Musics from Europe, Iran and Japan in perfect harmony


Un temps, une pause de réflexion, une soirée rare, une mise en abime pour confronter dans une joute musicale, tradition japonaise, persane et musique occidentale, dans des répertoires anciens célébrant les héros et il n ‘était meilleur lieu pour ce faire que l’église de St Pierre-aux-Nonnains à Metz ce vendredi 22 septembre, .

Une formation orchestrale originale, des musiciens à la fois brillants interprètes sur instruments anciens mais aussi pour certains d’entre eux professeurs de musicologie et chercheurs, une Babel (et pour une fois le mot est juste) de talents. L’Ensemble[** La Terza Sfera *] était dirigé par [**Francis Biggi*]. C’était en l’occurence le temps fort et conclusif des Rencontres musicales de St Ulrich de la résidence accueillie du 18 au 22 septembre à [**Sarrebourg*] et finalisant le travail de recherche comparée effectué par le Département de Musique Ancienne de la Haute École de Musique de [**Genève*] et l’Université des Arts de la Ville de [**Kyoto*]

«Oulomenen» ou le Chant des Guerriers tel était le nom choisi pour illustrer cet ensemble de pièces diverses, Oulomenem ou «la rage», celle des guerriers des combattants, de ceux qui vont mourir, qui se sacrifient, chants de déclamation de l’Italie du XVème et du XVIème siècle qui célèbrent la littérature chevaleresque venue de France à travers des textes du [**Tasse*] ou de[** l’Arioste*] : bien entendu la Jérusalem céleste pour l’un ou Orlando furioso pour l’autre.

De l’autre, des chants japonais, chantés à une ou deux voix, exaltant les exploits et l’épopée du clan [**Taira (平)*] ( époque Heian 平安時代 (794-1185) . La voix de basse, de stentor, d’outre-tombe, voix de gorge et de ventre, celle en l’occurence de [**Takanori Fujita*] (au demeurant professeur et spécialiste d’ethnomusicologie et d’anthropologie culturelle à l’Université des Arts de Kyoto 京都市立芸術大学) faisait renaitre et sortir des limbes les héros morts au combat tandis qu’à ses côtés [**Yoko Takahashi*] aux tambours scandait le récit . On est là dans une approche narrative et déclamatoire, dépouillée d’artifices, et renaissent ainsi les héros. C’est l’histoire de Yoshitsune et de Benkei qui rencontrent le fantôme de Taira no Tomomori (on est bien loin avant Macbeth!). A la différence de la musique occidentale qui scande les passions ou les occurrences de la bataille ( pensons par exemple à La Bataille de Marignan de [**Clément Janequin*]), la musique japonaise est toute d’intériorisation, sépulcrale, d’une sobriété et d’un poids intrinsèque, et le chanteur exerce toute la puissance de son souffle pour raconter avec autorité l’histoire, il n’y a nulle fioriture musicale décorative, aucun linéaments superficiels, et bien entendu un nombre d’instruments plus que limité)

L’interprétation de Heike Monogatari, (ぎおんしょうじゃ かね こえ しょぎょうむじょう ひびき あ – 祇園精舎 の 鐘の聲、諸行無常 の 響き有り, composé à la fin du XIIème siècle et célébrant la grande bataille navale de Dan-no-Ura (1185) dans la Mer intérieure du Japon et qui mettra fin à l’ère Héian, est un moment fort du concert. C’est comme si l’on entendait les vents soufflés sous la tempête qui fait rage ou les heurts violents entre les armées du clan Minamoto (Genji) et ceux de la maison Taira (Heike), [** Junko Ueda*], vêtue d’un kimono couleur safran, joue du traditionnel instrument à cinq cordes japonais, le satsuma biwa (薩摩琵琶), elle utilise un plectre, un étrange objet de bois en forme de truelle qui lui permet tout à la fois de faire des glissandi, des raclements et aussi de l’utiliser de façon percussive. La voix est grave et posée et traverse l’espace minérale de St Pierre-aux-Nonnains.

Point d’orgue médiateur, liens entre deux mondes, les chants persans interprétés par [**Taghi Akhbari*] magnifique chanteur iranien, bouleversent et saisissent l’auditeur tant par la pureté de diamant de la voix que par l’expressivité et la mimétique de l’émotion qui transparait. A travers ses cantilations et ses mélopées, ses incantations à bouche fermée, ses prières muettes et ses cris de colère, les héros grecs et troyens de L’Iliade renaissent et fournissent le lien entre deux mondes et à travers ses chants psalmodiées, c’est la geste d'[**Homère*] qui célèbre ses héros: Hector, Achille. ( Iliade, Livre XXI La rage du fleuve Scamandre contre Achille, oui la rage: Oulomenen n’est-ce pas !)

La tradition persane même avec Shâhnâmeh (شاهنامه ), ce poème épique écrit entre 977 et 1010, et dont la fraction jouée célèbre la Bataille entre les nomades du Nord et les Persans. Douleur, incantation.

On n ‘est pas loin là du chant grégorien, dépouillement extrême parfois avec des sursauts qui jaillissent et percent le silence. Le persan, la langue d'[**Omar Khayyâm*]. Mais aussi on entendrait presque, si l’on prête bien attention, comme une tradition méditerranéenne au creux de l’oreille, et parfois même une célébration dramatique et partagée de la vie et de la mort aussi. Oui le noir est une couleur, n’est-elle pas ?

Intelligence de la programmation et du répertoire, des Folia viennent tempérer et apporter leur légèreté, les interprètes musiciens et chanteurs de La Terza Sfera excellent, [**Carolina Acuna*], [**Giulia Valentini*], [**Jérôme Vavasseur*], ils interprètent des airs de [**Pietro Benedetti*] (1585-1649), [**Giuseppe Baretti*] (1719-1789) et [**Bellerofonte Castaldi*] (1581-1649) et c’est la Guerre de Troie, avec la mort d’Hector qui fournit le sujet.

Au sein de la formation orchestrale: une somptueuse viole de gambe admirablement marquetée, un traverso, un clavecin, un violon baroque, une lira da braccio, un rare archiluth, un luth.

Les temps sont durs, notre époque est violente, voire inquiétante ; musiques du monde, rapprochement des cultures, le pari de [**Francis Biggi*] est en passe d’être gagné, et la ferveur retenue qui rapprochait les spectateurs et les interprètes à la fin de ce beau concert organisé par L’Arsenal en fut une belle démonstration. «De la musique avant toute chose», écrivait [**Beethoven*] en exergue à la Missa Solemnis, ô combien cela est vrai !

[**Pierre-Alain Lévy*]

[([**Les musiciens:*]

[**La Terza Sfera*]
[**Francis Biggi*] direction
[**Takanori Fujita*]
chant, flûte (Nô)
[**Yoko Takahashi*]
tambours (Nô)
[**Junko Ueda*]
chant, biwa ( Heike Monogatari)
[**Taghi Akhbari*]
chant persan
[**Carolina Acuna
Giulia Valentini
Jérôme Vavasseur*]
chant
[**Nihan Atalay*]
traverso
[**Yumiko Hiroi*]
clavecin
[**Amandine Lesne*]
viole de gambe
[**Jennifer Piggot*]
violon baroque, lyra da braccio
[**Machiko Yanagita*]
archiluth
[**Francis Biggi*]
luth
)]

Illustration de l’entête: Takanori Fujita et Yoko Takahashi. ©Wukali


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Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 28/09/2017

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