A very talented author, a spiritual story


[**Zep*] est un auteur de bandes dessinées, dont la série des Tifeuf est bien plus qu’un «recueil de planches pour enfants». Zep est avant tout un dessinateur de grand talent, dont le graphisme parfois n’est pas sans faire penser à [**Hugo Pratt*]. En plus, comme le grand maître vénitien, il est aussi l’auteur des scénarii qu’il met en image. Et Zep est non seulement un grand dessinateur mais aussi un très grand scénariste, il suffit de lire [**Un bruit étrange et beau*] pour en être persuadé.

Don Marcus est un frère chartreux, retiré dans l’abbaye de la Valsainte depuis 24 ans. Mais il est aussi William, dont la tante richissime vient de décéder. Cette tante qui avait mis beaucoup d’espoir en lui, à l’inverse de son fils, qui ne pense qu’aux femmes et à la drogue, à jouir en dilapidant le patrimoine familial, et bien sûr de sa fille qui n’étant qu’une fille ne peut faire fructifier ce dernier. La tante Élise n’a jamais compris la démarche de son neveu et a tout fait pour qu’il ne puisse vivre cette vocation qui montrait son manque d’emprise sur lui. Elle pense à une fuite dont elle ne comprend pas les causes, pour lui, c’est plus qu’une fuite, c’est une vraie recherche du sens de sa vie, de la Vie.

William est obligé de participer à la lecture du testament à Paris. Il redécouvre le monde, ses couleurs, ses bruits et en quelque sorte sa superficialité. Dans le train il est assis devant Méry, une jeune femme qui revient de Suisse ou elle espère que l’on pourra la soigner d’une maladie rare et mortelle. Mais elle n’a pas l’argent pour payer le traitement.

William hérite d’un simple tableau : une femme nue (« au moins il touchera une femme  » aurait dit la tante), mais signé Modigliani. Avant de repartir, William revoit Méry, une histoire d’Amour aurait pu se tisser entre eux deux, mais William a fait un choix et il se doit de suivre son chemin à la recherche de sa vérité. Il repart mais le lien qu’ils ont tissé est bien plus fort qu’une simple histoire sentimentale, bien plus fort, car après 24 nouvelles années passées dans le silence et la contemplation…

[**Un bruit étrange et beau*] est bien plus qu’une bande dessinée, c’est un ouvrage philosophique, un ouvrage sur la spiritualité mis en image. L’histoire de l’art nous dit qu’au Moyen Âge, les cathédrales étaient remplies de vraies «bandes dessinées» pour montrer le chemin du salut au peuple. Il suffit d’admirer les vitraux de cette époque pour comprendre. Zep a suivi exactement la même démarche, il met ses pas sur ceux des artistes du passé en adaptant seulement le cadre, en mettant son histoire dans notre époque. Mais le fond spirituel est exactement le même. L’histoire, le cadre, interpellent un homme du XXIème siècle, mais que dire des choix des couleurs qui étaient aussi si important il y a un millénaire : chaque vignette est monochrome, coloriée d’une seule couleur, et chaque couleur correspond à un moment : le passé, l’actuel, le bleu et le marron et surtout et avant tout la dernière scène en vert, ce vert qui était le manteau de la vierge jusqu’au XII siècle (et qui se retrouve dans le manteau du Christ dans le vitrail du temple protestant de la rue des Allemands à Metz pour les connaisseurs). Zep a-t-il lu les livres de [**Pastoureau*] sur la symbolique des couleurs, est-il ébloui comme beaucoup par la peinture de [**Soulages*] (ah les vitraux de [**Conques*]!) ? Je n’en doute pas ! De fait le seul dessin qui ne soit pas monochrome est la couverture de l’ouvrage : Méry nageant nue dans la Seine, elle couleur chair dans un dégradé de bleues, tout le résumé de l’ouvrage.

Et que dire du graphisme de chaque vignette de ce livre : une précision des traits qui nous amènent à une vraie émotion, que ce soit un visage ou un paysage, une série de pastels d’une très grande facture.

William met en application cet aphorisme de [**Céline*] : être seul, c’est s’entraîner à la mort. Toute sa démarche spirituelle, son engagement chez les chartreux est pour le héros, sa façon, sa démarche pour conjurer sa peur de la mort, résultat d’un traumatisme lors de son enfance. C’est son choix, un choix intime, une évidence qu’il a du mal à expliquer car les mots impliquent une certaine rationalité alors que sa démarche repose sur la foi et la croyance. Pour celui qui ne les partage pas, il est difficile, voire impossible de comprendre cette démarche qui est, de fait, inexplicable. Quand on ne peut expliquer, partager, il vaut mieux se taire et continuer son chemin intérieur, non pas seul, mais avec soi-même.

Par bien des côtés le graphisme et l’histoire ne sont pas sans me faire penser aux extraordinaires photographies de **Bruno Rotival*] dans [Le choix du silence dont j’ai écrit tout le bien que je pense dans Wukali. Il y a la même sérénité, le même calme intérieur : il faut mettre ces deux livres côte à côte pour percevoir ce que l’image et le dessin ont en commun quand ils sont au service de la profondeur de l’âme. Images et dessins sont complémentaires, l’un n’est pas supérieur à l’autre, seulement deux vecteurs différents pour faire passer les mêmes émotions.
Je pense que vous avez compris que pour seulement 19 euros vous avez un magnifique recueil de dessins, de pastels et en plus un grand ouvrage de philosophie. Pourquoi se priver ?

[**Émile Cougut*]


[**Un bruit étrange et beau
Zep*]
éditions Rue de Sèvres. 19€


WUKALI 23/10/2016
*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus