Ava Gardner and James Mason in an oniric and dramatic love story


Pandora ( Pandora and the Flying Dutchman, 1950), film fantasmagorique, onirique, poétique, devenu mythique par la magie de son créateur [**Albert Lewin*], surnommé « l’intellectuel positif d’Hollywood  ». C’est un film charnière dans l’œuvre du réalisateur, succédant au «  Portrait de Dorian Gray » de 1944, œuvre inaboutie car la fusion de l’intelligence et de l’âme y était imparfaite. Ici, le metteur en scène unit habilement deux légendes qui se complètent l’une l’autre, sans jamais s’affronter. Exploit cinématographique retentissant car ces deux mythes sont d’origines différentes :
– « Le Hollandais volant », est le plus célèbre des « vaisseaux fantômes », conte maritime que l’on chuchotait dans tous les ports du monde. Il remonte à la plus haute antiquité égyptienne. Le vaisseau fantôme est supposé être un navire maudit, condamné à errer sur les océans, ad eternum. L’association d’une barque, ou d’un bateau, avec les trépassés, remonte à l’Égypte pharaonique : la barque Mésektet traversait la nuit l’Empire souterrain des morts pour permettre à Ra, le Dieu soleil, de réapparaître à l’aube. Quant à son avatar du « Hollandais volant », son origine semble liée aux naufrages de vaisseaux bataves près du cap de Bonne-Espérance, aux débuts de la colonisation néerlandaise en Afrique du sud ( 17ème et 18ème siècles). [**Richard Wagner*] s’en inspira dans l’élaboration de son opéra du même nom.

-D’après la mythologie grecque, [**Pandore*] est la première femme fabriquée par [**Zeus*] pour se venger de l’humanité et de [**Prométhée,*] voleur du feu qu’il offrit aux hommes : « je leur ferai présent d’un mal que tous se complairont à entourer d’amour, pour leur propre malheur » (HEST, 58-52). Pandore est le symbole de l’origine des maux de l’espèce humaine : ils viennent par les femmes et Pandore en est la personnification. La femme est donc le prix à payer pour l’invention du feu, elle marque l’ambivalence du feu primordial, qui a conféré une puissance inconnue à l’homme préhistorique, être primitif incapable d’en user avec circonspection, provoquant parfois son malheur…Forme archaïque de la redoutable parabole de « l’apprenti-sorcier ».

Le côté machiste évident de cette « allégorie naïve » est ici secondaire, soumis à la volonté, implacable et exaspérée, du metteur en scène. 


L’histoire se déroule en 1930, dans un petit port de pêche espagnol de la côte méditerranéenne. L’archéologue Geoffrey Fielding, riche amateur passionné d’art antique, vivant dans un somptueux hôtel, raconte cette aventure singulière : sa superbe amie Pandora Reynolds s’est follement éprise d’un mystérieux propriétaire de yacht, Hendrick Van der Zee (Henri de la Mer)…Ce qui la conduira à mourir pour sauver l’âme du hollandais volant…

Joué par[** Harold Wallender*], le meneur de jeu, ce personnage cultivé, poli, réfléchi, nous entraîne dans un dédale de « flash-back » à la poursuite de la divine apparition…
Ce film, aux couleurs expressives retravaillées en studio, à la musique adaptée aux situations vécues, est une perle d’esthète inclassable dans son époque. Ava Gardner était une étoile montante du cinéma avant Pandora, après son nom s’inscrivit en lettres d’or au firmament du septième art…

Le tableau peint par Hendrick Van Der Zee, représentant Pandore sous les traits d'[**Ava Gardner*], est un hommage à [**Giorgio de Chirico*] tandis que la scène de la corrida rappelle les romans d’ [**Hemingway*], deux références personnelles d'[**Albert Lewin*].
C’est au cours du tournage qu’Ava découvrit son type masculin : le bel hidalgo…Elle aura une longue liaison avec le célèbre matador [**Dominguin*] et s’installera dans le pays pendant une quinzaine d’années, avant de s’établir à Londres où elle terminera sa vie.

La caméra d’Albert Lewin la précède, la suit, s’attarde sur la perfection plastique de son visage comme sur celle de sa silhouette, sur son allure, sur sa marche de reine, sur ses tenues….Le film présentant un incontestable aspect « défilé de mode ».

Littéralement ensorcelé, Lewin s’éprend de la créature qu’il croit avoir inventée… Et qui s’éloigne de lui sans s’émouvoir le moins du monde : les hommages qu’elle reçoit lui semblent si naturels ! Le meneur de jeu n’indique-t-il pas : «  j’étais son esclave, comme les autres  » ?

Dans certaines scènes : le baiser sur la plage, celle où son soupirant jette sa voiture de course à l’eau du sommet de la falaise, celle où elle atteint, à la nage, le bateau du « Hollandais volant », dégageant un érotisme torride, celle où elle sort de la taverne, Ava devient la plus belle femme du monde aux yeux du spectateur fasciné, comme sous le regard attentif du réalisateur qui la cadre impeccablement, probablement quelque peu amoureux de sa création… Cet « attachement créatif » de Lewin pour l’actrice est, sans le moindre doute, un des motifs de la sacralisation d’Ava, devenue « le plus bel animal du monde »…

Au départ cruelle et indifférente, son amour pour le Hollandais volant la fera évoluer vers un personnage de femme accomplie riche de ses forces comme de ses faiblesses.
Le couple cinématographique qu’elle forme avec [**James Mason*] fonctionne parfaitement bien, ce que le spectateur ressent au fur et à mesure du déroulement des événements… Ils s’étaient déjà rencontrés ( Ville haute, ville basse, 1948) et se retrouveront une dernière fois 18 ans plus tard (Mayerling, 1968).

L’art, la beauté, la symphonie du rêve d’amour, la transmutation de la pierre philosophale [**Ava Gardner*] en archétype de la « femme unique et universelle », qui transcende ce film aux couleurs de saphir, d’émeraude et d’opale, rendues par de petites touches de jaunes, de verts, de bleus, très douces, tout cela forme un fond de tableau magnifiant Pandora Reynolds, et encore plus sûrement Ava Gardner, nouvelle Aphrodite plongeant dans les flots. Cette éternité d’amour entre une femme réelle, transfigurée par cette passion mystique, et un fantôme de mer renonçant au salut de son âme pour sauver celle qu’il aime au-delà de toute expression, devient alors fusion du beau, du bien et de toutes les valeurs créatives, intemporelles, portées par l’espèce humaine… C’est au fond de ce creuset (sophistication philosophique, esthétique étincelante et intensité romanesque) qu’apparaît l’or des transmutations majeures de l’art cinématographique…

[**Jacques Tcharny*]


WUKALI 24/10/2016
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