Tears of emigration. An excellent novel ! When the conquer by communists of South Vietnam disrupted the fate of a young Vietnamese student and his destiny with his family in France.


Il est des livres qui une fois terminés vous laissent K.O tant les coups qu’ils vous ont portés ont été violents, forts. Indéniablement c’est le cas de [**Le silence de mon père*] de la journaliste [**Doan Bui.*] Pourtant, avant de l’ouvrir, vous pensez que vous allez lire le ixième livre sur les non-dits entre parents et enfants, sur la recherche des racines qui hantent les enfants d’immigrés. Bien sûr se sont les deux grands thèmes de ce livre, mais, car il y a un mais, Doan Bui en quelque sorte renouvelle totalement cet exercice, elle dépasse largement ce cadre, elle le transcende totalement, elle nous questionne sur nous-même, sur les liens que nous avons avec nos géniteurs, sur leur histoire dont nous sommes de fait les réceptacles, sur notre appartenance à une lignée génétique mais aussi à une humanité bien plus vaste, sur le déracinement culturel qui peut être du à l’exil dans un autre pays, mais qui peut aussi se percevoir dans un certain mal-être d’une génération du à l’évolution de la société dont les codes changent et ne sont plus exactement les mêmes qui ont servi à son éducation.

Le père est d’origine vietnamienne, seul fils de la famille, il arrive en France pour faire ses études de médecine et se marie avec une de ses compatriotes de la grande bourgeoisie vietnamienne. Mais la prise de pouvoir par les communistes au [**Vietnam du sud*] les obligent de rester en France, ils s’installent au [**Mans*]. Lui poursuit une brillante carrière d’anatomo-pathologiste, ils ont cinq enfants dont quatre filles jusqu’à ce qu’un AVC lui ôte la parole, jusqu’à ce que lors du renouvellement de sa carte d’identité, l’administration demande à Doan Bui l’arrêté de naturalisation de son père. Au delà du côté kafkaïen de l’administration, elle se lance dans une véritable quête pour finir par se retrouver avec toutes les pièces du dossier de son père et ce qu’elle y lit lui montre que, de fait, elle ne le connaissait pas. Mais comment communiquer avec une personne qui ne peut plus communiquer ? Qu’est-ce qui est vrai dans ce dossier, qu’est-ce qui est une rumeur ?

Et elle dans tout cela, qui est elle ? Elle est française, née en France, ne parle pas vietnamien, mariée avec un Français « de souche », mère de deux petites filles, soit elle a baigné dans une atmosphère vietnamienne, soit elle a un physique asiatique, soit elle est la fille de ses parents, mais elle a la lucidité de comprendre que l’image qu’elle a du pays d’origine de ses parents, ce pays où elle a encore de la famille, répond plus à un mythe, à un fantasme qu’à une réalité : « fausse française, fausse vietnamienne, je joue un rôle, je joue des rôles, et plus je vieillis, plus les masques se superposent. Le vide. L’imposture. Mais ne sommes-nous pas tous des imposteurs de nos vies ? Et n’est-ce pas le ressort de la condition humaine : raconter et se raconter des histoires.  » Et quand elle se rend au [**Vietnam*], ce qu’elle savait s’avère juste. Elle est française d’origine vietnamienne, donc elle est française, son pays c’est la[** France*] et non le Vietnam qui n’est plus celui de ses parents. Certes, elle y est capable de respecter les coutumes, comme de faire brûler de l’encens sur la tombe de ses ancêtres, mais elle a conscience que se ne sont que des coutumes et qu’au quotidien elle ne peut vivre dans ce pays si éloigner de sa propre culture. Et pourtant la vie en France n’est pas toujours une partie de plaisir quand on est pas une femme blanche de préférence blonde aux yeux bleues. Sa mère ne lui disait elle pas continuellement que les « Français ne nous aiment pas » ? Éternel reproche que les « non gaulois » font aux Français depuis la nuit des temps.

Sa quête va lui apprendre la véritable personnalité de son père, ses choix, ses renoncements, son acceptation du rôle qu’il doit occuper suivant les canons de la culture vietnamienne quitte à devoir renoncer à une vie qu’il a sûrement souhaitée. Mais ce renoncement, s’il explique les choix qui en ont découlé, ne l’a pas empêché d’être heureux, d’être un mari et un père aimant, même s’il a vécu, non dans le mensonge, mais dans le non-dit. Elle comprend tout ce qu’il a du subir pour rendre heureuse sa famille : «on lui demandait de s’assimiler : de nier ce qu’il était. Il est un roi déchu qui tourne comme un animal en cage, prisonnier de son passé, sirotant le liquide amer de la nostalgie qui coule dans ses veines, ressassant la défaite. » Cet homme n’est-il pas le symbole de ces millions d’immigrés qui ont tout perdu pour des causes politiques dont ils sont les premières victimes ?

Et bien sûr elle se pose la vraie question à la fin de son enquête, quand elle finit par connaître la vie de son père : « qui est mon père ? Comme dans un kaléidoscope, les images que j’ai récoltées s’assemblent les unes aux autres, et le tableau se brouille. Plus j’enquête, moins j’arrive à l’appréhender. Cette idée que je m’était faite de lui – résumée en quelques mots (exilé, nostalgique, père de cinq enfants, AVC)- vacille. Comme si son reflet dans le miroir s’était brisé en mille morceaux, une somme de contraires et de possibles… Un être, c’est une addition de visages, un grand patchwork bariolé où patiemment la tisseuse de nos vies rajoute un bout de velours ici, un morceau de crin rugueux là ». Cette question auront nous le courage de nous la poser en pensant à nos géniteurs ? En pensant à nous ?

Et que dire, que penser de cette phrase de [**Marie Nimier*] que [**Doan Bui*] cite à la fin de sa quête : «Le silence est un contrat tacite, une clause partagée. Il y a d’un côté celui qui se tait, et de l’autre celui qui ferme ses oreilles. Il ne suffit pas que le premier se décide à parler pour que le second l’entende.  » Toute personne qui a réfléchi à qui il est, à qui étaient réellement ses parents, a obligatoirement fini par buter sur des silences qu’il a fallu décrypter, analyser, surmonter pour comprendre, accepter, aimer encore plus.

[**Doan Bui*] signe un très grand livre qui serait tellement merveilleux que tout le monde le puisse lire, et surtout et avant tout, les personnes qui refusent de comprendre ce qu’est l’immigration, qui ne comprennent pas qu’un pays comme la France ne s’est pas fait, ne s’est pas bâti, n’est-ce qu’il est de nos jours, sans l’apport extraordinaire de cultures venues des quatres coins du monde, ceux qui pensent que l’assimilation a pour synonyme la renonciation, ceux qui se croient supérieurs en oubliant qu’ils ne sont que des hommes, comme les autres hommes.

[**Émile Cougut*]


[*- Ce livre a été sélectionné et figure dans Le livre du mois, le coup de coeur littéraire de Wukali*]


[**Le silence de mon père
Doan Bui
*]
éditions L’iconoclaste. 19€


WUKALI 06/10/2016
*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com

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