First chapter of an exhaustive essay dedicated to the history of equestrian statues


Nous allons tenter de raconter la longue histoire de la statue-équestre tout au long du temps…

Les toutes premières apparurent au milieu du sixième siècle avant notre ère, en [**Grèce*]. Nous sommes encore en âge archaïque. Elles honoraient les cavaliers victorieux après une course importante : les jeux olympiques par exemple, qui commencèrent deux cents ans plus tôt.

Avec l’époque hellénistique (qui suit l’expédition d’Alexandre le grand), elles furent réservées aux plus hauts personnages de l’état : souverains, généraux victorieux, magistrats. A[** Rome*], sur le forum, elles sont l’honneur suprême et soumises à l’approbation du Sénat.

A la fin de la grande aventure romaine, on en compte 22 dans les différents quartiers de la ville…Forme de vulgarisation excessive prouvant combien « l’esprit romain » était entré en décadence. On en trouvera encore d’assez nombreuses à [**Constantinople*], probablement transférées de la capitale de l’Empire d’Occident depuis longtemps…

En Europe, il faudra attendre plus d’un millénaire depuis le [**Marc-Aurèle*], dont nous allons parler, pour qu’un sculpteur ose se confronter à ce sujet. C’est le génie universel qu’était [**Donatello*] qui aura ce redoutable honneur et cet infini courage, en créant son [**Gattamelata*] à Padoue. Après lui, d’autres suivront son exemple. A commencer par [**Verrocchio*] et son [**Colleone,*] prototype du Condottiere (chef de guerre devenu chef de mercenaires, voire chef de bande). La longue lignée se poursuivra jusqu’au vingtième siècle avec le [**Général Alvear*] de [**Bourdelle*]…

Il ne faudrait pas croire que créer une statue-équestre était devenu facile, au contraire le risque d’échec de la fonte était permanent : un rien suffisait à dérégler le bel ordre proposé, comme l’oubli d’introduire un pain de cuivre au moment judicieux, ou de se tromper dans les proportions de la composition du métal, etc … C’est si vrai que lorsque l’une d’entre-elles, consacrée au Roi de France, « venait bien  », le maître-fondeur jetait son chapeau en l’air en criant une expression du genre : « Dieu protège notre souverain ! ». Les prix de revient étaient énormes, nécessitant des emprunts lourds de financement ainsi qu’un nombre élevé de corps de métiers différents.

Pour les sculpteurs, la statue-équestre constituait le sommet de l’art de rendre les volumes. L’œuvre finie était toujours de proportions colossales. C’est la raison pour laquelle l’auteur de cette étude a décidé d’y inclure les chevaux de taille « grandeur nature », comme ceux de[** San Marco de Venise*].

Au départ, les statues-équestres marchaient sur trois jambes, la quatrième étant levée. Il faudra attendre [**Léonard de Vinci*] et son projet dit du « monument Tribulzio  », nous en discuterons, pour que quelqu’un eut l’idée de faire reposer la sculpture sur les pattes arrières (avec parfois l’aide de la queue du destrier). Ce qui impliquait un mouvement bien plus violent, d’essence Baroque, mais la réalisation technique attendra de longues décennies pour se mettre au diapason de l’idée…Certains petits modèles (Modello en italien) seront inventés par des artistes pour montrer Louis XIV ainsi mais sans plus…[**Falconet*] réalisera l’exploit avec son « [**Pierre le Grand *] » de Saint-Petersbourg, sans convaincre totalement. Le 19ème siècle, avec des techniques nouvelles de fonderie, y parviendra. Curieusement, les sculptures ainsi créées sont, au mieux, représentatives d’un talent mais n’ont aucun génie…C’est avec [**Bourdelle *] et son général Alvear, dernière grande statue-équestre de notre Histoire, que reviendra l’étincelle créatrice…Elle sera, à la fois, feu ultime et phénix…

Bien évidemment, l’aspect psychanalytique de la statue-équestre ne peut être négligé : le côté fusionnel du centaure, homme et animal, sera donc à notre programme avec celui de[** César,*] avatar contemporain inventif.

Voici donc ce « voyage du cavalier » que vous propose l’auteur. Il ne sait ni où, ni quand, ni comment il finira. En revanche, en voici le commencement avec «  la statue-équestre de Marc-Aurèle »…

Jacques Tcharny


[**La Statue équestre de Marc Aurèle*]

[**Marc-Aurèle*] (121/180) régna sur l’Empire Romain de 161 à 180. Il fut l’avant-dernier Empereur de la dynastie dite des[** Antonins*] (98-192), fondée par[** Nerva*] qui adopta [**Trajan,*] auquel succéda [**Hadrien *] sur l’ordre duquel [**Antonin*], son fils adoptif et futur maître de Rome, coopta un jeune homme remarquable de 17 ans : [**Marc-Aurèle.*] Le rayonnement intellectuel, la droiture et le sens du devoir de ce dernier étaient uniques dans le patriciat de l’Empire de ce temps.
On peut affirmer qu’une sorte d’ « aura spirituelle » émanait de lui. Autre spécificité que n’eut aucun autre homme en charge de l’Empire : Marc était un philosophe, un érudit, dont le maître à penser fut [**Épictète *] (55/135), penseur grec de l’école stoïcienne qu’il n’a peut-être jamais rencontré : il avait 14 ans lorsque disparu celui qui devait être sa référence philosophique. Marc fut aussi un écrivain dont une des œuvres majeures est parvenue jusqu’à nous : « Les pensées pour moi-même  »… qu’il eut le temps de rédiger pendant les rares périodes de paix que connut alors l’Empire : Marc-Aurèle passa plus de dix ans aux armées, obligé qu’il était de faire la guerre aux innombrables barbares qui commençaient à attaquer le monde romain si riche. L’apogée de l’Empire fut l’époque de Trajan mais, déjà sous Hadrien, la défensive devint la doctrine militaire et politique de l’Empereur qui abandonna les conquêtes de son prédécesseur : la [**Mésopotamie*], l'[**Arménie *] et le[** [**nord de l’Angleterre*]*]. Il conserva la [**Dacie *] après moult hésitations. Cet état de fait était dû, essentiellement, à la chute de la natalité dans l’Empire, d’abord en Italie.
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Le problème devint crucial sous Marc-Aurèle, ce qui poussa les peuples environnants à assiéger l’Empire, attaquant d’abord le point le plus vulnérable de l’état romain : l'[**Italie *] qu’ils envahirent. Les victoires du nouveau commandant en chef permirent de repousser l’ennemi au-delà du Danube. C’est grâce à son équilibre intellectuel et psychologique, à son sens tactique, que Marc-Aurèle vainquit les barbares, donnant un siècle de répit à l’Empire. Sa mort fut ressentie comme une catastrophe par le peuple de Rome.

Premier personnage de l’état, l’Empereur était adulé à l’égal d’un dieu. S’il devenait très populaire, en agrandissant l’Empire surtout, on lui élevait des monuments un peu partout…La statue équestre étant le « nec plus ultra » dans ce domaine. Celle de Marc-Aurèle triomphant fut probablement érigée en 176, à la suite de ses victoires sur les peuples germaniques. Elle est colossale : [**424 cm*] de hauteur. Son matériau constitutif est le bronze, doré. C’est la seule statue équestre antique parvenue jusqu’à nous. Il est probable que cette exception est due au fait que l’on croyait qu’elle représentait l’Empereur [**Constantin*], qui fit du christianisme la religion officielle du monde romain.

Il en existait bien une autre appelée « le regisole  » qui se trouvait à[** Pavie*], dans le nord du pays, représentant Antonin le pieux le père adoptif de Marc-Aurèle. Moins célèbre, elle fut détruite par les troupes de[** Bonaparte*] pendant la Campagne d’Italie (1796/97)…|center>

Celle qui nous occupe se trouvait autrefois devant le palais du Latran. En 1538/39 elle fut transférée au Capitole et en 1540 [**Michel-Ange,*] ici architecte et urbaniste, en fit le point focal, le centre de gravité psychologique autour duquel il organisa l’ensemble de la place. Il lui dessina un socle en marbre sur lequel elle reposa jusqu’à notre temps. Aujourd’hui, elle est conservée au [**musée du Capitole*]. Une copie est sur son ancienne position.

C’est une des rares statues non-enfouies ayant survécu aux injures du temps et des hommes.

Le cheval marche, l’Empereur a le bras droit tendu, il monte sans étriers (inconnus à l’époque), un manque est visible sous le sabot droit du destrier où devait exister une représentation de prisonnier barbare dominé. Interprétée d’innombrables fois par de nombreux sculpteurs de la Renaissance ([**Filarete, l’Antico*]) ou de l’époque Baroque ([**Leoni*]), c’est « une statue-mère » par sa vigoureuse descendance : du « Gattamelata  » de Donatello, première œuvre de ce genre après un millénaire d’attente, au « Général Alvéar » de Bourdelle, en passant par le « Condottiere » de Verrocchio, les statues-équestres d’apparat montrant Louis XIV, puis Louis XV, en Empereur romain, celle représentant le Roi Frédéric II de Prusse, autre philosophe couronné, et bien d’autres.

La corrosion apparente a fait souffrir le bronze constituant la sculpture, malgré les restauration intelligentes et respectueuses des années 1970/80 : les pollutions de tout poil ont été impossibles à enlever entièrement car certaines réactions chimiques sont trop anciennes.


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La tête du cheval apparaît trop petite rapportée à l’ensemble du corps, la crinière marque excessivement l’encolure trop longue, un gonflement du ventre est incontestable, les naseaux sont dilatés, les dents apparaissent sous le mors, la monture semble un peu faible pour porter un cavalier aussi imposant tandis qu’une certaine raideur se dégage de cette « œuvre officielle » du deuxième siècle. Mais que l’on observe le visage de l’Empereur : il rayonne de l’intérieur. Sa noblesse d’âme transparaît sur son visage bien connu : ovale, caractéristique avec la ligne arrondie des sourcils surmontant des yeux proéminents. Le nez droit, la bouche étroite, une petite moustache tombante, la chevelure bouclée épaisse, une barbe importante, il paraît relativement jeune. Le regard est marqué par des pupilles creusées.

La marche affirmée du cheval, comme les détails très finis des vêtements, indique la puissance n’appartenant qu’au chef des armées. Ce dernier porte une tunique courte ceinturée à la taille et un manteau agrafé sur l’épaule droite. Il tourne légèrement la tête vers la droite, comme sa monture. La statue était donc faite pour être vue de droite. Le « costume » de l’Empereur est civil. Il porte des chaussures en cuir tenues par des lanières. La forme du tapis de selle est plutôt inhabituelle pour l’Empire romain (largeur, décor, volume). Ce qui implique un aspect « triomphe » du chef militaire, correspondant aux victoires sur les envahisseurs.

Les naseaux, les yeux, la queue de l’animal sont vibrants d’une existence personnelle. Le geste autoritaire du bras droit souligne la force et l’énergie du modèle : l’homme le plus puissant du monde à l’époque. Dans sa main gauche, paume ouverte, devait tenir une victoire, des attributs s’y référant ou un papyrus. Le toupet sur la tête de la bête, la queue serrée au départ de la croupe, la lunule de chaque œil et le mors auquel devaient se rattacher des rênes sont des caractéristiques de l’art romain, pas de l’art grec. Cette sculpture est probablement l’œuvre d’un atelier plutôt que celle d’un professionnel travaillant seul. Lui manque une forme de souffle épique, ce qui implique que nous approchons de « la basse époque de l’Empire romain ». Bien entendu, il faut relativiser car il s’agit de la représentation du premier personnage de l’état.

L’évolution du goût européen, au fur et à mesure que l’on saisissait mieux les différences entre art romain et art grec, a provoqué un double renversement de valeur de cette statue : d’abord adulée, elle fut l’objet d’un discrédit de plus en plus violent tout au long du 18ème siècle, le paroxysme se situant dans les écrits la concernant du sculpteur Falconet . Puis le 19ème, et surtout le 20ème siècle, lui rendirent sa vraie place, incontournable à l’applaudimètre de l’histoire de l’art : celle, unique, de « mater genesis  » de toutes celles qui suivirent…

[*À suivre dans*] [**Wukali… *] Prochain chapitre : Les chevaux de Saint Marc. Qu’on se le dise !

J.T


WUKALI 18/07/2016
*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com
Illustration de l’entête: le Gattamelata de Donatello à Padoue.

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