The whole writings of one of the most famous Fathers of the Church reedited

Chose incroyable : la dernière édition française des Œuvres Complètes de [**Tertullien*] datait du début du XIXème siècle Les éditions Les Belles Lettres viennent de combler cette lacune en mettant à la disposition de nos contemporains l’ensemble de l’œuvre de ce Père de l’Eglise en un seul volume de 1200 pages. Cette redécouverte permet de plonger quasi jusqu’aux sources du christianisme, et de retrouver la théologie chrétienne et ses dogmes, par conséquent aussi la culture européenne, dans son ère de formation.

– [**Mais d’abord qui était Tertullien ?*]

Un Africain – comme, beaucoup plus tard [**saint Augustin*] – né vers l’an 150 à Carthage. Ses écrits, qui sont d’un engagement total, laissent voir un homme alliant la plus forte passion avec un sens très développé de la logique. Plus exactement : un homme qui va, souvent avec un rare génie, jusqu’au bout de sa pensée, mais instable (il a changé plusieurs fois de point de vue général). Témoignant de cette instabilité, sa trajectoire intellectuelle semble étrange, finissant curieusement : elle débute par le paganisme, passe par le christianisme dont il est l’un des plus extraordinaires théoriciens, se révélant écrivain de génie, avant de finir dans diverses hérésies sectaires plus ou moins charlatanesques, en particulier le montanisme. [**Montan*] était un mélange d’illuminé et d’imposteur qui affirmait être le Paraclet en personne ! Tertullien le suivit !

Deux livres de Tertullien sont d’une exceptionnelle beauté – beauté littéraire et beauté philosophique. Peut-être même sont-ils plus beaux encore que ceux de saint Augustin ? Leur redécouverte engendre l’émerveillement. Il s’agit de [**Contre Marcion*] et de [**L’Apologétique*]. La pensée de [**Marcion*] étai un néo-manichéisme que Tertullien, animé d’une puissance logique sans faille, réduit à néant. Dans ces deux ouvrages le talent polémique se combine avec les qualités déjà évoquées. Tertullien a besoin d’une doctrine, ou même d’un univers, à attaquer pour déployer la partie positive de sa pensée. Il construit en détruisant. Dans L’Apologétique, cet univers est celui de la cité, [**Rome*]. Ce n’est pas un polémiste gratuit et vain, la polémique participe de l’édification d’une pensée structurée, forte et nouvelle, originale. Bien plus forte que celle de ceux avec qui il croise le fer de l’argumentation. Bref, il invente de la pensée. Il est une origine : après lui on ne peut plus penser comme avant. Chez Tertullien la polémique atteint son plus haut degré de fécondité, elle est accoucheuse. Ces deux ouvrages restent imprégnés d’une profonde influence stoïcienne, en particulier dans la preuve de l’existence de Dieu par le consensus, le sens commun universel. Tertullien s’y révèle aussi, avant saint Augustin, le premier penseur de la Trinité.

Une chose frappe particulièrement chez lui, du moins avant sa chute dans le montanisme et son moralisme extrémiste qui exclut le pardon, la rémission des fautes. C’est l’exaltation de la chair, appuyée sur la réflexion concernant la résurrection. Tertullien s’oppose au mépris pour la chair, avouant la nécessité d’en dresser l’éloge. Il précise : la chair est innocente, c’est l’âme qui a fauté. Mieux : « la chair, privée de l’âme est incapable du péché » C’est [**saint Augustin*] qui introduira la culpabilité, souvent morbide, dans le christianisme, en particulier en condamnant la chair. Chez Tertullien, au contraire, antérieurement à des développements historiques allant en sens contraire, et, finalement en accord avec le thème de la résurrection des corps, le christianisme apparaît à son lecteur comme une religion de la chair. Tout le contraire d’une religion de la condamnation a priori de la chair que [**Nietzsche*] combattra. Bref, la pensée de Tertullien est le christianisme d’avant la faute.

Le lecteur se délecte, au passage, de trouvailles, qui forment de profonds sujets de réflexion. « Qu’est-ce qu’un dieu nouveau sinon un faux dieu ?», demande-t-il. Le contraire de [**Heidegger,*] en attente d’un dieu nouveau qui seul, selon le penseur allemand, « pourrait nous sauver » ! Ou bien l’apologie des petits animaux, de la complexité admirable de leurs constructions (la ruche, la toile d’araignée), attendu que « la grandeur se manifeste dans la petitesse, aussi bien que la force dans l’infirmité ».

Existe pourtant une face sombre dans son œuvre. Un immense écrivain, un penseur de haut vol, un génie, peut écrire et penser des choses abominables. Il peut, par son influence, la force de sa beauté, contribuer à mettre toute une culture sur une mauvaise voie. Dans tous ses combats, motivés par une foi aussi ardente que changeante, Tertullien a cru bon, a cru pieux, de s’en prendre aux Juifs. Aux Juifs en tant que peuple, qu’êtres humains. L’un de ses livres porte le titre Contre les Juifs. Se rencontre dans ces pages l’une des origines de l’antijudaïsme qui a empoisonné le christianisme pendant 20 siècles. L’accusation de déicide est centrale, portée par une rhétorique qui retourne l’Ancien Testament contre les Juifs, qui en sont pourtant les auteurs : « Ezechiel annonce votre ruine comme châtiment de votre déicide ». Il théorise l’infériorité civile des Juifs, préparant théologiquement la ghettoïsation : « le peuple juif », dit-il, doit être « asservi » au nouveau peuple, le peuple chrétien. Il présente la circoncision comme un signe voulu par Dieu pour éliminer par simple vue les Juifs de l’entrée dans la Jérusalem céleste lorsque le moment en sera venu, à cause de ses « crimes ». Cet ouvrage est plus qu’un pamphlet ; c’est un texte théologique et théorique suintant la haine qui donne des fondements intellectuels aux persécutions antijuives des siècles ultérieurs et à cet « enseignement du mépris » auquel [**Jean-Paul II*] a mis un terme.

En parcourant cet ensemble, le lecteur se fait archéologue, retournant aux commencements du christianisme, aux premiers pas de l’Europe chrétienne. Plus qu’une source où de nombreux écrivains et penseurs sont venus puiser, Tertullien [**figure l’une des matrices de la culture européenne, une sorte d’utérus. La formule de Simone de Beauvoir*] « on ne naît pas femme, on le devient » est un clone de celle de Tertullien, « on ne naît pas chrétien, on le devient ». Quand [**Bossuet*] évoque le cadavre comme « ce qui n’a de nom dans aucune langue », il répète mot pour mot Tertullien. |left>

[**Kierkegaard*] – et par conséquent, plus ou moins consciemment, l’existentialisme et à sa suite la philosophie du XXème siècle – le reprend et s’inspire de lui. Son Apolégétique, la plus belle qui soit, s’articule autour la notion du christianisme comme « nom », selon une façon de conceptualiser que l’on rencontre, de nos jours, chez Jean-Claude Milner. Même quand il n’est pas cité, quand il est oublié, quand il est ignoré et inconnu, son influence gigantesque continue de nourrir la culture. Cette édition rend visible une présence qui jusqu’ici était forte et invisible.

[**Robert Redeker*]|right>


[**Tertullien
Œuvres Complètes*]
Éditions Les Belles Lettres, 1200 pages, 69€.


Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 01/07/2017

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