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Il y a quelque chose d’insolite voire d’antithétique ou d’anachronique dans le nom même de cette petite station balnéaire américaine : [**Manchester by the sea*] qui prête son nom au superbe film de [**Kenneth Lonergan*]. Coexiste dans cet amalgame le nom d’une ville industrieuse anglaise – Manchester – issue de la révolution industrielle et « by the sea » indiquant les plages au bord de l’océan, le soleil et le farniente : donc le plaisir.
Et c’est cette opposition entre le gris d’une ville du Nord Ouest de l’Angleterre et les maisons pimpantes, proprettes et colorées de cette ravissante station balnéaire qui donnent le ton de ce drame poignant de Kenneth Lonergan depuis peu sur les écrans.
Car rien n’est jamais linéaire dans l’intrigue et le déroulé de ce film maîtrisé et pudique qui, sur un sujet propice au pathos le plus larmoyant alors sublimé par un happy-end rédempteur, réussit à ne jamais sombrer dans un psychologisme de pacotille et bouleverse les codes du genre. Au contraire il nous introduit finement et subtilement à la complexité psychique ainsi qu’à la rudesse de la vie intérieure dramatique ou drôlatique de ses personnages sans jamais tomber dans le magister ou le doctoral. Par touches impressionnistes et sensitives nous découvrons les oppositions inhérentes au psychisme et à la vie affective qui peuvent aller, sans forcément se concilier, du gris de Manchester aux couleurs de cette station du bord de mer !

En abolissant la technique éculée du flash-back l’auteur-réalisateur atomise les limites entre le réel et l’imaginaire, entre la fiction et la vie. Du coup, il en renouvelle le genre et l’utilisation. Ce qui pourrait apparaître comme un procédé stylistique élégant traduit au contraire l’impossibilité dans laquelle on est de faire, comme à l’opéra, « du passé table rase ». Ce passé souvent poisseux nous suit et nous colle aux basques de façon indéfectible, irrémédiable et parfois sournoise. Il n’est pas – comme on le voudrait à tout prix – séparé de notre vie quotidienne mais l’infiltre d’une manière subtile voire perverse telle qu’il devient presqu’impossible, à certains moments de l’intrigue de savoir dans quelle époque nous sommes et qui sont les protagonistes du drame.

C’est ce qui culmine de façon exemplaire dans une scène où le héros – Lee joué par [**Casey Affleck*] – avachi et endormi sur un canapé sans âge est soudain réveillé par le goût âcre de la fumée d’une poële oubliée sur la cuisinière et qui risque de l’asphyxier. Détournant la tête, il découvre deux petites filles qui, on le devine vite, sont ses filles mortes. Simplement, elles lui disent qu’elles brûlent… provoquant la panique du jeune père en le précipitant sine die dans un passé traumatique où sa négligence a déclanché une catastrophe abominable et tragique : l’incendie qui a provoqué la mort de ses propres enfants dans l’embrasement de sa maison.
Pour lui, à ce jour, la vie s’est arrêté.
Pas les souvenirs. Pas la culpabilité. Pas la honte. Pas les remords.
Mais surtout pas l’impuissance qui fait qu’il n’est pas possible de faire aussitôt un flash back pour, comme dans un film célébre, infléchir le cours du destin et revenir aux temps heureux.

L’abolition du procédé du flash-back prend alors tout son sens narratif : le passé est définitivement inscrit dans le présent et ne peut être mis entre parenthèse. Il est, de ce fait, indépassable comme le sont souvent les incidents traumatiques qui , excédant les capacités que l’individu a de les symboliser et de les intrégrer, restent comme autant de corps étrangers……et de bombes à retardement… affectif.

Lee s’est exilé à Boston pour y faire un métier d’homme à tout faire, vivant dans une pauvre chambre sans confort et presque sans fenêtres. Il est dans une solitude dont la dimension est inversement proportionnelle à l’exiguïté de sa vie actuelle.
Pas d’amis. Pas de vie affective. Pas de vie sexuelle. Quelques bières bues solitairement dans un pub où, ivre, il déclanche, sous un motif futile, des bagarres qui lui permettent vraisemblablement d’abaisser, pour un temps, des tensions insoutenables. Le malaise insidieux, le remords tenace, la culpabilité étouffante empêchent tout investissement qui pourrait, directement ou indirectement, conduire à un doigt de bonheur voire de plaisir !
Jusqu’au jour où un appel de Manchester by the sea lui annonce la mort de son frère Joe et la nécessité qu’il a d’y revenir pour l’enterrer puis apprendre, de la voix du notaire, que son frère lui a confié la garde tutorale de son fils Patrick et les fonds pour y faire face.
Cette décision dont le frère n’avait nullement informé Lee – on ne pense jamais que la mort peut vous frapper avant d’autres – va plonger celui qui est désormais Uncle Lee dans un débat interne qui a tout d’une impasse puisque pris entre fidélité et infidélité, entre passé et futur, entre vie et mort… la solution adoptée sera quoiqu’on fasse bancale et inadéquate !
D’autant que le neveu Patrick est son exact opposé. Un jeune homme séduisant en plein tourbillon adolescentaire préoccupé par sa sexualité naissante et floride, par le bâteau devenu sien hérité de son père et par le groupe de rock avec lequel il gratte la guitare car il a bien compris qu’être une rock’n roll star local lui attirait les regards énamourés des jeunes filles qui se pamaient en l’écoutant jouer lascivement de sa guitare avant que de passer dans son lit !
Une identité en construction du côté de Patrick. Donc du côté de la vie. Une identité en déconstruction du côté d’Uncle Lee. Donc plus du côté de la mort.

La rencontre entre les deux hommes va être explosive pour les raisons qui précèdent et qui trahissent la finesse d’observateur de Kenneth Lonergan ainsi que son remarquable sens de la narration. Mais ce récit ne se perd pas dans les méandres d’une description filandreuse pour aller au plus vif du tranchant des sentiments et des émotions, des contradictions, des blocages et des colères….que l’attitude ou les propos de chacun déclanchent chez l’autre. Car il ne fait aucun doute que ces deux hommes s’aiment et veulent s’aider sans que l’un ou l’autre ne puisse accepter ce que cette aide suppose de dépendance, de reconnaissance et de reconstruction d’un lien……à minima.

Chez l’adolescent en construction cette nouvelle dépendance serait une régression face à son désir d’autonomie. Chez Uncle Lee elle induirait l’exposition à de pénibles souffrances liées à cette filiation artificielle qui ne gommerait pas celles disparues.
Cette rencontre aura donc tout l’air d’ un combat de titan puisque l’un et l’autre se renvoient à chacun, dans un jeu de miroir tragique et cruel, une image inacceptable, intolérable, repoussante et presqu’honnie.

Uncle Lee est pour le jeune homme le protoytype de l’adulte raccorni et bloqué dans ses…blocages et ses freins. Bref, à cet âge, l’ennemi. Alors que Patrick virevolte et papilllone de filles en filles, Uncle Lee est incapable de séduire la mère d’une des copines de Patrick pourtant prête à l’acceuillir sans formalités dans son lit.
Patrick est pour Uncle Lee cette partie vivante de lui-même dont il s’est coupé, amputé, castré dont il sait qu’elle existe mais qu’il veut absolument juguler moins, me semble-t-il, pour des raisons évidentes de culpabilité ou de remords mais plus prosaïquement parce que la vie n’a plus de sens pour lui, plus d’intérêt.

Tout est en place, on le devine, pour un happy end rédempteur. Le héros brisant alors avec rage mais succès ses freins internes dans un effort salutaire et salvateur encouragé émotionnellement depuis son fauteuil par le spectateur et va, tel Sysiphe, atteindre enfin le sommet de la colline. Pour découvrir au delà un avenir rayonnant, joyeux et ensoleillé forme psychologique du rêve américain.

La rencontre avec son ex-femme – Randi – pourrait laisser augurer une telle rédemption puisque cette dernière s’excuse de la violence avec laquelle elle l’a accablé, villipendé et honni au moment du drame. Mais au contraire, Randi, à son insu, convoque chez Lee une douleur indicible : il est alors muet et dans l’impossibilité de parler tant il est submergé par des émotions violentes parce que non dites. En réalité, il s’agit plutôt d’une douleur irrésistible dont on sent qu’elle fait partie intégrante de la personnalité de cet écorché vif. Cette douleur irrésistible est, de ce fait, presqu’érotisée, fétichisée c’est-à-dire qu’elle est en fait, non pas un jouet sexuel déguisé, mais le plus petit indice acceptable de la preuve qu’il est, envers et contre tout, encore vivant. Si on lui retire cette douleur, qu’on la raille ou qu’on la nie alors il n’existe plus et n’a plus – comme cela est suggéré à plusieurs reprises dans l’histoire – qu’à mourir en mettant fin à ses jours.
Et donc à trahir son frère, à reproduire le traumatisme initial de l’abandon, de la déchirure, de l’incendie cette fois relationnel qui embrase et détruit tout sur son passage et ne laisse que les cendres amères du regret. Encore l’impasse !
Il pourra toutefois dans un effort ultime trouver une solution, un compromis entre sa soufrrance et ses obligations pour que le lien – celui qui le lie irrémédiablement à Patrick – ne soit ni détruit et ni ne parte en fumée. Qu’il reste, ce lien, à minima vivant. Donc acceptable pour les deux hommes.

Finalement, Uncle Lee pourrait faire sienne la phrase du célèbre psychanalyste anglais [**D.W.Winnicott*] qui, dans son Autobiographie, disait à peu près : « Mon Dieu si je meurs faites que je sois vivant ».

Et, incontestablement, irrémédiablement mais de son plein gré : Uncle Lee demeure vivant.

[**
Jean-Pierre Vidit
*]


*Contact *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 11/01/2017

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