…

Joue pas les effarouchés, le macaroni. Ca va faire un joli paquet, rien qu’aux puces samedi et tu le sais bien. L’argenterie, même à la fonte, ça te couvre la moitié des 150 briques que tu me dois. Et t’auras pas l’indélicatesse de déduire le pourliche de 5000 balles que tu y as mis, dis moi?

Je vous en sors la moitié maintenant et le reste à la revente.

Tu rigoles? Faut abandonner les coutumes calabraises, ma poule. J’ai quand même l’Etat à régler, moi! Cinquante tickets… Plus les frais! Faut casquer pépère, sinon j’en prends un autre sur les adresses… Et oublie pas de me refiler la petite sanguine de [**Boucher*]: j’aime bien les dondons alanguies. Ca fera chic, au dessus de ma pendule Berthoud. Celle de la dernière fois…

Maigre ironie de ce triste sort: la « sanguine » de Boucher s’avéra n’être qu’une lithographie, sans grande valeur.

Le goût ne s’achète pas. Ni ne se vole.

[**Marc Gaudet-Blavignac*]


[(
[**Précédents articles*]

Expertise du métier d’expert

Expertise du métier d’expert. L’expert des champs

L’antiquaire à domicile

[Çà eût payé mais çà paie plus !->http://www.wukali.com/Ca-eut-paye-Mais-ca-paie-plus-3120?var_mode=calcul#.WrPCp2Z7TVo

])]

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WUKALI 22/03/2018)]

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