Sacrificed wild flesh, an holocaust beacon dedicated to the 1st WW


[**Jean Fautrier*] fut peintre, graveur et sculpteur. C’était un artiste complet et doué, actif du début des années 20 jusqu’à son décès. Orphelin de père, c’est à Londres où s’installa sa mère en 1912, qu’il reçut sa première formation, à la Royal Academy. Mobilisé en 1917 dans l’armée française, il fut gazé en 1918 sur le front de Picardie.
Ayant survécu, il se fixe à Paris où il rencontre [**Malraux*] qui l’introduit dans les cercles intellectuels de l’époque. En 1926/27 il crée une série de peintures où le noir est omniprésent. L’œuvre que nous étudierons, de 1926, appartient à cette période troublée de l’artiste : il y exorcise ses démons, issus des cauchemars post-traumatiques dus à son expérience de la guerre.

Son succès sera si lent qu’à court d’argent il abandonne la peinture en 1934, pour devenir tenancier de boîte de nuit à Tignes ! Heureusement de retour à Paris, vers 1937/38, il se réconcilie avec le monde des galeristes et celui des amateurs. D’ailleurs, il vend au musée d’Art moderne de la ville de Paris son exceptionnel tableau du « Sanglier écorché », notre sujet, en 1937. C’est à cette époque qu’il se lie avec [**Paul Eluard*] et[** Jean Paulhan*].

Très tôt engagé dans la Résistance à l’occupant, il est arrêté par la Gestapo en 1943. Par miracle, il réussit à s’échapper et se réfugie dans la clinique du [**Dr Le Savoureux*] à Chatenay-Malabry, ville où il s’installera à la Libération.

Sa carrière prendra son envol en 1945, après une exposition à la Galerie Drouin qui suscitera beaucoup de sympathie, et qui connaîtra un triomphe éclatant avec sa série des « Otages », en hommage aux martyrs des représailles allemandes.

En 1950 il invente un procédé complexe, de reproduction de chalcographie et de peinture, permettant un tirage à plusieurs exemplaires de ses œuvres, dans le but de créer des « originaux multiples ». Il fut aussi un des expérimentateurs attentif de la « technique de haute pâte » qui consistait à accumuler en importance de la matière picturale.

Après l’écrasement de l’insurrection de Budapest par les soviétiques en 1956, il reprend le thème des otages dans sa suite des « Têtes de partisans », variations sur le célébrissime poème de Paul Eluard intitulé : « Liberté, j’écris ton nom ».
En général on le lie à [**Dubuffet*], avec qui on le classe parmi les tenants de « l’art informel ». C’est exact au regard de ses travaux de l’après-1945, mais il fut d’abord un peintre figuratif comme le prouve le tableau que nous allons analyser : Le Sanglier écorché.

C’est une huile sur toile de dimensions 163 x 131 cm, conservée au musée d’art moderne de la ville de Paris. Les références historiques sont évidentes : «  Le Bœuf écorché » de **Rembrandt*] pour l'[origine, et la vision du même thème par [**Soutine*] dans les années 1920.

Ce qui stupéfie, au premier coup d’œil, c’est la violence expressionniste de [**Fautrier*] : des coups de pinceau pareils à des coups de marteau, tellement la touche du peintre est exacerbée. Un aspect démoniaque de ces noirs empâtés, à la couche de matière picturale carrément en relief tellement son épaisseur est énorme, attaque la vision réduite du malheureux observateur, devenu ainsi victime consentante du peintre.

Malgré cette accumulation de noirs diaboliques, une luminescence, harmonieuse et calme, émane du tableau. Nous touchons-là au génie de l’artiste, capable de créer une peinture, épouvantable et talentueuse, qui aurait étonné un des plus fameux experts du genre : le[** Goya*] des peintures noires.

Le ressenti du spectateur est irréfragable : un dégoût brutal à cet étalage malsain, un écœurement de ce sang dégoulinant, une panique primitive de ce que pourrait être le destin de l’humanité, une terreur irraisonnée d’un avenir irrémédiable. « L’angoisse de la bête », qui sera une des principales caractéristiques de l’art bi-dimensionnel d’après 1945, est déjà présente ici avec cette différence de taille : l’animal est mort. Mais son côté précurseur ne peut être ignoré. Ce qui est le marqueur du talent, voire du génie d’un artiste.

Fautrier vient frapper à la porte de notre inconscient individuel comme à celui, collectif, des sociétés privilégiées de notre civilisation occidentale… Elle qui paraissait à l’abri des horreurs suprêmes vécues entre 1940 et1945. Sous cet angle, « Le Sanglier écorché » est, tout à la fois, constatation d’un état de fait : celui de la nullité des militaires de 1914, joyeux bouchers du haut-commandement et officiers ; et prémonitoire des catastrophes à venir.

Maintenant, observons de près ce que nous voyons : le ventre de l’animal ouvert sur un vide intérieur prouve qu’il a été éventré puis étripé, le sang des contours indique que cela s’est passé il y a très peu de temps. Le titre donné est donc faux : il ne s’agit pas d’un écorché mais de la vision d’une bête sauvage étripée ! Sans doute l’intitulé donné paraissait-il plus acceptable pour le public…

L’opposition extraordinaire entre ventre et abdomen vidés et la puissance expressive de la musculature est d’une précision chirurgicale mais le rendu du pelage, conservé et enrichi par l’artiste, littéralement vivant sous le pinceau de Fautrier, est d’une force illimitée, fascinante, qui entraîne le mental du spectateur vers les terres oubliées de son évolution psychique : le cloaque originel où nous commençons tous notre existence psychologique.

La bête sauvage de poids important, réduite à l’état de subsistance pour gourmet, est présentée à l’étal du boucher en hauteur, soutenue par deux larges cordes. Sa patte antérieure droite est comme posée sur une corde. Ses pattes postérieures forment un angle aigu qui accentue la profondeur de champ visuel. Sa colonne vertébrale, tordue à l’excès, devient l’expression du malheur : la puissance primitive de cette force naturelle, devenue viande de boucherie, à quelque chose de dérisoire et de terrifiant. Sa hure monstrueuse est rejetée vers l’arrière et le bas, ses oreilles poilues encore plus bas, telle la dernière manifestation d’une profondeur conquise par le peintre. Elle équilibre la composition. Que l’on ne s’y trompe pas : tout est pensé, calibré, bâti, par l’artiste qui ne laisse rien au hasard. Quant au fond du tableau, indéterminé et uniforme dans des teintes bleuies, violacées, il accentue le tragique de la toile. On notera aussi l’éclaircissement léger du fond, au niveau des contours du sanglier, par l’utilisation habile de pointes de couleur blanche.

Fautrier développe ici toutes ses aptitudes picturales, lançant à l’Univers environnant un défi : êtes-vous capable de regarder en face tout ce qu’il y a de maléfique dans l’humanité ?

Car, au-delà d’une anecdote douteuse, tragique, c’est TOUJOURS le rapport à l’humain qui domine la pensée de Fautrier, comme celle de ce que l’on a appelé «  les années folles » : « l’homme n’est-ce donc que ça ? » nous invective-t-il. Éternelle question que tous les philosophes se sont posés, sans jamais trouver la réponse adéquate….

[**Jacques Tcharny*]


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WUKALI 25/10/2017

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