The man who discovered the young Napoleon Bonaparte


La biographie de Barras était tant attendue, Christiane Le Bozec signe là un travail de recherche historique conséquent, Il y a peu, dans Wukali, je faisais un compte rendu de lecture de la biographie de l’impératrice Joséphine, biographie qui nous faisait découvrir la vraie personnalité de la première épouse de Napoléon, loin des clichés, rumeurs, médisances que certains de ses contemporains ont rependus sur elle et que plus d’un se sont empressés de véhiculer de préférence en les grossissant. Un d’entre eux fut Barras qui, il faut bien l’avouer, est lui aussi victime d’une « légende noire » dont les racines sont à trouver dans la famille Bonaparte. Pourtant, si Napoléon est devenu Napoléon, c’est aussi grâce à Barras. Une façon comme une autre de ne pas remercier, mais surtout de trouver un « bouc émissaire » (Barras est un excellent exemple de la théorie de René Girard) symbolisant tous les excès et les vices de la période révolutionnaire. Par hasard, Barras fut le seul qui put rester directeur durant les cinq années que dura le Directoire, et son attitude ainsi que certaines de ses positions politiques ont grandement desservi son action et sa mémoire.

Christiane Le Bozec dans sa biographie qui vient de paraître chez Perrin essaie brillament de séparer le vrai de la médisance pour nous offrir un portrait plus sincère de celui qui dirigea de fait la France à la sortie de la Terreur.

Jean-François Nicolas Paul de Barras est né le 30 juin 1775 à Fox-Amphoux, petit village de Provence (il gardera toujours son accent jusqu’à sa mort) dans une famille de petite noblesse qui connut ses heures de gloire au Moyen-Age. Elle était l’alliée de toute cette noblesse provençale dont les Sade ou les Mirabeau, sa devise était : Viei como lei roucas (Aussi vieille que les rochers de Provence).

À cette époque, comme beaucoup de jeunes nobles désargentés, il s’engage dans l’armée, part en mission aux Indes et au Cap, avant de revenir en France et de « végéter » à Paris quelques années. Période pour le moins trouble durant laquelle, le moins que l’on puisse dire, Barras ne s’étend pas dans ses mémoires.

Puis vient la Révolution qui laissa Barras quelque peu indifférent, du moins au début. Il se fait élire à la Convention et on connaît dès lors beaucoup mieux son parcours : 1791, il est nommé administrateur du Var; 1792, il est représentant en mission dans l’Armée du midi et surtout en 1793 dans celle d’Italie. C’est à cette période que se situe le siège de Toulon

où il repère un capitaine d’artillerie qu’il va aider dans sa carrière, un certain Napoléon Bonaparte. Dans ses missions il fait preuve d’un courage certain, sachant aller vite à l’essentiel quitte à outrepasser ses droits, il est énergique, sans pitié contre les ennemis de la Révolution, il sait porter des réformes qui montrent leur efficacité, etc. En même temps il est soupçonné de s’enrichir, mais plusieurs perquisitions à son domicile se sont révélées négatives.

Les rumeurs qui courraient sur lui lui valurent son rappel en janvier 1794. À Paris, il passe son temps à préparer sa défense, il n’est pas associé au « complot » qui va aboutir à la chute de Robespierre le 9 thermidor, mais fait preuve de rapidité et d’une grande opportunité en acceptant d’être le « militaire » appelé par la Convention pour maintenir l’ordre dans la capitale. Il fera montre d’un dynamisme certain et passera pour un des sauveurs de la république. Titre qu’il sera le seul à porter après son action le 13 vendémiaire an IV quand il réprime la tentative de coup d’état des royalistes. A cette époque aussi, il a fait preuve d’un « attentisme frileux  », mais montra une grande efficacité dès qu’il commença à s’impliquer. C’est après cette action qu’il est nommé général, commandant de l’Armée intérieure, avec pour adjoint Napoléon Bonaparte.

Barras montre qu’il est travailleur, généreux, fidèle en amitié, brillant bien que peu cultivé, mondain. Certes il est parfois très ambigu, ses liens avec l’entourage de Louis XVIII sont certains, mais il a toujours défendu la République et l’idéal républicain.

Comme directeur, il fait montre du même talent, le hasard lui ayant permis de rester au pouvoir durant cinq ans, c’est l’homme fort de l’époque, sachant « manipuler » ses collègues, s’imposer comme l’homme incontournable du régime, sachant promouvoir des hommes de talent comme Talleyrand, Fouché, Cambacérès. Bien sûr , il y a le général Bonaparte, populaire, devenu totalement incontrolable. Et Barras, même s’il se méfie de ce dernier et de Seyes, dernier directeur élu, ne voit pas venir le 18 brumaire. Obligé de démissionner, malgré ce qu’il espérait, il fut totalement marginalisé durant le consulat et l’empire. Il fut un des rares régicides à ne pas être obligé de s’exiler lors de la Restauration, ce qui a provoqué bien des spéculations sur ces liens avec les émigrés. Retiré de la vie politique, malade, vivant enfin avec son épouse, croyante et royaliste à partir de 1821 (ils s’étaient mariés en 1791 et ne vécurent jamais ensemble), il s’éteignit dans sa soixante-quatorzième année le 29 janvier 1829, aigri et oublié. Mais il resta toujours aussi fidèle à ses convictions et fut enterré civilement ce qui était plus qu’exceptionnel à cette époque.

Christiane Le Bozec nous offre la biographie d’un homme complexe qui de fait ne connut une carrière publique que durant huit ans. Opportuniste, il a su se positionner dans le camp des vainqueurs alors qu’il faisait le plus souvent montre d’un grand attentisme. Soit, il s’est enrichi, mais bien moins que d’autres. Soit, il fit montre d’une certaine cruauté à Marseille ou à Toulon, mais bien moins qu’un Carrier à Nantes, un Tallien à Bordeaux ou un Fouché à Lyon. Ce qui est certain c’est que c’était un travailleur acharné, fidèle en amitié, bien déçu de la reconnaissance de ses « amis ».

Dans cette biographie, Christiane Le Bozec a su avec un grand talent croiser toutes la documentation concernant Barras : celle qui le dénigre comme ses « mémoires » qui ont été énormément revues et corrigées par son secrétaire et son neveu. Ces mémoires qui sont avant tout un règlement de compte contre Joséphine, Napoléon et la famille Bonaparte. Il n’y a que dans ses mémoires que l’on trouve la trace d’une liaison entre Barras et Joséphine. Les dernières recherches historiques tendant d’ailleurs à montrer, que s’ils étaient proches, de fait elle ne fut jamais sa maîtresse. Barras a fait beaucoup pour la « légende noire » de l’impératrice.

Cette biographie est l’exemple parfait du résultat d’un travail de recherche fait avec sérieux, rigueur et sans aucun à priori. Le résultat est que Barras apparaît comme un homme, un homme de son époque, avec ses qualités et ses défauts. Un homme qui a marqué l’histoire de France.

Félix Delmas


Barras
Christiane Le Bozec

éditions Perrin. 24€

Christiane Le Bozec est docteur en histoire, spécialiste de la Révolution française, elle a enseigné à l’université de Rouen. Elle a publié de nombreux ouvrages dont La Normandie au XVIIIe siècle. Croissance, Lumières et Révolution ; Danton et Robespierre, les deux visages de la Révolution et, chez Perrin, La Première République 1792-1799.


WUKALI

20/04/2026, première parution le 18/04/2016
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