De Gaulle, Moisan the cartoonist and the excellent satirical newspaper the « Canard Enchaîné »

En préambule, rappelons la définition de la caricature : « représentation grotesque en dessin, en peinture,etc.., obtenue par l’exagération et la déformation des traits caractéristiques du visage ou des proportions du corps, dans une intention satirique visant à décrédibiliser le sujet. C’est donc une reproduction déformée de la réalité ».
Un grand Maître de cet art difficile a besoin d’une victime expiatoire : une « tête de Turc  » lui étant une nécessité absolue. Souvent, dans la mémoire collective, les deux sont associés et font face, main dans la main pourrait-on dire, au jugement de l’Histoire. Il en fut ainsi pour le plus célèbre « couple caricatural » du 19 ème siècle formé par [**Honoré Daumier*] et « [**le Roi des français*] » [**Louis-Philippe Ier*], immortalisé par son «  bourreau graphique » sous la forme d’une poire, pas toujours douce. Il en fut de même pour le plus exceptionnel des duos de ce genre de tout le 20 ème siècle : [**Roland Moisan*] et le [**général De Gaulle*], président de la République de 1958 à 1969.

Natif de Reims, Moisan (1907-1987) est accepté aux Arts Décoratifs de Paris en 1927. Après son service militaire, en 1931, il dessine pour une revue médicale. En 1934, il entre au « [**Merle blanc*] », journal satirique concurrent du « [**Canard enchaîné*] ».
On le retrouve dessinateur à «[**L’Œuvre**] » ainsi qu’à «  [**Le Rouge et le Bleu*] », deux feuilles collaborationnistes abjectes créées par [**Marcel Déat*] sous l’Occupation…
Quelle que soit l’admiration que l’on porte au merveilleux caricaturiste qu’était Moisan, il est impossible de passer sous silence ce passé douteux. En 2015 son fils affirmera* que son père avait travaillé pour ces deux torchons immondes dans le but unique de nourrir sa famille ( ce qui est admissible sans être glorieux et il ne vaut mieux ne pas s’en vanter) et que rien, dans ses dessins de l époque, n’est un panégyrique de Vichy ou de l’Occupant (beaucoup plus discutable)…C’est passer trop vite sur un comportement individuel détestable dans une période noire…

Après guerre, il travaille pour «  [**Le Parisien Libéré*] » et « [**Carrefour*]  » avant de rejoindre « [**Le Canard Enchaîné*]  » en 1956. Ses dessins pour la rubrique «  [**La Cour »*] d'[**André Ribaud*] lui vaudront la gloire : il est celui des caricaturistes du général De Gaulle qui rendra le mieux la personnalité hors-norme de l’homme du 18 juin, devenu «  sauveur de la nation »…L’assimilation du général De Gaulle au Roi Louis XIV est une invention d’André Ribaud, mais sa transcription physique par Moisan est tout aussi fantastique. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment l’artiste parodie le célèbre tableau de [**Hyacinthe Rigaud*] où le monarque autocrate en majesté en impose à sa Cour. On s’y croirait ! Il est, désormais, le caricaturiste du « règne gaullien » et le chroniqueur graphique du digne général.

Sa verve créatrice connut alors son apogée car, et c’est le moins que l’on puisse dire, l’homme l’inspirait ! Pour quiconque a vécu ces années 60, le mercredi était le « jour du Canard » et tout le monde le lisait, particulièrement la rubrique[** «  La Cour »*] où l’on se délectait, en rigolant pas mal, des dessins de l’artiste. C’était un moment de détente et de réflexion… Moisan y était pour beaucoup.

Cette attente hebdomadaire ne peut appeler qu’une seule équivalence dans l’édition de l’époque : l’arrivée du nouveau San-Antonio, du regretté [**Frédéric Dard*], qui était toujours un « événement littéraire » et ne risquant pas de recevoir le Goncourt de l’année !

Après la démission du Général, l’inspiration du dessinateur ira en déclinant. Jamais ses représentations de [**Pompidou,*] [**Giscard*] ou [**Mitterrand*] n’auront l’éloquence, la puissance ou l’efficacité qui les auraient mises au niveau de celles du « Grand Charles  ». D’ailleurs André Ribaud continua, un moment, sa rubrique « La Cour » devenue « La Régence  » sous [**Pompidou*], assimilé au Régent Philippe d’Orléans pendant la minorité de Louis XV, mais l’esprit n’y était plus et tout se termina dans l’anonymat le plus désastreux pour nos deux compères…Une époque était morte, une autre naissait avec d’autres centres d’intérêts…

On raconte que la censure, sur demande de l’entourage du chef de l’état, s’apprêtait à interdire la publication des livres constitués des recueils des rubriques de « La Cour ». Consulté, le général De Gaulle en rejeta l’idée en disant : « Si l’on censure ce livre, il se vendra sous le manteau, je ne le veux pas  »…Les trois tomes de la série furent des best-sellers..
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[**André Ribaud*] a écrit la cour en se souvenant des mémoires du [**cardinal de Retz*] ( un des chefs de « la Fronde des Princes», ce que ne devait jamais lui pardonner [**Louis XIV*]) et surtout des aphorismes de [**Saint-Simon*], la plus grande commère du règne du Roi-Soleil.

Le journaliste dénonce pêle-mêle la militarisation de la Vème République, les pleins pouvoirs exercés par une seule personne, une certaine limitation des libertés publiques, le strict contrôle de l’information, surtout télévisuelle. Moisan illustra magnifiquement les idées exposées par André Ribaud : il dessinait, avec une force de percussion inconnue alors, le monde de «  La Cour », composée de courtisans à perruque vivant repliés sur eux-mêmes, méprisant le peuple et ignorant les problèmes du quotidien, dans des décors versaillais plus vrais que nature.

C’était d’une férocité crue, d’une vérité imparable, mais cette contestation « tout azimut » restait d’une politesse parfaite dans l’écriture des mots comme dans la nervosité du rendu de la ligne à l’encre de Chine : il n’y avait aucune vulgarité dans le dessin à la plume qu’il pratiquait de façon univoque, seulement une dérision impitoyable.

Avec le recul du au temps écoulé depuis cette époque lointaine, on s’aperçoit d’un dépassement de soi-même qui toucha profondément le caricaturiste : une empathie évidente apparaît entre «  l’homme de l’Élysée » et Moisan, qui finit par se laisser séduire par le personnage qu’il a créé. Car, indubitablement, la caricature a dépassé le «  mythe De Gaulle » pour en faire «  un mythe…errant  », pour écrire à la manière du Canard des années 60 . Le général, de toute sa taille, domine les membres de « La Cour » ; son nez, tel celui de Cyrano, l’annonce partout où il passe, avant même qu’il entre… Rien ne semble pouvoir empêcher l’homme du 18 juin de jouer son rôle sur une scène immense : le théâtre du Monde…

Ironiquement, une tendresse involontaire unit alors le dessinateur et sa victime, dans une fusion des contraires devenue plénitude intellectuelle et visuelle au regard du spectateur fasciné. Une histoire court à ce sujet : le général De Gaulle aurait fait savoir à Moisan qu’il aurait aimé un de ces dessins qui stupéfiaient les Français. L’artiste, qui n’en donnait jamais, aurait fait une exception en offrant au «  Grand Charles » sa caricature…

Au moment de la démission du général de Gaulle ( 1969), Moisan dessina une illustration magique où l’on voit « le Roi », de profil et quittant la scène, gigantesque bien sur, portant valise et s’aidant d’une canne, auxquels des ministres fidèles : [**Couve de Murville, Michel Debré, André Malraux*] et un minuscule [**Edgar Faure,*] s’agrippant les uns aux autres par l’arrière des manteaux, le premier s’accrochant au « Roi », le suivent vers son « exil » de Colombey les deux-églises… A l’autre bout du dessin deux retardataires, dont [**Robert Schuman,*] essayent de les rattraper alors que de l’autre côté de la balustrade un [**Pompidou*] hilare les regarde partir et que nous voyons l’entrée de la résidence du Président de la République au lointain… Curieuse version de la légende des Sept nains, mais sans Blanche-Neige ! La nostalgie qui se dégage de ce «tableau vivant » est d’une profondeur particulière… Moisan devinerait-il que le meilleur de son œuvre est déjà écrit ??

Artisan de la plume et de l’encre de chine en utilisation directe ( sans passage par l’usage premier du crayon), il aimait utiliser une bonne documentation, fiable et précise. Il commençait ses caricatures par les yeux autour desquels il ordonnait les attitudes. Ses représentations fourmillent de détails que le lecteur paresseux ne remarque pas alors qu’ils sont la quintessence de son art. Ses compositions sont toujours ambitieuses, assez truculentes et d’une qualité esthétique incomparable. Tous ces éléments participent à la grandeur de sa vision du Monde….

C’est cela qui le rapproche le plus de sa victime favorite : [**Charles de Gaulle*] qui savait parfaitement que Moisan, même en le caricaturant, le grandissait encore aux yeux des Français, voire à ceux des étrangers, lui ouvrant les portes du Panthéon universel de l’Art comme le général avait forcé celles de la grande Histoire.

[**Jacques Topor*]


Illustration de l’entête: 8 juillet 1962, De Gaulle et le chancelier d’Allemagne Konrad Adenauer, se rencontrent à Reims dans le cadre de la réconciliation franco-allemande


*Vierzonitude 1er mars 2015 11h56 blog
La dernière rétrospective de son œuvre dessinée s’est tenue aux Archives Nationales en 2007.


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WUKALI 22/08/2017. (Précédemment publié le 25/02/2017)

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