An approach to Andrew Wyeth’s masterpiece


La récente exposition consacrée à la peinture américaine des années 30 (Orangerie, Paris, d’octobre 2016 à janvier 2017), appelée « The Age of Anxiety », a fait découvrir les grands peintres américains du vingtième siècle au public français. Ce fut une nouveauté pour beaucoup, notamment en ce qui concerne les paysagistes. L’œuvre décrite ici, Le Monde de Christina d'[**Andrew Wyeth*] en est une illustration.

Il s’agit d’un tableau peint à la tempera (sur une émulsion), à l’œuf, sur panneau préparé. Ses dimensions sont : 81,9×121,3 cm. Il date de 1948. Il est conservé au Museum of Modern Art de New-York depuis 1949. Immédiatement reconnu comme un chef d’œuvre, c’est l’une des plus célèbres toiles américaines du vingtième siècle.

Son créateur est [**Andrew Wyeth (1917-2009)*], natif de Pennsylvanie. Ayant eu d’importants problèmes de santé, ses parents lui font l’école à la maison. Son père est un illustrateur connu et apprécié de gens à la mode comme [**Scott Fitzgerald*] ou [**Mary Pickford.*] Il initiera son fils à l’art du paysage rural américain. Andrew exposera pour la première fois en 1937 : des aquarelles. Il a vécu «  la grande dépression » dans son adolescence. Elle le marquera à jamais. Elle imprégnera toute son œuvre, à l’instar des autres grands de la peinture américaine, comme elle a impacté la littérature de l’époque ( [**Dos Passos, Faulkner, Dreiser, Steinbeck*]…).

L’école de peinture américaine ne vient pas de rien. Dans un premier temps, elle suit l’académisme européen, puis l’impressionnisme mais, très vite, elle se détache de l’ancien monde car l’espace américain est infini, l’esprit des pionniers aux antipodes du monde qu’ils ont quitté : le leur est jeune, démocrate, ouvert pensent-ils. En totale opposition avec la vieille Europe, fermée sur elle-même par des privilégiés accrochés à leur prébendes…C’est « L’esprit de la frontière » comme le caractérisait l’historien [**Jackson Turner.*] Cette manière de penser, de vivre et de réfléchir, ne pouvait qu’influencer les premiers écrivains américains et, après eux, les peintres. Curieusement, une auteure, par le succès de ses mémoires intitulées « Little house in the Big Woods»(1930) aura un impact particulier sur la vision de ces peintres que l’on nommera paysagistes : [**Laura Ingalls Wilder*] ( 1867-1957). Elle faisait référence à l’époque des pionniers qui n’existait plus que dans le folklore, une sorte d’âge d’or nostalgique.

Wyeth connaissait les œuvres de ses confrères : [**Marvin Cone*] (1891-1965) dont la vision de la nature est très personnelle car sans aucun aspect descriptif  et reconstruite en atelier; [**Alexandre Hogue*] ( 1898-1994) qui illustre si bien le concept de «  la mère Terre » ; [**Thomas Hart Benton*] (1889-1975) dont le style fluide est très apprécié dans ses toiles décrivant la vie quotidienne du middle west ; mais celui dont Wyeth est picturalement le plus proche bien qu’il ne l’influençât pas, c’est [**Grant Wood*] ( 1891-1942) dont le fameux tableau : « [**American Gothic*] » est aussi célèbre que « Le monde de Christina ».

« Le monde de Christina », acheté par le musée new-yorkais, rendra Wyeth célèbre du jour au lendemain en 1949, en devenant «  l’icône » dans lequel toutes les générations du peuple américain se reconnaîtront. Preuve, s’il en est, de l’appartenance du peintre au monde psychologique, comme à celui plus matérialiste, de ce qui forme ce que l’on appelle «  l’âme collective » d’une nation.


Mais son universalité, comme son intemporalité, ne fait aucun doute : il suffit de constater l’attirance et la fascination des spectateurs venus de tous les coins de la planète, issus donc de culture fondamentalement différentes, devant l’harmonie que dégage l’œuvre pour en acquérir la certitude. Pour tous les motifs ci-dessus mentionnés, ce tableau est un chef d’œuvre.

Détail important : dès 1947, le peintre avait représentée [**Christina Olson*]. Pendant longtemps, il continuera à la représenter, avec sa ferme : «  Miss Olson » 1952, « Anna Christina » 1967. Christina mourut en 1968, quelques mois après son mari. En souvenir, et probablement un peu en hommage, Andrew peindra une aquarelle(1969) intitulée : « Alvaro et Christina » puis «  End of Olson ». La ferme appartient aujourd’hui au musée de la ville( Farnsworth Art Museum).

Tout au long de sa longue carrière, Wyeth reçut de nombreuses récompenses : médaille de la liberté(1963), prix Einstein (1967), premier peintre à accrocher une œuvre sur un mur de la maison blanche (1970), élu à l’académie royale de Grande-Bretagne ( 1980), médaille d’or du Congrès en 1988. Mais il ne retrouvera jamais une telle inspiration, ni un tel niveau de qualité de peinture.

La palette qu’il utilise dans ses premières toiles est réduite : uniquement des bruns et des gris assombris. Il y démontre également un exceptionnelle maîtrise technique qui lui permet d’exprimer son angoisse, mêlé de mélancolie, et d’interrogation sur le vieillissement des êtres et des choses, voire sur la destinée humaine. Ses sujets, il va les puiser dans son environnement immédiat : ses proches, sa terre natale, les habitants du coin. Il n’a aucun besoin d’aller chercher son inspiration au loin : peu importe la distance pourvu que l’on ait l’éloignement.

La femme dont l’artiste s’est inspiré dans cette œuvre stupéfiante était sa voisine, Christina Olson, qui était atteinte de poliomyélite et était paralysée des jambes. La maison est celle de la famille de cette personne. Un jour, Andrew vit Christina qui cueillait des fleurs dans le champ. Il eut alors l’idée de traiter ce sujet. A sa manière : il peignit la ferme des Olson en supprimant la haie de séparation entre ferme et champ. Ensuite, il fit poser son épouse à laquelle il adjoignit les bras et les mains, déformés par la maladie, de Christina. Nous voyons ainsi un corps de jeune et jolie femme, avec bras et mains de vieille femme malade.

« Le monde de Christina » montre une jeune femme, au sol, se traînant dans un champ. Nous la voyons de dos. Elle rampe en direction d’une maison grise isolée qui paraît se situer en hauteur, presque à l’horizon. Nous comprenons tout de suite qu’elle n’y arrivera jamais. Elle est le seul être humain visible.

La capacité suggestive du peintre est d’une puissance inconnue jusqu’alors dans l’art bidimensionnel. Il n’existe absolument rien avec quoi, ou avec qui, comparer. En découle un sentiment étrange de détournement du réel et de sa fonction représentative. Cette angoisse spatiale, obsédante, palpable, ressentie par le spectateur, induit une incertitude du destin de cette « entité féminine » à la posture tendue. La menace qui pèse sur elle et son environnement est présente, immédiate et toute la « normalité apparente » de ce tableau peut basculer vers un irrationnel dangereux, voire dériver dans une panique incontrôlable, en une seconde. Cette attente est de mauvais augure, comme le présage d’un effondrement psychique, peut-être même épicentre d’un tremblement de terre.

Cette distanciation entre le sujet humain et l’endroit où il veut aller, et qu’il n’atteindra jamais, est une constante chez de très nombreux peintres ayant connu la deuxième guerre mondiale. C’est ce que[** René Huyghe*] appelle : «  l’angoisse de l’obstacle ou de la barrière  », dans son monumental ouvrage « L’art et l’homme ». ici, l’obstacle n’est pas montré mais suggéré : c’est l’espace qui sépare Christina de sa maison, ce pré interminable.

On remarquera chez Wyeth, à l’instar de toute la peinture occidentale jusqu’à [**Cézanne*], une angoisse du vide caractéristique de la peur de perdre ses certitudes : il se sent obligé de couvrir de couleurs le moindre bout de toile. C’est tout l’opposé chez le peintre chinois qui se nourrit de ce vide auquel il est, psychologiquement comme physiquement, lié. Mais, malgré ou à cause de cela, l’équilibre interne de la peinture n’est pas bouleversé. Au contraire : la puissance spirituelle et intellectuelle de l’artiste est en accord avec la rectitude de son œil et ses capacités manuelles, dans un équilibre classique parfait puisque l’idée, la vision et la main sont techniquement équivalentes.
Christina nous est présentée de dos. Nous ne pouvons donc pas voir les sentiments qui la bouleversent en cet instant, volonté délibérée du peintre naturellement. Mais la pose indique une évidence : elle crie, appelle à l’aide un membre de la maisonnée, mais personne ne l’entend. La maison paraît fermée, hostile, inhabitée…Mais c’est impossible puisque Christina hurle sa peur vers ce bâtiment. Aurait-elle été, volontairement, abandonnée là ? A-t-on voulu se débarrasser d’elle ? Nous ne le saurons pas : incommunicabilité encore. L’être humain est seul face à lui-même. Il n’est pas maître de son destin. Il ne peut que subir ce qui le dépasse. D’ailleurs observons comment les sources lumineuses peintes éclairent le sujet : Christina est directement sous les «  spots » alors que l’habitation, et ses dépendances, sont très sombres et rendent bien ce sentiment d’hostilité dont la compréhension nous est immédiate.

Les rapports de distance entre Christina et sa maison sont complètement faux : pour s’en convaincre, il suffit d’observer les traces laissées par le tracteur ! La notion de perspective est carrément absente de ce tableau où la planéité domine, autre coup de génie de Wyeth. Bien entendu, ce n’est pas une erreur du peintre mais l’expression de son libre arbitre. Nous sommes là au cœur de ce que seront les recherches picturales de l’école américaine dite «  les hyper-réalistes », qui s’inspireront sans cesse de cette œuvre, en ce sens prémonitoire autant qu’avant-gardiste, autres spécificités du chef d’œuvre.

Quelles que soient les explications apportées, ici ou ailleurs, pour tenter d’approcher la vérité intrinsèque de la toile, elles ne peuvent être que partielles puisqu’un chef d’œuvre gardera toujours une part de mystère. Et heureusement que l’énigme demeure ! Des générations de spectateurs se sont succédé devant le tableau. Ils ont tous eu des commentaires différents et variés. Alors bravo au peintre et merci pour ce bijou, merveilleusement peint et mis en scène.

[**Jacques Tcharny*]


*Contact *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 28/08/2017. (Précédemment publié le 11/03/2017)

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