A revolutionary political activist in Russia before Lenin and the October revolution


Tous les amateurs d’histoire apprécient le Mercure de France et nombre de ses parutions consacrées aux biographies. Certaines ont été écrites par des personnages dont nous connaissons l’importance à leur époque car nos maîtres, instituteurs ou professeurs, nous en ont parlé, mais la plupart ont disparu de l’inconscient collectif. Cela ne veut surtout pas dire qu’ils sont des personnages secondaires de l’histoire, loin de là, leurs noms, leurs actions furent connus, de la grande majorité de leurs contemporains ; mais l’Histoire est souvent cruelle et ouvre ses oubliettes. Observons en tous cas que l’action de ces hommes et de ces femmes a, de fait, fait évoluer l’histoire. À telle enseigne, sans l’action de [**Vera Figner*], dont le Mercure de France publie en collection de poche les mémoires et qui retrace son action ainsi que celles de ses camarades, [**Lénine*] tout comme la révolution russe auraient-ils connu le même succès, la même forme ? On peut en douter !

Maintenant bien évidemment je suis français et je connais bien mieux l’histoire de France et ses principaux acteurs, fussent-ils secondaires. Serais-je russe, je connaîtrais au moins le nom de Vera Figner, ne serait-ce que par le nom attribué à bien des rues dans toutes les villes du pays.


Une chanson en hommage à Vera Figner

Pour bien comprendre la révolution russe de [**1917*], il faut savoir d’où elle vient et de ce point de vue connaître non seulement l’état sociologique, économique, politique du pays, mais aussi particulièrement les tentatives de renversement du pouvoir et leurs échecs. Lénine, quand il théorise l’action politique des communistes dans « Qu’est-ce que l’État ? », leur prise de pouvoir, a analysé les échecs de ses prédécesseurs. Il connaît leurs erreurs, leurs doutes, les impasses dans lesquelles ils se sont engouffrés. Et c’est fort de cette analyse qu’il arrive lui et ses camarades à réussir la révolution.

Parmi ses prédécesseurs se trouve une femme : [**Vera Figner*] qui a consacré toutes sa vie à la révolution. Elle est née en 1852 et décédera en 1942. Quatre-vingt-dix ans au service de la révolution dont 25 dans la terrible forteresse de Schlüsselbourg. Elle n’était pas bolchevique, elle ne fut pas, loin de là, une idolâtre de [**Staline*], et pourtant devenue une vraie icône de la lutte pour le peuple, une sorte de caution morale, elle ne fut jamais inquiétée par le dictateur géorgien.

Les mémoires d’une révolutionnaire vont de sa naissance (1852) au 12 octobre 1884, jour où elle est amenée à Schlüsselbourg. Vera Figner est née dans une famille de la petite noblesse rurale. Très vite, sous l’influence d’un de ses oncles, elle prend conscience des inégalités sociales particulièrement fortes en[** Russie*]. Si le servage vient d’être aboli en droit, de fait il existe toujours dans les mentalités aussi bien des propriétaires terriens que des moujiks. Très vite, elle voulut aider le peuple, part en[** Suisse*], à Zurich puis à Berne afin d’y poursuivre des études de médecine. Là, elle rencontre les membres de cette nébuleuse d’intellectuels russes qui veulent plus de démocratie dans leur pays. Elle adhère à leurs idées de toute son âme. Revenue en Russie, elle devient infirmière dans un petit village. Avec sa sœur Eugénie, elle se consacre à l’éducation des paysans. Mais elle est vite en butte aux notables et les deux sœurs sont obligées de partir. Elle entre dans la clandestinité, adhère aux partis « Terre et Liberté » puis la « Volonté du Peuple » (Воля народа) (au jour de son arrestation elle est la seule membre du comité exécutif encore en liberté) participe à plusieurs tentatives d’attentats dont celui durant lequel le tsar [**Alexandre II*] est tué. Une vie de traques, de trahisons, d’espoirs, de déceptions. Elle passe son temps avec la peur d’être arrêtée, change régulièrement d’endroit, mais elle est habitée par un but, une vraie mission, elle n’a aucun doute, aucun regret, elle est certaine de la justesse de son engagement et accepte d’en payer le prix. A son procès, elle est condamnée à mort puis graciée par le tsar.

Vera Figner se livre sans fard, elle n’hésite pas à exposer ses doutes et ceux de ses camarades. On comprend leurs choix dont sûrement le plus important est celui du passage au terrorisme quand ils se rendent compte que la révolution par l’éducation des paysans est vouée à l’échec. Elle fait montre parfois d’une certaine naïveté ne comprenant pas que ses analyses politiques ne connaissent pas de concrétisation. Ainsi après l’attentat contre Alexandre II elle se demande pourquoi, sans pouvoir apporter de réponse, il n’y a pas eu de soulèvement populaire ? Pourquoi le nouveau tsar ne répond pas positivement aux revendications des intellectuels ? Et que dire de ses lamentations sur ce pouvoir policier qui ne leur permet pas de s’exprimer. On sent la ritournelle bien connue : ça ne sert à rien de « jouer le jeu du pouvoir », il aliène tant les esprits que le discours des « dissidents » est inaudible. Pour être connu, il n’y a que le terrorisme pour être diffusé. Pour autant, Vera Figner n’est pas anarchiste, elle veut renverser le pouvoir mais au profit d’un autre qui répond aux aspirations du peuple.

Vera Figner n’est pas communiste, du moins dans le sens léniniste du terme. Elle connaît l’œuvre de [**Karl Marx,*] parle souvent de l’importance des facteurs économiques dans le développement des sociétés et a l’intuition qu’en Russie la révolution prolétarienne ne peut avoir lieu, car il n’y a pas de vrai prolétariat. En revanche elle explique longuement la nouveauté apportée dans la structure du parti « Terre et Liberté  », structure très hiérarchisée avec tous les pouvoirs aux mains de son Comité Exécutif, de fait l’ancêtre de la structure que va mettre en place Lénine au niveau des partis communistes.

Vera Figner est une femme de son milieu et de son époque. Intellectuelle dans le pays le plus analphabète d’Europe, elle a une foi profonde dans les vertus de l’éducation. Sauf que la diffusion du savoir dans toutes les strates de la société demande plusieurs générations et elle a la fougue de la jeunesse, s’indigne face aux injustices et elle veut aller vite, même si elle ne se fait pas beaucoup d’illusions sur la victoire de ses idées. Elle souhaite tout, tout de suite et se lamente sur le manque de conscience politique du peuple. Elle est persuadée de détenir la Vérité et ne comprend pas que ceux pour qui elle consacre sa vie ne la la suivent pas.

Un magnifique témoignage sur ce XIXème siècle plein d’espoirs pour une société meilleure, sur ce foisonnement d’idées, de tentatives qui seront, de fait, synthétisés par Lénine.

En plus, et cela ne fait que renforcer le plaisir de sa lecture, Vera Figner a une magnifique écriture, un style limpide, une naïveté touchante et a bénéficié en [**Victor Serge*], le grand révolutionnaire ami de [**Lénine*] et de [**Trotsky*], d’un magnifique traducteur.

[** Félix Delmas*]


[**Mémoires d’une révolutionnaire
Vera Figner*]
éditions Mercure de France. 6€80


*Contact *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 16/03/2017

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