The pure expression of Romanticism in painting by Eugene Delacroix


Que signifie exactement l’expression «livre de peintre» ? Elle lie auteurs et peintres en désignant les livres illustrés de gravures originales de grands maîtres.

[**Johann Wolfgang von Goethe*] (1749-1832), écrivain universellement connu, était tout à la fois romancier, dramaturge, poète, théoricien de l’art et scientifique passionné d’optique, de géologie et de botanique. Son œuvre écrite est liée à la grande vague du « sturm und drang », mouvement politique et littéraire allemand de la seconde moitié du 18ème siècle, prenant ses racines chez les « Lumières » françaises,  surtout chez
[**Rousseau*]. C’est la première phase du Romantisme germanique, exacerbé et excessif par nature.

Le Faust de[** Goethe*] est considéré comme l’écrit le plus important de la littérature allemande, toutes époques confondues. Il existe un « Faust 1  », publié en 1808, et un « Faust 2 », publié post-morten en 1832. Celui qui nous importe est le premier puisque le livre avec les illustrations de [**Delacroix*] fut publié en 1828.

Le thème en est universel: Faust, savant respecté, vend son âme au diable Méphistophélès en l’occurrence, en échange de la réalisation de tous ses désirs durant sa vie terrestre.

Goethe a caractérisé « Faust 1 » en disant que « c’était un être troublé par la passion qui peut obscurcir l’esprit de l’homme ».

[**Eugène Delacroix*] (1798-1863), formé dans la plus pure tradition classique et qui se revendiquait comme tel, avait un tempérament romantique avant la lettre. Doté d’une imagination explosive et d’un génie pictural unique, il finira par le reconnaître dans son journal : « si l’on entend par romantisme la libre manifestation de mes impulsions personnelles, je suis romantique et je l’étais déjà à quinze ans ».

Ses premières influences littéraires sont évidentes : [**Byron, Dante, Shakespeare*] et [**Goethe*]…

Sidérant la critique par ses couleurs extraordinaires avec «[** La barque de Dante*] », toile exposée au[** salon de 1822*], le jeune homme persiste avec «[**Les massacres de Scio*]», son « massacre n°1 », tableau montré au [**salon de 1824*], avant d’affirmer définitivement sa personnalité hors-norme au[** salon de 1827*], avec son «  massacre n°2 » : «[** La mort de Sardanapale *] » qui fera de lui une vedette internationale de l’art pictural.

Mais, dès 1824, il songe à illustrer le Faust de [**Goethe*] : au cabinet des dessins du musée du Louvre est conservé une mine de plomb, datée du samedi 2 juillet (obligatoirement 1824), représentant Faust debout (le nom est précisé en bas à droite). Existe également un extraordinaire dessin à la mine de plomb et au lavis de sépia, datant de 1827, conservé au [**musée Boymans*] de Rotterdam, représentant Faust et Méphisto dans la nuit du sabbat, d’une fantastique envolée lyrique, qui est l’un des plus magnifiques dessins de l’artiste.

C’est son ami[** Pierret*] qui l’initie à Goethe mais c’est à Londres, en 1825, qu’il décida d’illustrer le livre de l’Allemand : il assiste à l’opéra dramatique, déjà romantique, Faustus de [**Georges Sonane*], avec l’acteur [**Terry*] dans le rôle principal, la musique étant de[** Bishop, Horn*] et [**Cook*]. Bouleversé, transcendé, sa vision du drame de Goethe se précise et sa décision devient définitive : il illustrera Faust. Il travaillera le sujet du milieu de [**1825*] à décembre [**1827*]. La publication du livre sera annoncée, par voie de presse, en[** février 1828*]. La traduction en fut assurée par [**Albert Stapfer*]. C’est [**Charles Motte*], célèbre éditeur-lithographe du temps, qui fut à l’origine du projet, dès 1824. Finalement, le livre sera publié en 1828 par [**Motte et Sautelet*]. Malheureusement, on ne connaît pas le tirage exact de cette édition originale qui comprend 18 lithographies authentiques de Delacroix, dont le portrait de Goethe qui fut la dernière créée.

C’est l’aboutissement d’un labeur commun du peintre et de l’éditeur mais aussi de celui des progrès des travaux de reproductions gravées, avec l’utilisation d’une nouvelle technique : [**la lithographie*]. Historiquement, c’est le premier livre de peintre dans l’acceptation courante indiquée au début de cet article. Ce sera donc une référence universelle pour tous les éditeurs et peintres qui se frotteront à ce genre d’exercice.
Quand Goethe reçut son exemplaire, il fut sidéré par ce qu’il voyait. Il écrivit à son confrère, l’écrivain allemand[** Eckermann*] : « Il faut avouer que Mr Delacroix est un grand talent qui, dans Faust, a trouvé son véritable aliment. Les Français lui reprochent un excès de rudesse sauvage, mais ici elle se trouve parfaitement à sa place…S’il me faut convenir que Mr Delacroix a surpassé les tableaux que je m’étais fait des scènes que j’ai écrites, à plus forte raison les lecteurs trouveront-ils ces compositions pleines de vie et allant bien au-delà des images qu’ils s’étaient créées…Faust est une œuvre qui va du ciel à la terre, du possible à l’impossible, de la grossièreté à la délicatesse ; toutes les antithèses que le jeu d’une audacieuse imagination peut créer y sont réunies : aussi Mr Delacroix s’est senti là comme chez lui et dans sa famille  ».

On ne peut être plus clair : cet hommage de l’écrivain au peintre est tout à fait exceptionnel de la part d’un monstre sacré comme l’était Goethe. Malgré cela, le livre est aux antipodes de que l’on appréciait et comprenait alors. Ce fut un échec commercial. C’est avec le temps et les hommages à Delacroix d’autres génies de la peinture, qui participèrent à d’autres créations de livres de peintres ( [**Picasso, Matisse, Salvador Dali*]…) que le Faust de Goethe illustré par Delacroix entra dans l’Histoire.

Les vrais raisons de ce fiasco sont multiples mais le fait que les illustrations fussent de grande taille, libres et ouvertes, fantastiques d’exécution mais difficiles à appréhender d’un regard, dérouta les éventuels amateurs, trop habitués à acheter des recueils de gravures de tailles réduites et sans grand apport personnel de la part du praticien, en règle générale un ouvrier spécialisé. La critique traditionnelle se sentit outragée et attaqua violemment l’œuvre.

L’édition comprend deux tailles :

Le grand in-folio, extrêmement rare puisqu’on en connaît seulement [**8 exemplaires*] répertoriés à ce jour : ceux de [**Delacroix*] ( musée Delacroix, Paris), de [**Goethe*] ( Weimar), de l'[**ex-Impératrice Marie-Louise*], du traducteur [**Albert Stapfer*], de [**J.Guiran*], de [**Ludovic Halévy,*] du regretté [**Pierre Bergé*] et celui de [**Paul Hirsch*], récemment vendu aux enchères à Paris, le 18 octobre 2017, pour le prix record de [**43.862 euros*]. Les dimensions de chacun sont variables mais de hauteur oscillant entre 522 et 545 mm, tandis que la largeur va de 341 à 364 mm. On pourrait presque dire qu’ils sont tous des « exemplaires uniques » !

Le modèle « classique », qui tourne autour de 430 x 270 mm. Un exemplaire de ce type a été vendu[** 16.900 euros*] chez [**Binoche et Giquello*] le 10 octobre 2017 à [**Drouot*].

Au-delà des différences de dimensions, existent aussi des différences d’exécution et de support. Les premières ont trait à la qualité des noirs lithographiques qui sont loin d’être les mêmes : on rencontre des bavures dans certaines planches, d’autres sont tellement claires que les noirs s’estompent ; enfin il en existe de trop noirs. Pour les supports, on connaît le vélin ou le papier de Chine appliqué, plus recherché.

Il faut bien comprendre qu’avec le temps certains exemplaires se sont perdus, ont été détruits ou abîmés, que d’autres ont conservé leur reliure d’origine (rarement) alors que la plupart en ont reçu de tardives, parfois de relieurs célèbres, et qu’il est impossible de donner une valeur de référence valable pour tous. Aucune tentative de catalogue raisonnée de l’ensemble des exemplaires connus de ce livre n’a été tentée. Il est d’ailleurs peu probable qu’elle ait jamais lieue vu les obstacles notés.

Intéressons-nous, enfin, aux lithographies elles-mêmes. Si le portrait de [**Goethe*] reste assez classique, la première image de [**Méphistophélès*], volant au-dessus de la ville, met déjà dans l’ambiance : son satanisme expressif d’ange déchu se lit jusque dans les battements de ses ailes, dans le positionnement torturé de ses jambes, de ses bras, de son corps musclé, tandis que son visage est d’un délirant inégalé : impossible de faire mieux dans le style démoniaque ! Le[** Goya*] atteint de surdité n’est pas loin : [**Delacroix*] était lié avec les [**frères Guillemardet*], dont le père avait ramené d’Espagne un exemplaire des « capricios  », et il l’avait beaucoup étudié. La manière dont Delacroix plante le décor est d’une franchise totale : l’être maléfique ricane, sur de son fait en une sorte de promesse de destruction  car, dans cette Babylone moyenâgeuse règne la corruption de l’argent, celle des mœurs aussi, à la manière dont l’entendait l’époque. Observons que des églises s’aperçoivent, en bas vers l’arrière. Le sommet de la tour d’une semble toucher l’aisselle de Méphisto. Un rappel de sa condition et de ce qu’il fut ?

On remarquera que c’est le démon que nous propose Delacroix en ouverture du livre. Que l’on ne s’y trompe pas : c’est une volonté délibérée de l’artiste car le véritable héros ( maudit) de ses lithographies, c’est Méphistophélès… A la limite, le personnage de Faust n’est plus qu’un partenaire-faire-valoir, un jouet entre les mains du diable. Et cela quelles que soient ses connaissances scientifiques. Le drame approche…

D’ailleurs Faust, dans son cabinet de travail, apparaît triste, désemparé, livré à l’ennui de la réflexion devenue inintéressante à ses yeux. Il est figé sur place, dans un cadre « gothique revival » inattendu. La chaise curule, le lustre où une seule bougie est allumée et n’éclaire que très peu une antre bien sombre, la chaise en os de mouton plutôt renaissance espagnole, rendent difficiles la compréhension de l’environnement qui est censé être l’Allemagne du 16ème siècle mais ce qui compte, c’est la vision de ce crâne, ultime « vanité » humaine : « Pauvre crâne vide que me veux-tu dire… »…

Le travail effectué par Delacroix est considérable au regard de ce qui se faisait à l’époque : tous les détails des fonds sont bien précisés et mis en place, les hachures particulièrement évocatrices.

[**Marguerite*] semble s’ennuyer auprès de son rouet qu’elle regarde sans le voir. Son cadre quotidien est très défini : un coffre sur lequel elle est assise, une table à tréteaux recouverte d’une large nappe et un pot de fleurs. Sa robe magnifique paraît rutilante.
Mais le drame c’est l’assassinat de [**Valentin*] par[** Faust*], car il ne s’agit évidemment pas d’un « duel » loyal , suivi de sa fuite éperdue. Sur un fond de ville médiévale, près d’un puits et d’un mur, Faust transperce de son épée son adversaire. Solidement arc-bouté sur d’impressionnantes jambes, le coup porté tue sur l’instant Valentin qui s’écroule en lâchant son arme. L’impression de vérité immédiate qu’a réussi à donner à la scène Delacroix est extraordinaire : on s’y croirait… Si l’on y croyait. [**Faust*] et [**Méphisto*] s ‘enfuient par une ruelle.

Plus loin, on les retrouve s’échappant à cheval. Leurs destriers foncent vers un inconnu épouvantable : la présence de la sorcière, celle du gibet avec le pendu sont là pour le prouver. Même la crinière des deux quadrupèdes s’effiloche au vent…Le ressenti de peur est partout…La damnation de Faust devient totale…

Nous n’irons pas plus loin dans nos descriptions : c’est au lecteur de se forger son opinion. Vu le coût actuel de cette spectaculaire réalisation qui inaugure un genre nouveau (le livre de peintre), seuls quelques amateurs fortunés peuvent se l’offrir. Les bibliophiles adorent ce livre qu’ils placent, tel un joyau, au cœur de leurs collections. Il le présente volontiers au visiteur qui sait l’apprécier, mais la manipulation d’un objet si précieux doit se faire avec beaucoup de doigté et de délicatesse…

Et le grand public dans tout ça ? La meilleure et la plus intelligente ré-édition moderne est récente en français : elle date de 2011 et a été publiée par les éditions Diane de Selliers, son prix restant abordable pour tous : une cinquantaine d’euros.

[**Jacques Tcharny*]


Illustration de l’entête: Faust et Méphistophélés galopant dans le nuit. «Meph—Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder… tu as bien entendu raconter l’histoire de Méduse?
Faust—Assurément ce sont là les yeux d’un mort, qu’une main amie n’a point fermés; c’est là le sein que Marguerite m’a livré, c’est le corps charmant que j’ai possédé.
»


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WUKALI 06/11/2017

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