An ambiguous character, in the forties and fifties


On ne se souvient plus de [**Joseph Joinovici*] qui fut, en son temps, un des symboles de la corruption de la IVème République, un des personnages sulfureux de par ses agissements durant la Seconde Guerre mondiale qui refaisait surface cycliquement à la une des médias.

Joseph Joinovici c’est surtout un destin hors norme dans lequel se mêle la chance, le flair, la rouerie, l’absence de scrupule, un sens développé des affaires, des retournements de veste aux derniers moments, des doubles voire triple ou quadruple jeux. Et, même si durant toute sa vie il a fait 89 mois de prison (parfois dans d’excellentes conditions), il mourra en 1965 à 63 ans dans son lit, bien moins riche qu’avant, mais dans les bras de sa compagne, ce qui fut loin d’être le cas de bon nombre de ses connaissances. Il faut dire que ces dernières faisaient avant tout partie du grand banditisme dont une grande partie collabora plus qu’activement avec les Allemands…

[**Joseph Joinovici*] est né en 1902 en [**Bessarabie*], cette province entre la [**Russie*] et la [**Roumanie*] qui tout au long du XXème siècle va passer sous la domination de l’un à l’autre pays, ce qui eut pour conséquence que Joinovici fut avant tout un apatride. Il est issu d’une très pauvre famille juive, élevé dans la peur de ces pogroms qui apparaissaient cycliquement dans cette partie de l’Europe, aussi au début des années 20 immigre-t-il en[** France.*] Il rejoint la cohorte des fournisseurs des ferrailleurs de[** Saint-Ouen*]. Il est totalement illettré (il n’apprendra à lire et à écrire qu’en prison à la fin des années quarante) parle un langage roumano-franco-russo-yiddish avec un accent très prononcé. Mais il est doté d’une vraie calculatrice dans son cerveau et d’une mémoire phénoménale. Et bien sûr et surtout d’un sens très développé des affaires et d’une façon toute en douceur de ce faire des obligés, des relations qui ne pourront à l’avenir rien lui refuser. C’est une ascension fulgurante à laquelle on assiste. Ses principaux concurrents ou détracteurs ont l’heureuse habitude de disparaître. La carrière de Joseph Joinovici est constellée de cadavres.

Avec l’Occupation, il se lance dans la collaboration économique avec les Allemands qui oublient ou font semblant de ne pas s’apercevoir qu’il est juif. Il faut dire qu’il arrive à leur fournir plus de 60.000 tonnes de métaux non ferreux ! En plus il s’associe avec [**Lafont*], le grand patron de la rue Lauriston de triste mémoire qui est le roi de Paris durant cette époque. Mais à l’inverse de son associé, Joseph Joinovici est loin d’être un mégalomane et il comprend vite où le vent tourne, aussi se rapproche-t-il d’un minuscule groupe de résistants « Honneur de la police » à qui il fournit armes, véhicules, munitions, argent, etc. C’est ainsi qu’à la Libération il passe comme un vrai héros de la Résistance, comme un élément indispensable de la libération de la capitale. D’autant qu’il a fait preuve de « bonne foi » puisque c’est lui qui livre Lafont et ses principaux lieutenants, quelques témoins gênants de son passé qui tombent sous les balles du peloton d’exécution dans les fossés du fort de Montrouge.

Malgré ses connaissances, ou plus exactement ses obligés, Joseph Joinovici va être poursuivi par son passé et la justice va sévir contre lui. Par deux fois il s’exile à [**Munich*] et à [**Tel-Aviv*], mais revient, parfois forcé, en France ou les amis de Lafont (dont [**Jo [**Attia*]*]) le rançonne jusqu’à le « ruiner ». C’est un homme « seul », du moins nettement moins riche et moins superbe qui s’éteint tranquillement à Bagneux en 1965.

Joseph Joinovici apparaît comme étant un personnage à multiples facettes : bon père de famille (il a deux filles qui ne manqueront jamais de rien), chef d’entreprise sachant être toujours le premier sur les bonnes affaires, juif collaborateur, résistant généreux, n’ayant aucun scrupule pour éliminer (enfin faire éliminer, il ne tuera jamais) ses concurrents ou ceux qui peuvent lui causer des torts, menteur, mais capable d’empathie (il sauvera de nombreux juifs et résistants recherchés par les nazis), un homme capable d’optimiser les circonstances de son époque mais qui finit (c’est la morale de l’histoire) par être rattrapé par son passé.

De fait, ce personnage est en quelque sorte la caution d’[**Henri Sergg*] pour décrire le « milieu » des années quarante. Et de fait, son livre est bien plus fourni sur les connaissances de Joseph Joinovici que sur la vie de ce dernier. Trois grandes figures de cette époque sont racontés, trois grandes figures que Joinovici a fréquenté régulièrement : [**Lafont,*] le vrai chef, ayant un grand sens de l’honneur, [**Pierre Loutrel*] dit Pierrot le fou qui fut le garde du corps de Joseph Joinovici, le [**docteur Petiot*] qui aida grandement Lafont et Joinovici à faire disparaître des « concurrents ».

Ce qu’il y a de quelque peu gênant est cette sorte de nostalgie qui apparaît autour de ces trois personnages (et je ne parle pas de cette sorte de Robin des bois que devient Jo Attia), surtout en ce qui concerne Lafont. En quelque sorte, ce n’est pas de sa faute, mais celle de la société et de son manque de chance dans son enfance, s’il est devenu l’ordure qu’il fut. Lui au moins était brillant, généreux, avait le vrai sens de l’honneur. Soit il aimait l’argent, mais il était véritablement généreux. Soit il a torturé livré des juifs et des résistants, mais il était obligé de le faire par les méchants Allemands et par le sadique [**Bony*], son adjoint. Mais il en a sauvé peut-être encore plus.

Cette nostalgie du milieu, du bandit d’honneur qui n’existe plus est vraiment pesante. On l’entend encore (le livre a été écrit en 1985, selon quoi 35 ans après, c’est toujours la même ritournelle), et il y a un siècle on l’entendait déjà. L’honneur du milieu personne ne sais ce que c’est si ce n’est de ne pas être une « balance », ce qui est toujours vrai de nos jours. Il faut dire qu’aujourd’hui comme hier celui qui collabore de trop près avec la police risque des problèmes… oubli un peu mortel, même si les chaudières du docteur Petiot ne fonctionnent plus pour faire disparaître les corps. Seulement maintenant les truands n’ont plus l’accent des titis parisiens mais plutôt celui des banlieues. Et on oublie surtout les dizaines de victimes innocentes qu’ils firent. Pas sûr que les passants et caissiers qui furent tués trouvèrent qu’ils avaient un sens de l’honneur très développé.

Et puis, il y a un autre aspect qui m’a dérangé, c’est la façon dont [**Henry Sergg*] décrit l’épuration. Soit, il est indéniable qu’il y a eu des abus, des règlements de compte, trop d’innocents qui furent passés par les armes pour rien. Mais à force de ne voir que ces (très) mauvais aspects, mis en parallèle avec le sens de l’honneur de Lafont et consorts, on a l’impression que l’auteur finit par regretter le « bon vieux temps de l’Occupation  ». Ce n’est certainement pas le cas, mais cette façon de trop valoriser Lafont finit par le faire penser!

[** Félix Delmas*]


[**Joinovici*]
[**L’empire souterrain du chiffonnier milliardaire*]
[**Henry Sergg*]
éditions French Pulp. Collection« Les Féroces».18,99€


*Contact *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 17/12/2016

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