Rape and the justice system in a college town

L’enquête minutieuse de Jon Krakauer a pour territoire une université américaine du Montana et traite du viol. « Les femmes ne sont pas des individus. Ce sont les dispositifs élaborés par Dieu pour notre divertissement ». Instinctivement quand vous lisez cette phrase tirée d’une discussion sur la toile par [**Jon Krakauer*] vous pensez que [**Sans consentement*] est un nouveau livre sur l’Islam radical, sur une secte dont le fondement est la domination du mâle sur la femme (perçue comme une femelle). Je reconnais que j’ai un peu modifié la citation car il n’y a pas Dieu mais « Notre Seigneur Jésus Christ », le reste étant identique. Cette phrase a été écrite par un jeune homme, étudiant à l'[**université de Missoula, Montana*], États Unis d’Amérique au début du troisième millénaire ! Le moins que l’on puisse dire c’est que l’auteur a un certain bagage intellectuel, que sa culture religieuse est assez tolérante, que le pays dans lequel il vit est développé et même que sont appliquées des politiques favorisant l’égalité homme/femme. Bon, il est vrai que ce jeune homme est un puceau et tout ce qu’il connaît de la sexualité est ce qu’il a vu dans des films pornographiques, ce qui en soit est loin d’être une excuse pour expliquer le viol dont il est l’auteur. Sans consentement est un livre qui dénonce les viols mais aussi le système pénal américain qui aboutit à ce que plus de 90°/00 des auteurs de viols ne sont jamais condamnés, une sorte de blanc-seing pour les prédateurs sexuels. Quant aux victimes, en quelque sorte, elles n’avaient pas à se trouver là, ou elles n’avaient qu’à montrer qu’elles n’étaient pas consentantes, et si indéniablement elles l’avaient montré, elles n’avaient qu’à mieux le montrer.

[**Jon Krakauer*] s’insurge contre cet échec de la politique pénale américaine qui part du principe que même lors d’un viol on a affaire à deux personnes « raisonnables » ou tout au moins qui sont dans une logique rationnelle. Or c’est loin d’être le cas. Outre le fait que dans les affaires qu’il décrit, les protagonistes étaient souvent très alcoolisés voir sous l’effet de produits stupéfiants, il est certain comme l’ont démontré les travaux des psychologues, que la victime pendant les faits n’a pas des réactions rationnelles mais plus de stupéfaction voire de défense qui la laisse passive face à l’acte : stupéfaction quand on ne crie pas quand la colocataire dort dans la même chambre, peur d’être tuée qui empêche d’appeler au secours. Et puis, à la base il y a la confiance que la victime a généralement vis-à-vis de l’auteur. Souvent l’auteur est un proche, un parent, un ami (parfois d’enfance), donc une personne connue, incapable aux yeux de la victime, qu’il puisse lui faire du mal. Sans compter que pour la victime quand elle dit non, quand elle refuse une relation sexuelle, l’autre a compris, alors que souvent il réagit avec l’adage, hélas mondialement partagé : « si elle dit non , c’est qu’elle pense oui. »

Jon Krakauer a conscience que la preuve dans le domaine du viol est difficile à apporter, qu’il peut arriver que des plaintes pour viol soient dilatoires : vengeance contre un ancien petit ami, explication donnée à l’amant officiel que l’on a trompé lors d’une soirée. D’ailleurs la plupart des policiers demandent lors du dépôt de plainte aux victimes si elles ont un petit ami. Mais Jon Krakauer s’insurge du mépris total porté aux victimes par le système pénal américain. A force de protéger les auteurs potentiels contre une erreur judiciaire, les victimes sont marginalisées, sont à la merci de la perception des faits du procureur, elles n’ont que très très peu d’importance dans la procédure, et même une chape de soupçons sur leur bonne foi pèse sur elles. Le célèbre procès américain qui laisse autant de chance aux deux partis n’est qu’un mythe : tout d’abord le procès pénal oppose l’auteur présumé et le procureur (et non la victime comme en France), mais en plus tous les moyens sont bons pour gagner le procès : mensonges, distorsions des faits, appel à l’opinion publique, etc. La victime n’est pas représentée, si l’auteur présumé peut se payer un « bon avocat », il a de grandes chances de se voir disculper.

Jon Krakauer, journaliste et écrivain américain, nous décrit dans ce livre ce qui s’est, hélas, réellement passé à [**Missoula*] dans le [**Montana*] qui, dans les années 2010, avait été surnommée capitale américaine du viol, sans que, de fait, les statistiques pour agressions sexuelles y soient supérieures à celles concernant le pays. Mais un chiffre laisse plus que pensif : sur 350 plaintes en 4 ans, une dizaine ont fait l’objet d’une enquête et seulement 4 ou 5 d’un procès pénal.


Les cas qu’étudie Jon Krakauer se déroulent à l’université, elles concernent des étudiants, et essentiellement des joueurs de l’équipe locale de football (américain) fierté de la population. Les joueurs sont des sortes de demi-dieux qui se croient invulnérables, au-dessus de tout, même des lois, habitués à être adulés, ils ne peuvent pas imaginer qu’on leur refuse quoique ce soit, même de coucher avec eux. Et ils ont le soutien de la population, par principe un « Griz », ne peut être un délinquant sexuel, les filles l’ont voulu, cherché, et pensent se faire de la publicité facilement en attaquant une des gloires locales.

A travers l’histoire de cinq jeunes filles violées, traumatisées, Jon Krakauer dissèque, dénonce, s’insurge contre un système qui bafoue les victimes. Bien sûr il se félicite de l’évolution des institutions judiciaires et policières qui commencent à être formées aux spécificités des réactions des victimes d’agressions sexuelles, des rapports plus étroits entre la police et les autorités universitaires, mais il se montre encore sur la réserve tant le chemin est encore long avant que ces agressions soient toutes traitées en tenant compte de la victime.

Bien sûr, Jon Krakauer nous raconte un phénomène américain, parle du système pénal américain. Pour autant, il y a de nombreux parallèles à faire à ce qui se passe dans notre pays : pourquoi y a-t-il si peu de plaintes, les services de police et de justice prennent-ils en compte la spécificité du traumatisme des victimes ? Et puis, et surtout, un prédateur sexuel qu’il soit américain ou français répond aux mêmes perversions morales. Ce sont des malades qu’il faut punir et soigner pour éviter qu’ils ne fassent de nouvelles victimes, pour permettre aux victimes de pouvoir surmonter leur traumatisme.

[**Sans consentement*] est un livre écrit par un journaliste, c’est un vrai reportage d’investigation qui porte sur un phénomène beaucoup plus lié à la nature humaine et au cerveau reptilien de certains qu’à la culture d’un pays. Il ne peut laisser ses lecteurs indifférents et devrait servir de base à la formation de tous ceux qui ont à connaître des agressions sexuelles.

[**Pierre de Restigné*]


[**Sans consentement
Jon Krakauer*]
Presses de la Cité. 20€


*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com
WUKALI 21/11/2016

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