A fascinating fantasy artist


Avant de nous occuper de celui qui est le plus talentueux représentant de tous les illustrateurs liés au « merveilleux héroïque  » : « heroic fantasy  » en anglais, car le genre est né dans le monde anglo-saxon, posons-nous cette question : qu’est-ce, exactement, que ce style de littérature ?

La réponse est complexe. Certains en font remonter l’origine jusqu’à l’épopée de Gilgamesh, très populaire dans la littérature mésopotamienne et qui est parvenue, presque entièrement, jusqu’à nous, d’autres font référence à Homère ( L’Illiade et l’Odyssée), à la légende arthurienne, aux romans de chevalerie inspirés de Chrétien de Troyes et de l’épopée des croisades, aux sagas nordiques relatées par les « Edda » islandaises…

En réalité, toutes les découvertes géographiques ont influencé cette tendance des explorateurs des temps anciens à idéaliser les mondes nouveaux qu’ils parcouraient. Si le personnage d’Alexandre le Grand, « le divin macédonien  », n’était pas connu avec autant de certitude, il est infiniment probable que son rôle historique et son aventure militaire, idéalisés, auraient rejoint le monde du « merveilleux héroïque ». D’ailleurs «  la geste d’Iskander »(Alexandre) est encore racontée, tard le soir à la veillée, jusqu’au cœur des territoires d’Asie qu’il traversa…

Ces temps lointains ne s’inscrivent pas dans la mémoire collective contemporaine. Plus proche de nous, le dix-neuvième siècle a marqué l’inconscient occidental par la prise de possession de toute la planète, et les répercussions que cela eut sur la pensée et l’écriture des auteurs modernes. Ce qui induisit des images d’Épinal, qui se sont ancrées dans des esprits plus ouverts. Elles vivent toujours en nous, même si elles sont confuses, quelque peu brouillées et parfois d’une imprécision digne du «  smog »* londonien. Ce « merveilleux héroïque », est donc une littérature de l’imaginaire, relevant du mythe et marqué d’une once de fantastique, de surnaturel, de science-fiction sous la forme plus exacte dite : « anticipation »…|left>

L’écossais [**John MacDonald*] ( Phantasm 1858, The princess and the Goblin, 1872), l’architecte et écrivain [**William Morris*] ( The wood beyond the world, 1894), [**Allan Ridder Haggard*] ( Allan Quatermain 1885/87, She 1890), [**John Ronald Tolkien*] ( Le seigneur des anneaux, 1954/55), [**Robert Howard*] ( Conan le barbare, années 1930), [**Ray Bradbury*] ( Les chroniques martiennes, 1950) et celui qui aura le plus de responsabilité dans la naissance du genre, [**Edgar Rice Burrough*] (1875-1950), avec John Carter of Mars et surtout Tarzan, né en 1912, sont les parrains qui portèrent sur les fonds baptismaux le merveilleux héroïque. |center>

Il est assez cocasse de constater quel a été l’impact des écrits de Burrough sur ceux des scénaristes de BD, voire sur l’idée que s’en faisaient les « cartoonists** », quand on sait quelle pauvreté d’écriture est celle de Burrough. Elle n’a d’égale que son manque d’imagination.

La relation avec le monde de l’imaginaire de la bande dessinée est facile à comprendre, car le succès presque incroyable de l’homme-singe, de la Chine à l’Amérique du sud, de l’Afrique à l’Australie. devait triompher partout grâce à deux génies de la BD américaine : [**Harold Foster*] auquel succéda[** Burne Hogarth,*] surnommé le « Michel-Ange de la bande dessinée », ce qui explique bien le ressenti des lecteurs du temps ( les années 1935/45).

Quand Harold Foster abandonne « Tarzan » pour créer « Prince Valiant  »( 1937), série qui est une authentique épopée inspirée de la légende arthurienne, il ne sait pas qu’un jeune dessinateur inconnu va le faire oublier des fans de l’homme-singe : Burne Hogarth. C’est lui qui va donner ses valeurs esthétiques au neuvième art encore en gestation : découpage, cadrage, puissance expressive du dessin, équilibre des noirs et des blancs, coup de crayon narratif, couleurs à leur maximum d’intensité et d’efficacité, recherches d’angoisse et de spiritualité dues à l’effet induit par l’environnement botanique, zoologique ou humain… |center>

Parfaitement conscient du renouvellement apporté par le nouveau dessinateur, le lecteur en conclura à l’impossibilité d’aller plus loin. Hogarth arrêtera définitivement Tarzan en 1945/46.

Pour paraphraser la célèbre formule de Nicolas Boileau( L’Art poétique, chant 1, vers 131-162): «  enfin Malherbe vint », nous proposerons celle-ci: «  Alors Frank Frazetta apparut »! Ce dernier changea la vision du lecteur de base, celle de l’amateur cultivé, ainsi que celles des artistes et des intellectuels, sur le genre dit « fantaisie héroïque », qu’il introduisit, par la grande porte, au Panthéon de l’art pictural.|center>

L’artiste est un « italien de Brooklyn » (1928-2010), il dessine dès l’âge de trois ans. Très vite remarqué par ses instituteurs, ses parents l’inscrivent à l’académie des beaux-arts locale : il a 8 ans. [**Michael Falanga*], son professeur, le considérait comme un génie précoce. Il voulait l’envoyer étudier à Florence, à ses frais. Ainsi, il aurait pu côtoyer les grands Maîtres. Malheureusement, il décédera en 1944. Le jeune Frank n’oubliera jamais ses leçons.

Mais les fréquentations du jeune homme sont détestables à cette époque : il n’est pas loin de sombrer dans la délinquance. Très bel homme au sourire ravageur, le beau gosse du quartier est aussi d’un charisme hors-du-commun, d’où de nombreuses aventures féminines. En 1952, il rencontre une toute jeune fille de 17 ans :[** Eleanor Kelly*]. Sa vie de bâton de chaise s’arrête alors, immédiatement, entraînant la fin de ses relations douteuses qu’il ne reverra jamais. Ils se marieront en 1956.

Devant gagner sa vie, il travaille comme assistant de [**John Giunta*] sur «  Snowman » en 1944. Il crée « Golden Arrow », « [**Shining knight*] », puis la première série qui le fera vraiment connaître du public : « White indian  » en 1951. En 1952, ce sera « Johnny Comet ». Nous le retrouvons aide de [**Dan Barry*] sur « Flash Gordon » en 1953, avant qu’il ne rencontre le fameux [**Al Capp*], le créateur de « Lil Abner », la même année. Il collaborera neuf ans avec lui. En 1962, il commence sa carrière d’illustrateur pour « Playboy », « Gent » et « Duke ». Il va alors abandonner la bande dessinée, pour se consacrer à la peinture autant qu’à l’illustration, réalisant d’impressionnantes couvertures de livres. Le succès sera immédiat. Son univers onirique particulier, servi par une patte technique exceptionnelle, va se trouver en osmose avec le ressenti psychologique de son temps.|center>

On peut vraiment dire de lui, à l’instar de ce qui caractérisait [**Brancusi*] : « la plénitude de la réussite de certains artistes, toujours talentueux, s’explique par l’accord prédestiné de leur nature propre avec la phase de civilisation à laquelle ils appartiennent ».

A partir de 1967, avec le célébrissime « Death Dealer  », Frazetta devient un monstre sacré de la peinture. Son medium est l’huile et son support la toile, mais il pratiquait le dessin et l’aquarelle en permanence. Il créa des chefs d’œuvre dans toutes ces catégories. Il va alors enrichir le monde d’Edgar Rice Burrough ( Tarzan, John Carter of Mars), déjà largement illustré par d’autres, par ses peintures où le souffle épique est l’équivalent de sa capacité créative d’inventeur de mondes fantastiques qui sommeillait en lui. Les recueils publiés auront un retentissement planétaire : la suite de livres intitulée :«  The fantastic Art of Frank Frazetta », cinq volumes, s’est vendue à plus de dix million d’exemplaires dans les années 60 !

Il nous y montre d’abominables monstres, mi-homme, mi-bête, hideux et belliqueux, face à de courageuses jeunes femmes, très court vêtues et d’un érotisme torride, qui font fantasmer adolescents et adultes des deux sexes. On y rencontre aussi des guerriers, parfois masqués, souvent à cheval, opposés à des créatures issus de cauchemars invraisemblables datant du temps où les dinosaures régnaient en maîtres sur cette planète. D’ignobles chevaliers, à l’accoutrement médiéval impeccable, traînent derrière eux de magnifiques jeunes femmes nues, lascives, qu’ils vont vendre sur les marchés aux esclaves, tandis que de courageux petits hommes du peuple engagent des luttes à mort contre des loups névropathes ou des ours assoiffés de sang…

Nous n’insisterons pas sur le rapport psychologique, pour ne pas dire psychanalytique, avec la peinture du suisse [** Fussli*] qui fit carrière en Angleterre, mais c’est très clair.
La qualité du dessin de Frazetta est parfaite, l’équilibre des couleurs aussi. Un classicisme de la forme y est exacerbée par la violence chromatique des teintes utilisées, à la fois violacées et assombries. Mais l’ensemble reste cohérent : aucune force centrifuge n’exerce de pression sur le tableau. L’image proposée percute le mental du spectateur. Le choc est frontal certes, mais en aucun cas vulgaire ou simplement inharmonieux. La perfection qui s’en dégage séduit incommensurablement plus qu’elle ne perturbe : la représentation peut-être liée à l’enfer, la puissance du peintre la hisse au niveau supérieur : force reste donc à la loi…de Frazetta !
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Les années 1965/73 seront explosives pour le peintre qui va connaître sa période créative la plus intense : il est alors capable de produire, sans la moindre baisse de qualité, trois couvertures de livres en deux jours ! Sa force de concentration sur son travail dépasse l’entendement : en une nuit, il crée un chef d’œuvre comme sa mémorable toile «  Neanderthal  ». En revanche, certains tableaux lui posent des problèmes inattendus qu’il mettra pas mal de temps à résoudre, ainsi « La reine d’Égypte », pour laquelle il lui faudra six mois car il n’arrivait pas à lui donner le visage qu’il voulait.

Autodidacte, il puise son inspiration au hasard de ses lectures et de ses souvenirs de jeunesse. L’alchimie mentale dont son cerveau fait preuve lui est totalement personnelle et individuelle, devenant un substrat dans lequel il butine à volonté.

Dès 1980, il est recherché par le monde du cinéma. [**Clint Eastwood, Steven Spielberg, George Lucas*] ou [**Sylvester Stallone*] lui commandent des travaux précis pour leurs projets. [**Marlon Brando, Francis Ford Coppola, Dino De Laurentis*] et autres lui achètent des peintures pour leurs collections privées. L’heure de gloire de Frazetta est arrivée…

En 1982, l’artiste collabore au film « Tygra, la glace et le feu ». Suite à de nombreux accidents cardiaques, il devient hémiplégique mais cela ne l’empêche pas de continuer à dessiner de la main gauche : il a appris à travailler avec. |center>

En 2009, la peinture originale de l’illustration de la première édition de : « Conan the conqueror  »(1967) est vendue pour la modique somme d’un million de dollars !. La même année meurt son épouse. Épuisé, l’artiste s’éteint le 10 mai 2010 en Floride.
Sa succession sera estimée d’une valeur d’environ 50 millions de dollars. L’Amérique et le monde salueront en lui le plus grand créateur de l’illustration, comme de la peinture, de « fantaisie héroïque », du vingtième siècle.

Sa maison de Pennsylvanie est maintenant un musée qui attire les foules du monde entier car, et c’est peut-être son plus beau titre d’orgueil posthume, il est international et cosmopolite bien au-delà de ses origines latino-américaines : que l’on soit chinois, européen, africain ou autre, tous admirent ses créations, immédiatement accessibles au psychisme et à l’œil de ses admirateurs.

Merci Monsieur Frazetta, vous avez bien mérité ce modeste coup de chapeau ! Un inconditionnel de toujours

[**Jacques Topor*]|right>


Mot anglais issu de la contraction de : smoke ( fumée) et de fog ( brouillard), désignant la brume de pollution que connurent les docks de Londres, depuis la révolution industrielle et jusqu’à très récemment.

Terme américain désignant les dessinateurs de bande dessinée et de dessins animés, réunis sous un même vocable.


*Contact *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 29/08/2017. (Précédemment publié le 23/03/2017)
Illustration de l’entête: Frank Frazetta

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