« A politician needs the ability to foretell what is going to happen tomorrow, next week, next month, and next year. And to have the ability afterwards to explain why it didn’t happen. » (*)

Sir Winston Churchill


La nouvelle du[** Brexit*] (la sortie du [**Royaume-Uni*] de l’Union Européenne) – jugée comme une affaire sans grande conséquence par ses défenseurs – a choqué l’Europe, probablement même le monde, comme aucun autre événement politique depuis la chute du mur de Berlin. L’élan vers le pluralisme, l’ouverture, l’éradication des frontières, et la conscience transnationale, ont été la dynamique civilisationnelle de notre ère. La voici fortement troublée, même peut-être stoppée. Nous avons, nous Européens, un étrange sentiment, comme si la lune avait subitement disparu de notre ciel.

Quand la nouvelle est tombée, j’étais chez moi, à [**Anvers*], en Belgique. La [**Belgique*] est, entre beaucoup d’autres choses, probablement le pays le plus « mondialisé » parmi les États de taille moyenne. Le Wi-Fi pénètre partout, les connexions mobiles fusent à vitesse 4G dans des endroits où il y a encore un siècle (Flandres orientales, Ardennes, …) les choses étaient inchangées depuis son indépendance. Mais elle est aussi en plein milieu d’un conte de fée qui marque la sublimation des rivalités nationales européennes à travers le sport. Oui, la [**Belgique *] est en quart de finale de la [**coupe d’Europe de football*] ( à l’heure où j’écris ces lignes le match contre le [**Pays de Galles*] n’a pas encore commencé), et pour ce petit pays, ça veut dire beaucoup ! Du football, [**Bridget Jones*] disait que c’est «ce que les hommes ont à la place des émotions», et « l’Euro de foot » est ce que l’Europe a imaginé de mieux à la place des guerres. La Belgique y réussi pour le moment si bien qu’une très grande majorité des Belges suivent assidument la compétition (écrans dans les supermarchés, dans les bureaux, dans les gares, etc…). Un signe, certain, d’une ouverture d’esprit, d’un regain général de prospérité et des échanges positifs. Une des raisons pour lesquelles l’équipe de Belgique réussit aussi bien sa compétition c’est parce qu’un grand nombre de ses meilleurs joueurs jouent dans la « Premiere League » anglaise. Rappelons que cette ligue a été fermée aux joueurs européens pendant des années, jusqu’en 1995, quand la [**Cour de Justice de l’Union Européenne,*] dans une affaire portée par [**Jean-Marc Bosman *] (un joueur belge) a ordonné son ouverture aux joueurs de nationalités européennes ; pour le plus grand avantage du championnat de football anglais (qui est devenu le plus suivi au monde). Un avantage qui risquerait bien de disparaître brusquement.

Au lendemain de la décision prise par les Britanniques et alors que la vérité sur les raisons de pourquoi ce qui est arrivé est arrivé commence à prendre sens ; il est, désormais, clair que le désir de prétendre que le vote était surtout une affirmation de l’insécurité économique ou une déclaration contre le néolibéralisme était, comme si souvent dans le passé, au mieux très partielle, au pire sentimentale et auto-illusoire.

Ce qui était vraiment en jeu, c’était une vision fermée de l’avenir contre une vision cosmopolite. La fracture était beaucoup moins entre les riches et les pauvres qu’elle ne l’était entre la ville et les campagnes, les diplômés universitaires et les non-qualifiés, et, surtout, entre les jeunes et les vieux.

L’insécurité économique était, de toute évidence, l’une des choses qui a compté dans le vote, mais la nostalgie d’un certain nationalisme en a été le verdict. Et ce qui est vraiment frappant est que le jeune en difficulté a pris pour acquis que la voie vers un avenir meilleur réside dans plus d’intégration européenne et de conscience planétaire, non pas dans la fermeture et dans l’ostracisation de son pays.

Le vote a été intolérablement cruel pour les jeunes Britanniques, dont bon nombre n’ont pas hésité à protester. Ils se sont couchés jeudi soir avec avec toute l’Europe devant eux, en tant que citoyens de ce continent pouvant imaginer leur futur dans vingt-huit nations ; ils se sont réveillés vendredi matin et se sont vus dire que leur avenir se contracterait à une nation, et que celle-ci risquait encore de se rétrécir d’avantage, juste devant leurs yeux, droit devant, à la frontière écossaise. Quel gâchis !

Mais plus encore, la fracture était entre les autochtones et les nouveaux arrivants, ou plutôt, entre les anciens et les nouveaux arrivants, ou entre les autochtones et leurs fantasmes de ce à quoi les nouveaux arrivants ressemblent. Ce fut un vote sur l’immigration et tout le spectre et le fantasme qui y sont attachés. Or, l’immigration doit être vue comme un bénéfice économique net pas comme un frein ! La campagne s’est quant à elle concentrée sur les difficultés d’intégrations supposées des nouveaux arrivants. Nouveaux arrivants, effet en grande partie dû à une sorte de retour sur investissement postcolonial, qui n’a pas grand chose, si ce n’est rien, à voir avec l’Union Européenne. L’[**UE*], n’a en effet rien à voir avec les tensions supposées que ces nouvelles populations pourraient créer sur les services sociaux britanniques comme toute la campagne a voulu le faire croire. Ce ne sont que des fantasmes qui ont été repris et ont submergé les tabloïds britanniques. La vérité économique la plus répandue est que la richesse c’est la productivité et qu’il est très compliqué d’imaginer la libre circulation des biens et des services sans libre circulation des peuples (une vérité, ironiquement découverte par des économistes anglais étudiant les écrits des Lumières et de la Révolution française), semble, elle-aussi, oubliée et perdue.

Certaines des peurs, cependant, n’étaient pas fictives. Le rôle du terrorisme, et plus particulièrement les dernières attaques à [**Paris *] et [**Bruxelles*], ont très probablement radicalisé des honnêtes gens anglais habituellement plus tolérants. Nous ne devons pas le sous-estimer. De même, l’idée que les pays d’accueil (nous) ont permis que certains groupes de populations issues de l’immigration qui, loin de s’assimiler ou de s’intégrer, avaient utilisé les ressources et la générosité de ces pays pour semer des attaques violentes sur leurs citoyens est intolérable. Si ces faits ont été très largement exagérés par les défenseurs de la sortie de l’UE, ils ne sont pas, cependant, le fruit de l’imagination. La vérité des récentes vagues d’immigration, la vérité des milliers de personnes immigrées et intégrées, travailleurs, ayant construit une famille, payant des impôts et avec leurs enfants à l’école, a été, hélas facilement perdue dans la terreur insufflée par les tabloïds.

Quand je pense à l’Europe, je me rappelle de ce moment, il y a quelques semaines où dans un bar anversois, alors que la Belgique jouait son premier match de l’euro, pas moins de 25 téléviseurs diffusés le match et 1 seul, dans un petit coin, était dévolu à la retransmission simultanée du [**match Portugal-Hongrie*]. Deux travailleurs portugais sont entrés dans le bar et se sont assis près du petit téléviseur diffusant le match qui les intéressait, à contre-courant de la foule présente dans le bar, ce soir là. On aurait dit qu’ils sortaient tout droit d’un dessin de [**Sempé*], leurs regards fuyaient bravement dans le sens opposé de tous les autres. Mais, la tolérance avec laquelle ils ont été accueillis, conjointement liée à la mise à disposition d’un téléviseur dédié à leur bénéfice, en plein milieu de ce qui était une effervescence, une fièvre, nationale pour les Belges semble bien résumer ce qui est précieux et juste dans le projet européen : juste assez de bonnes manières pour rassembler dans un même lieu des gens très différents et les faire, tous, vivre leur passion.

Mais la question revient toujours, qu’est-ce que l’[**Union Européenne*] a-t-elle accompli ? Seulement la plus longue période de paix et de prospérité dans l’Histoire moderne de l’Europe. Une paix et une prospérité qui sont peut-être dûes à des éléments absurdes d’une centralisation technocratique qui tend à trop planifier, mais qui a aussi créée ces petits rituels de courtoisie européenne (internationale même) dont ce petit bar anversois témoignait.

Quiconque pense que ces éléments absurdes, ces contraintes bureaucratiques sont les pires maux que l’Europe a connus devrait essayer de se remémorer la [**bataille de la Somme*], ou[** Verdun*] ou toute ces autres batailles annihilantes dont nous commémorons le centenaire cette année et pleurons leurs morts. C’est un énorme succès de l’Union Européenne que ces scènes macabres et meurtrières semblent désormais appartenir au royaume de l’imaginaire. Pourtant elles n’y sont pas. Elles n’ont aucune raison d’y être.

En ce moment, j’aime à me remémorer deux irascibles émigrés du siècle dernier et des tragédies que l’Europe a connues.[** John Lukacs,*] un historien américano-hongrois. Il a passé sa vie à faire valoir que le nationalisme – pas le socialisme, pas le libéralisme – est le noyau idéologique de la modernité, et que la leçon de l’Histoire est que le nationalisme s’affirmera, comme un microbe inextinguible, chaque fois qu’il en a la moindre occasion Il a aussi fait la distinction entre le patriotisme : l’amour du lieu et de la tradition et le désir de voir ses particularités prospérer ; et le vrai nationalisme, qui, lui, est vengeur, une certitude irrationnelle que l’étranger à l’extérieur ou même à l’intérieur des frontières d’un pays est responsable de certaines humiliations à la « vraie nation ». Ce pessimisme est aussi rejoint par[** Karl Popper*], un philosophe Anglo-Autrichien qui a vu dans que ce qu’il a appelé la « société ouverte » (Open society), pourtant essentielle à la transmission des valeurs humaines et à l’accroissement des connaissances, qu’elle pouvait imposer de fortes pressions sur ses citoyens-souches : perte de leur identité, certitudes contrecarrées, perte de l’intégrité et de la plénitude de la tribu. La réaction de cette population « souche » est inévitable et certaine. Soyons clairs. Ce qui maintient une société ouverte à l’abri d’être renversée c’est sa toujours plus grande prospérité et sa capacité à corriger les inégalités sociales. Quand la prospérité se termine ou est en danger, tous les mauvais démons sortent de la forêt. D’une façon plus générale, il est, donc, fort probable, que ce soit la prospérité qui rende le pluralisme possible. L’économie à elle seule ne pas expliquer la résurgence de l’idéologie nationaliste, mais sans prospérité, elle a beaucoup plus de place pour se propager dans la société. Le nationalisme ne va donc pas simplement disparaître, et, les sociétés libérales et ouvertes sont beaucoup plus fragiles que leurs succès peuvent laisser paraître. Ces deux tristes vérités semblent avoir besoin d’être perpétuellement réaffirmer, ou les Lumières vont vraiment s’éteindre à travers l’Europe.

Pierre Fruitier-Roth

**Nota: *][* veuillez prendre connaissance ici du plan en train d’être mis en place par les autorités britanniques pour sortir de l’ornière*] [ Cliquer

Traduction du sous-titre (*) Un politicien a besoin de dire à l’avance ce qui va se passer demain, la semaine prochaine, le mois prochain, et l’année prochaine. Et de pouvoir expliquer ensuite pourquoi ce n’est pas arrivé.


WUKALI 01/07/2016
*Courrier des lecteurs *] : [redaction@wukali.com
Illustration de l’entête: photographie publiée dans The Telegraph

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