Fundamental Greek art


Ce sujet est l’un des plus compliqués, si ce n’est le plus ardu, à traiter de toute l’histoire de l’art tridimensionnel, pas tant qu’il soit, intrinsèquement, d’un abord impossible mais le peu d’œuvres parvenues jusqu’à nous et une longue tradition légendaire ont modifié l’aspect sous lequel nous apparaît la sculpture grecque antique : les noms prestigieux de [**Phidias*], [**Praxitèle*] ou [**Lysippe*] flottent dans le mental des conservateurs de musée, d’historiens d’art professionnels et d’amateurs éclairés, tous en quête de gloire.

Imaginez : redécouvrir une sculpture de Phidias, ce demi-Dieu perdu dans les oubliettes du temps ! Mais comment réaliser un tel exploit, alors que nous ne possédons pratiquement rien de cette époque lointaine ?

Pendant des siècles, on a voulu voir dans les quelques travaux antiques importants qui existent encore des originaux grecs de l’apogée de la culture grecque : l’Âge d’or de [**Périclès*] à Athènes, au cinquième siècle avant notre ère.

Les[** Richardson*], au dix-huitième siècle, ont montré l’inanité et la vanité d’une telle entreprise puisque la quasi-totalité des statues que nous croyions grecques se sont révélées être des copies romaines du temps des [**Antonins*] ( notre deuxième siècle), souvent des travaux de reproduction mécanique en marbre, d’après des originaux grecs en bronze. De plus, la majorité de ces copies ont été restaurées, souvent immédiatement après leurs découvertes, parfois par de grands sculpteurs : ainsi [**Girardon*] a travaillé sur la remise à neuf de la Vénus d’Arles, etc…On raconta même que [**Michel-Ange*] aurait participé à la reprise du Laocoon ! Rien n’est plus faux : il assista à la découverte, c’est tout, mais le fait laisse rêveur.

Il est, aujourd’hui, historiquement prouvé que la VRAIE sculpture grecque antique n’a strictement rien en commun avec ces copies romaines qui donnent, au premier regard, la sensation d’un classicisme de la forme, arrêté, et une impression de prise de vue instantanée. Mais la vision réductrice que l’on en avait eut la vie dure : il fallut attendre l’arrivée à Londres (vers 1820) des marbres des frontons du Parthénon d’Athènes, achetés par [**Lord Elgin*], pour que le monde savant accepte cette évidence, non sans mal.

Puis quelques originaux grecs tardifs furent trouvés (Vénus de Milo, Victoire de Samothrace) et le doute ne fut plus permis. Les années 1850/1950 reconsidérèrent toute la perspective historique traditionnelle, aboutissant aux retentissantes synthèses de la deuxième moitié du vingtième siècle*.

On tenta alors, de manière excessive, de retrouver la main de Phidias dans telle ou telle métope du Parthénon, la part de Praxitèle dans une mauvaise Vénus romaine, etc… Pour n’aboutir à rien puisque nous n’avons aucun point de comparaison potentiel.

Il est plus honnête, et plus courageux, d’avouer notre ignorance, une ignorance définitive, et de nous attacher à essayer de mettre en exergue les œuvres authentiques de la Grèce antique que l’Histoire, et la chance, nous a léguées. Le répertoire actuel en cite quelques-unes de taille conséquente, en bronze (en général trouvées aux cours de fouilles sous-marines sur des navires ayant sombré) et en marbre, grec évidemment ( [**Paros, Pentélique, Hymette*]).

Cet article sera consacré à deux séries de travaux qui servirent d’étalon-or  à notre compréhension du classicisme grec : les frontons du [**Temple de Zeus à Olympie*] et ceux du [**Parthénon d’Athènes*].

– [**1 Les Frontons du Temple de Zeus à Olympie*]

Le temple était destiné à recevoir la statue colossale de Zeus par [**Phidias*], en or et ivoire sur âme de bois. Elle était l’une des « Sept merveilles du monde antique ». Nous ignorons la date de sa destruction. En revanche sa description par[** Pausanias*], le grand voyageur de l’antiquité, nous est connue, ainsi que celle de [**Strabon*].
Les frontons sont exposés au musée archéologique d’Olympie et dits «  en style sévère  ». En réalité, l’écart d’âge avec ceux du Parthénon est faible : entre vingt et trente ans d’après les sources. Ils sont en marbre de Paros, à l’exception de quelques restaurations à base de marbre pentélique sur certaines parties du fronton ouest. Reconnaître un marbre grec du Carrare italien est enfantin : l’élément constitutif du marbre est un cristal. Les cristaux de marbre de Carrare sont égaux entre eux et uniformément liés, donnant une apparence régulière et une densité identique dans toutes les veines marbrières ; alors que tous les marbres grecs montrent des cristaux de tailles assez différentes et une densité variant légèrement suivant les endroits de la veine marbrière. La différence se voit à l’œil nu.

Les frontons datent du milieu du cinquième siècle avant notre ère. Celui de l’Est a pour dimensions : largeur 26,39 mètres, hauteur maximum de 3,47 mètres. On y voit 21 statues, le sujet étant les préparatifs de la course de chars entre Pélops et Oenomaos, mythe fondateur des jeux olympiques antiques. A l’exception de trois chevaux, les statues sont des ronde-bosses. Aucun élément originel en bronze n’a été retrouvé ( armes, chariots…), mais nous savons qu’elles existaient. Originellement, les statues étaient peintes.

La reconstitution générale des frontons est discutée depuis toujours, aucune n’est entièrement convaincante. Il vaut mieux observer les sculptures, mais aucune n’est complète.

Ce qui se lit immédiatement sur le fronton Est, c’est une vision globale du sujet illustré : une tendance poussée à la verticalité, probablement due au fait que les fidèles devaient être capables de comprendre l’action décrite vue de loin. C’est ce même principe qui a dominé la mise en place des décors de nos cathédrales : il faut impressionner les populations ignorantes, qui doivent être soumise à la volonté divine…Et à celle du clergé local.

Les masses musculaires des personnages sont d’un réalisme idéalisé : parfaitement décrites et mises en place, elles appartiennent à des athlètes antiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec le commun des mortels. Malgré les dégâts constatés sur les visages, on voit bien qu’ils ne sont pas individualisés : aucun sourire, aucune expression, seulement une morne attractivité lisse et uniforme. Le côté descriptif, dans ce fronton, est dominant. Même le cheval le plus intact semble figé dans l’instant. Pourtant, un lien de causalité unit toutes ces sculptures : il faut démontrer la puissance de Zeus. Une harmonie globale, agréable, d’essence architecturale, caractérise ce que nous voyons du fronton originel, notre frustration n’en étant que plus grande de ne pas avoir sous les yeux l’ensemble en parfait état.

Le fronton Ouest est attribué par [**Pausanias*] au sculpteur [**Alcamène*] qui n’est, pour nous, qu’un nom. Ses dimensions sont très proches de celles du fronton Est. Il montre le combat, acharné et violent, des lapithes et des centaures lors du mariage de Pirithoos. Aucune des statues n’est impeccable mais celle représentant Apollon est la mieux conservée, dans un état général assez impressionnant bien que manque la jambe droite. Comme il s’agit de la plus importante sculpture du fronton nous allons pouvoir mieux la décrire.

Le lumineux Apollon, figure centrale de grande taille, est statique alors que la mêlée du combat est confuse. Au premier abord, il semble au-dessus de l’événement, bien qu’il soit venu à l’aide des lapithes. Au côté droit, en meilleur état que le gauche, on voit la jeune mariée Hippodamie attaquée par le centaure Eurytion que Pirithoos s’apprête à tuer. Puis un éphèbe est saisi par une des créatures mythiques alors que, plus éloignée, une femme lapithe, à la robe déchirée, se dégage de l’étreinte d’un centaure blessé d’un coup d’épée par un de ses ennemis. Tout est mouvement, tout est grouillement, tout est enfer dans ce lieu de violence dantesque. On notera le « drapé mouillé » de tous les vêtements apparents. Seul le dieu paraît calme, presque serein…

Mais regardons son bras droit, magistralement et puissamment orienté, en signe de désignation du clan victorieux : les lapithes. Apollon n’a aucune hésitation : ces abominables Centaures, toujours prêts à s’enivrer et à convoiter les femmes des humains doivent être châtiés… Ils vont l’être et se faire massacrer par leurs adversaires, ainsi le dieu en a-t-il décidé. Les détails de sa musculature sont magnifiques de précision, le visage, aux traits nettement plus individualisés que ceux du fronton Est, est énergique et volontaire avec son nez parfaitement droit, sensuel et énervé, avec ses lèvres serrées et son regard destructeur. A noter aussi sa chevelure regroupée, classique de ce que nous appelons « le style sévère », probablement à tort.

La puissance exprimée par ce superbe corps d’athlète n’est pas le moindre attrait de ce fronton, entièrement conçu autour de la statue d’Apollon. Le lien évident qui lie les différentes parties de ce fronton est d’une chaleur humaine supérieure à ce qui se voit au fronton Est, certes, mais cela n’est-il pas du à son meilleur état de conservation ? Nous n’aurons jamais aucune certitude à ce sujet. Ce qui est évident c’est qu’une harmonie impressionnante en émane. La statue du dieu n’est pas loin d’être, à nos yeux, un archétype de la statuaire antique, c’est-à-dire un modèle parfait des capacités des sculpteurs de l’Antiquité classique. Il n’existe rien de ce genre dans l’art tridimensionnel occidental, d’essence différente.

L’ensemble de ces deux frontons montre un métier incontestable, des talents fébriles et un génie organisé que l’on ne rencontre pas dans ce qui est parvenu jusqu’à nous du génie antique…Sauf dans les frontons du Parthénon.

– [**2 Les frontons du Panthéon d’Athènes*]

Ce sont deux groupes de statues, en marbre pentélique, réalisées par nombre de sculpteurs sous la direction de[** Phidias*]. [**Pausanias*] a décrit l’ensemble : à l’Est la naissance d’Athéna, à l’Ouest la dispute d’Athéna et de Poséidon pour devenir la divinité tutélaire de la ville. Ce mythe local était alors très en vue : se disputant la cité, Poséidon fit jaillir une source sur l’Acropole mais Athéna offrit l’olivier aux habitants et ces derniers optèrent pour la déesse.

Les frontons sont, malheureusement, très abîmés. Achetés par[** Lord Elgin*] au début du XIXème siècle, ils furent transférés à [**Londres*] et sont conservés au British Museum, quelques fragments se trouvent encore au musée de l’Acropole d'[**Athènes*] et quelques autres au musée du Louvre à[** Paris.*]

Le Parthénon n’était pas prévu pour être un temple mais un trésor abritant la statue colossale d’Athéna Parthénos, due à [**Phidias*]. C’était une statue chryséléphantine en or et ivoire sur âme de bois qui disparut à un moment indéterminé de notre premier millénaire. On affirme qu’elle mesurait douze mètres de hauteur…

Les comptes de la construction du Parthénon, parvenus jusqu’à nous, indiquent que les frontons furent créés entre 438 et 432. Du fait de l’ampleur des travaux et du peu de temps que cela prit, il est certain que de nombreux sculpteurs y travaillèrent en même temps. D’ailleurs, le fronton Ouest semble d’inspiration quasi-maniériste, le fronton Est apparaissant plus classique.

Les dimensions en sont : 3,43 mètres au centre, sur 28,35 mètres de longueur. Les statues sont les plus grandes œuvres de fronton jamais réalisées en Grèce classique. Elles sont toutes d’un bloc et en ronde-bosse, l’arrière étant autant travaillé que l’avant, même s’il restait caché. Sur certaines statues, des détails invisibles du sol ont été terminés, sur d’autres pas. On note aussi que des sculptures ont été diminuées de quelques centimètres afin de les installer à l’endroit pour lequel elles étaient prévues, ce qui signifie une absence de repérages préalables et c’est surprenant. De même plusieurs statues étaient inclinées vers l’extérieur pour les rendre plus visibles, allant jusqu’à 30 cm au-dessus du vide, donc les pieds de ces sculptures dépassaient de la bordure. Des systèmes de fixation existaient (chevilles, crampons, étais de fer…). Les sculptures étaient peintes et rehaussées d’éléments en bronze, aujourd’hui disparus.

Face à ce qui reste des frontons, dans la grande salle du British Museum qui leur est consacrée, le ressenti du spectateur évolue de la surprise devant ces merveilleux marbres mutilés à une synthèse imaginative de ce qu’ils devaient être. Leur grandeur, leur puissance saute aux yeux de n’importe quel amateur cultivé, leur but aussi : démontrer la puissance d’Athéna. Une force bouillonnante surgit de l’intérieur de ces pauvres pierres, ravagées par le temps, venant irradier le visuel puis le mental du spectateur fasciné. Face à ces œuvres uniques, le souffle du génie s’empare des lieux et nous envahit. Le sentiment qu’une vision d’ensemble guida le maître d’œuvre devient une certitude.

[**Observons-les de plus près*] 

Au fronton Ouest, nommée ainsi parce que ses omoplates montrent des trous carrés où devaient se caler les ailes, on voit Iris, qui a perdu jambes, bras et tête mais dont le reste du corps est en assez bon état pour que nous devinions l’action : elle se rue vers l’avant dans un mouvement irréversible que les drapés mouillés, collés au corps par Éole, accentuent. Sa tunique est relativement courte, les seins sont bien marqués, l’attitude générale ne laisse aucun doute : la violence de cet affrontement entre divinités est terrifiant. Dernier détail : le vêtement était tenu par une ceinture de bronze qui a disparu : on en voit l’emplacement.

Sur le même fronton, l’extraordinaire corps mutilé de sa tête, de ses pieds et de ses avant-bras, se dressant dans l’espace par un effort volontaire, est d’une qualité exceptionnelle malgré les usures visibles sur le marbre, une vitalité incroyable en émane, les délicats passages du ciseau sur l’abdomen, comme sur les parties génitales encore existantes, sont d’un travail que Michel-Ange n’aurait pas désavoué ! Quant à la découpe du torse, sa mise en place dans l’espace environnant, que soulignent la survivance des épaules, n’a rien à envier au génie de Donatello. Nous sommes là au niveau suprême de l’Art tridimensionnel.

Le groupe de deux femmes allongées de ce fronton est magnifiquement traité avec ses innombrables plis, sa découpe précise du marbre, une belle mise en place de « corps aux seins mûrs »mais, là-aussi, la vie semble absente : le métier du sculpteur est certain mais son talent est réduit.

Survécut aussi une tête de cheval bouche ouverte, d’un traitement sculpté fin, nerveux, au réalisme sans la moindre idéalisation. Les globes formant les yeux semblent sur le point de sortir des orbites, les naseaux écumant sont d’une vérité rare tandis que la stylisation de la crinière fait penser aux années 1930…Le mors en bronze a disparu de la bouche, ainsi que les dents… L’objet n’est pas d’une qualité fabuleuse, mais il a le mérite d’exister et de prouver que l’art grec et l’art romain sont d’essences différentes : comparez-le aux chevaux de San Marco à Venise et vous comprendrez.

Passons au fronton Est et regardons la statue dite de Dionysos : si le rendu du corps est impeccable, le souffle épique manque. Preuve, s’il en fallait, qu’une autre main a créée ce marbre qui annonce la sculpture romaine plus qu’autre chose: notamment le Mercure accroupi du Musée d’Art Antique de Naples, ce qui n’est pas un hasard.
Plusieurs corps de femmes du fronton Est sont encore présentes, toutes possèdent les mêmes caractéristiques : belle mise en scène spatiale, drapés mouillés d’un réalisme assumé, détails fins du traitement du marbre. Elles ne sont pas dues au même ciseau mais se ressemblent suffisamment pour que nous puissions affirmer que les praticiens qui les réalisèrent venaient du même atelier.

[**Que déduire de toutes ces observations ?*]

Il est aveuglant que les frontons du[** Parthénon*] doivent beaucoup à ceux d'[**Olympie*]. On peut certifier que les premiers seraient inexplicables sans les seconds. On peut considérer que le « Maître d’Olympie » était aussi le chef de chantier du Parthénon, en ce qui concerne les sculptures au moins.

La tentation de crier : « C’était Phidias ! »arrive vite, mais il faut y résister : nous n’avons aucune certitude et n’en aurons jamais. Que Phidias ait participé aux deux, c’est sûr. Qu’il soit l’auteur du torse dressé du fronton Ouest, la statue de la plus haute spiritualité qui nous soit parvenu du Parthénon, est envisageable. Ce qui n’est déjà pas si mal. Personne ne peut aller plus loin.

Mais l’apport le plus important de ces frontons à la culture occidentale, c’est d’avoir permis une remise en ordre de nos connaissances sur la sculpture antique, de nous avoir montré sa vérité et à quel point nos interprétations en étaient fausses. L’échelle des valeurs en fut changée. Notre conception de l’évolution de la sculpture antique aussi. Ce qui rendit les historiens de l’Art plus modestes et le public cultivé plus réceptif.


[**Jacques Tcharny*]


Bibliographie:
L’Univers des formes : les 4 volumes sur la Grèce antique


Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 11/08/2017
Illustration de l’entête: frise des Panathénées. British Museum
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