A modest and smart artist and sculptor of the so-called Ecole de Paris


Montmartre d’abord, Montparnasse ensuite…Des lieux mythiques de « la bohème » du Paris de la Troisième République, de « l’école de Paris », où des artistes venus de tous les coins du monde se rencontraient, échangeaient et poursuivaient, chacun, leur aventure personnelle…Temps béni où tout était possible…

Naturellement, tout cela est faux ! Vivre de son art était très difficile et les vaches maigres permanentes. Malgré tout, les plus motivés, les plus doués et les plus chanceux eurent des destins heureux. Dans ce bouillon de culture novateur, les Russes et les Espagnols étaient parmi les plus nombreux.

Les espagnols : [**Picasso*] évidemment, [**Juan Gris*], quelques sculpteurs aussi, tels [**Mateo Hernandez*], [**Julio Gonzalez*] ou l’aragonais [**Pablo Gargallo*], tous marquèrent l’histoire de l’art moderne.

Pablo Gargallo(1881-1934) rencontra Picasso et d’autres jeunes artistes au fameux café :  « Els Quatre Gats », à [**Barcelone*] vers 1896. Vite remarqué, sa première exposition, collective avec d’autres garçons talentueux, a lieu en 1898.

Il commence une série d’allers et retours entre [**Barcelone*] et [**Paris*] en 1903. Ce n’est qu’en 1924 qu’il s’installera définitivement dans la capitale française. Très malade ( il chercha à s’engager dans la Légion étrangère en 1914 mais sera réformé pour ses graves problèmes pulmonaires), il décédera prématurément en 1934, âgé de seulement 53 ans.

Graduellement, son œuvre est passée à la postérité. Aujourd’hui les grands collectionneurs, comme les plus importants musées d’art moderne de la planète, se jettent tous sur la moindre sculpture de l’artiste apparaissant en vente, d’autant plus si la provenance de l’objet possède un « pedigree » traçable.

Tôt dans sa carrière, il a travaillé pour des décors monumentaux, souvent en collaboration avec des architectes (la cheminée de l’hôtel Espagne en 1899, les bas-reliefs des vertus et des péchés capitaux en 1906, la décoration sculptée intérieure et extérieure de l’hôpital de la sainte-croix entre 1906 et 1911, toutes ces commandes obtenues à Barcelone).

A Paris en 1907, il découvre « Les demoiselles d’Avignon » de Picasso, dans l’atelier du peintre. Il en sera tellement impressionné qu’il en changera sa manière, en intégrant le cubiste dans ses recherches, plus dans son application pratique que par sa théorie : il n’était pas, et ne sera jamais, un théoricien de l’art. Il ressentait le cubisme comme une nécessité inévitable, qu’un jour ou l’autre il dépasserait, inévitablement.

En 1911, membre de l’atelier de [**Wlérick*], il réalise son premier masque en métal ( Petit masque à la mèche) : dans une étroite feuille de cuivre découpée et courbée comme désiré, il martèle ce métal malléable permettant la création de zones douces d’ombres et de lumières.

En 1912 il façonne, en partie dans ce nouveau style, le « portrait de Picasso » en terre cuite et en pierre, son premier travail qui fut, immédiatement, reconnu comme un chef d’œuvre et qui le fit connaître en lui permettant d’atteindre une notoriété internationale.
A Barcelone, en 1916, il INVENTE un torse de femme en feuilles de cuivre à l’érotisme torride. Ce ne sera pas la dernière fois..
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Puis il teste un nouveau métal : le plomb, dont la malléabilité lui permet pliages et soudage. Finalement, toutes ses expérimentations aboutissent à quelque chose de totalement nouveau: la découverte de « la forme en creux », les volumes convexes classiques cédant la place à des volumes concaves, négatifs des premiers. Trois sculptures inaugurent cette nouvelle manière : « La femme au repos en creux », « La maternité en creux  » et « La femme couchée en creux ». Elles sont, toutes les trois, de magnifiques expressions de la synthèse réussie par l’artiste. Ses travaux sur le fer, le cuivre ou le plomb, marquent une étape capitale de l’évolution technique de la sculpture moderne : il est le premier à avoir compris comment transférer le cubisme des « papiers collés » de Picasso et de Braque dans le métal voulu, cuivre ou fer.

Progressivement, [**Gargallo*] applique au métal la forme en creux, dans des dimensions de plus en plus grandes. L’allègement du matériau l’autorise à mieux interpréter le mouvement dans l’espace ( la série des danseuses de 1924), dans des détails plus fins, dans des gestes plus flexibles.

Il ne faudrait pourtant pas voir en lui un révolutionnaire excessif : toute sa créativité s’exprime par ses recherches sur le travail des métaux, certes, mais également par une plastique classique, et parfaite de ce point de vue, dans le travail du marbre de ses rondes-bosses ( Baigneuse 1924, Porteuses d’eau 1925), fortement teintées d’érotisme sublimé et de volonté de rendre la beauté formelle.

En 1926, avec « La petite tête au bonnet phrygien », il est le premier sculpteur contemporain à utiliser la soudure autogène au fer, méthode de travail qu’il a appris de son compatriote [**Julio Gonzalez*]. Les éléments sont maintenant soudés les uns aux autres.

Il est exposé au [**Japon*] cette année-là. En 1927, il créé la série des « Masques d’Arlequin », neuf au total. Il y utilise, la aussi pour la première fois, les capacités suggestives du vide : yeux, nez, lèvres, ou autres éléments faciaux, sont lancés dans l’espace, en avant du vide.

Avec le masque de [**Kiki de Montparnasse*](1928), il obtient une ressemblance incroyable par l’utilisation du vide, devenu élément constitutif du portrait sculpté. Il est maintenant un sculpteur reconnu et apprécié dont les œuvres se vendent très bien.
En 1929 commence son « époque du fer ». Elle durera jusqu’à sa mort en 1934. En 1930, il réalise ses fameux trois portraits de [**Greta Garbo*], versions légèrement différentes l’une de l’autre. La beauté formelle classique de ces trois créations est évidente : longs cils, bouche idéale, boucles de cheveux illusionnistes…Tout y est transparence et perfection.

Arrive 1933 : Gargallo, toujours à la recherche de nouvelles terres inconnues à découvrir, atteint le nirvana de la beauté suprême avec sa synthèse personnelle qu’est « Le Prophète », esquissé en plâtre dès 1904.

C’est un bronze de grandes dimensions : 238 x65 x43 cm, fondu en sept exemplaires par le célèbre [**Alexis Rudier,*] éditeur privilégié de [**Rodin*]. Il est signé sur la terrasse. L’artiste le considérait comme le chef d’œuvre de sa vie.

Existent trois dessins à l’encre, datés de 1904, représentant dans la même attitude déclamatoire le sujet. Une tête de prophète en cuivre, de 1926, présentée au Salon d’automne, insistait déjà sur l’aspect éloquent du cri, exprimé par l’image d’une bouche ouverte balafrant le visage.

La frontalité, marque d’un hiératisme voulu sciemment, la puissance de la structure sous-jacente de l’homme en contact avec le ciel, les courbes denses cernant des volumes vides, soulignent l’emphase du geste biblique oratoire. Tout cela accentuant la force de cette figure farouche et démoniaque d’un visionnaire sacré, que nous impose Gargallo .
Le bras droit levé dont la main brandit une sorte de corne(?), le gauche tenant un immense bâton se finissant en crosse, les jambes costaudes solidement arc-boutées sur des pieds posés rageusement sur la terrasse, la peau d’animal qui recouvre ce prophétique demi-dieu qui jette l’anathème sur son peuple impie, le rendu énergique de la barbe et des cheveux, l’élan vital insufflé à la statue par sa colonne vertébrale devenue axe du monde, le cri de tonnerre issu de cette bouche d’où sort une voix terrifiante, la volonté suggérée habilement par la force tellurique des épaules surélevées par la colère de ce Moïse qui ne dit pas son nom mais que tout-un-chacun reconnaît facilement, tout cela confère à la sculpture la marque du génie de l’Espagnol.


[**Gargallo*] a côtoyé les cubistes sans vraiment appartenir à leur groupe. Il fut le premier expérimentateur de techniques nouvelles au service de la sculpture moderne : il fut le premier à créer des sculptures en métal découpé, on lui doit également l’invention des œuvres de métal riveté, brasé puis soudé, dès 1926. Son importance dans l’évolution artistique moderne s’est révélée petit à petit, mais de manière indiscutable. Très discret, mort beaucoup trop tôt en pleine gloire ascensionnelle, il n’est entré qu’après la Seconde Guerre mondiale au Panthéon des artistes. La place qui lui était due est, aujourd’hui, unanimement admise par tous. Cet homme modeste avait parfaitement conscience de son génie, particulier, qui lui fit refuser l’enseignement de son art à Picasso !

Hommage lui soit donc rendu. Il en sourirait, avec satisfaction, s’il pouvait connaître le jugement que l’Histoire a porté sur son œuvre.

[**Jacques Tcharny*]


Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 02/06/2017

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