A global dimension coupled with some sort of imaginative calligraphy


Les oeuvres de **Philippe Aïni,*] peintures et sculptures sont actuellement exposées à la [ [**Galerie Cridart*] à[** Metz.*] Un choc, une force, un bouleversement, un tremblement, un univers, quelque chose de tellurique, une inventivité, une puissance aussi. Mais derrière la forme et l’apparence, une fragilité inquiète qui ne dit pas son nom. L’oeuvre ne peut pas laisser indifférent, soit on aime, soit on passe à côté. Philippe Aïni a exposé dans le sud-ouest de la France tout d’abord où il aime à vivre, [**Livourne, Montauban, Bordeaux*], puis ce sera [**Rouen, Douai, Paris, Metz*] etc. Puis partout au monde, que vous alliez à [**New York, Moscou, Londres, Hong Kong *], [**Bombay*] ou [**New Delhi *] vous pourrez parler de lui tant il est apprécié. De très nombreux collectionneurs particuliers suivent l’artiste. Définir un artiste n’est pas chose facile, c’est même bien souvent indélicat, et pour ce qui le concerne, c’est mission impossible car il n’est pas homme à se laisser mettre en boite et se faire classifier dans une sous-catégorie comme un papillon sous l’épingle d’un entomologiste.

Pourtant c’est bien ainsi que les historiens de l’art fonctionnent, et selon leurs talents et leurs projections, orientent et ordonnent leurs choix en établissant des passerelles, des correspondances ( et oui le grand mot est lancé) entre les artistes d’aujourd’hui et les autres. Une façon existentielle de se positionner, d’avancer dans une critique constructive, et de faire fi de ses propres fragilités conceptuelles pour apporter de la distance à son jugement primal. En un mot ouvrir les yeux!

[**Et que voit-on dans l’oeuvre de Philippe Aïni?*]

Dans certaines oeuvres, c’est un univers de signes qui s’offrent à la vue, d’idéogrammes, de graphismes incroyables, de lettres d’un alphabet fantastique. On pense à [**Henri Michaux,*] une calligraphie étrange, barbare, ciselée, élégante, mais qui n’existe pas, tout comme l’on devine aussi des lettrines carolingiennes ou du haut Moyen-âge irlandais, hiéroglyphes inventés, suites linéaires de vieilles légendes d’un passé évanescent dont on ne connaîtra jamais l’origine mais qui viennent peut-être aussi de l’Inde mystérieuse. Un monde unique et bipolaire où se confrontent le réel au secret de l’âme.

Peinture figurative aussi, ses personnages à travers la glèbe colorée dont ils semblent être pétris s’incarnent dans la matérialité expressive d’une chair aux couleurs tendres et fragiles. Ces représentations humaines, aux yeux exorbités comme des orants de Maari, portent dans leurs regards et dans l’immobilité de leur présence et du silence de leur représentation, une émotion contenue et tragique.

La technique laisse pantois, et la matière dont le peintre couvre la toile est tout bonnement incroyable. Il mélange à ses couleurs acryliques de la bourre de laine, de la bourre à matelas, elle fait relief, se travaille, se tisse, se tord et se manipule sous les doigts de l’artiste. La matière est soumise et devient flot de verbes et d’amour. Elle coule comme un ruisseau en des linéaments libérés, elle se fait liberté. A l’inventivité du sujet exprimé, l’artiste apporte la plasticité ondulatoire de la laine. Mieux qu’un or en fusion coulant sur son support, la bourre à matelas se love en des pleins et des déliés pour construire un imaginaire fantastique et constituer ainsi une écriture, un linéaire, une forme toute en densité intériorisée, puissante et délicate.

Une ambivalence expressive qui se fait parole muette et donne du sens à l’oeuvre, oxymore insensé qui transcende le réel ou l’image que nous en avons. Elle est l’oeuvre, elle est dialogue de l’âme. Il faut écouter [**Bernard Staudt*] le directeur de Crid’Art parler de Philippe Aïni. Il l’a connu dans un temps où sa bohême était tragique et cabossée de souffrances. Philippe Aïni est un être à part, le monde explose dans son regard comme il vibre dans sa tête, il a besoin de trouver de nouveaux horizons, d’inventer. Il a débuté sa jeune carrière comme pâtissier, comme confiseur, on est alors en [**1978*], il a un besoin impérieux de sortir de lui même et de trouver déjà les objets mystérieux de la séduction, il aime l’excellence, ce seront alors des gâteaux uniques, des bonbons de paradis droit sortis d’un pantoum aphrodisiaque. La vie est là qui l’attend, et le drame familial survient. Il est marié, il a trois enfants et sa femme est emportée par la maladie. La douleur est insupportable, monstrueuse, titanesque, inqualifiable et scandaleuse ! Elle prend aux tripes et à la tête, elle s’accroche à la nuque et au ventre. Elle empêche d’exister, elle est moche et donne envie de vomir. Tout s’écroule.

Mais il faut assumer et lutter, se battre contre le destin, hurler sa soif de vivre, protéger les siens, alors il se révolte et crie. Isolé, seul, chez lui, allongé en souffrance, tremblant dans une agonie de douleurs et de souvenirs passés et ressassés, face à son néant, il déchire son matelas, il exulte sa rage, et arrache la bourre de laine qui tombe comme flocons de neige sur le plancher. Une nouvelle matière picturale est née, la bourre de matelas, laine chaude comme peau de femme aimée, renaissante, incarnée, ce sera de celle ci que vont jaillir les imaginaires de Philippe Aïni. Matière subliminale plus forte que mille psychanalyses, assujettie et passive, elle est vie embellie.

Prométhée s’est libéré, Philippe Aïni commence à peindre, à créer, à monter des univers, à inventer, il apprend seul. Comme un torrent porté en vitesse par la force de la pente et que les neiges nourrissent d’une eau lustrale et pure il multiplie les tableaux, forge son style, invente des formes, il sculpte aussi. Il est très rapidement remarqué des vrais amateurs d’art ( amateur : «celui qui étymologiquement aime» selon la belle définition de [**Jacques Copeau*]). Il est invité à exposer, puis les expositions se multiplient. Il est sollicité pour des commandes officielles, décore une chapelle du XIè siècle, l’église Saint-Michel de Flines-lez-Roches près de Douai, un ensemble unique fait de peintures et de sculptures dans une scénographie bouleversante, il est sollicité pour des décors de théâtre. Il n’ a de cesse de créer, tel est Philippe Aïni.

Pierre-Alain Lévy


[**Exposition Peintures et sculptures de Philippe Aïni
*]
[**CridArt. 1 rue d’Enfer à Metz, à 200m de la cathédrale, jusqu’à fin juillet *]


WUKALI 02/07/2016
*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com
Illustration de l’entête: détail d’une oeuvre exposée de Philippe Aïni

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