From prehistoric times till contemporary creations, black remains a color, a philosophical and aesthetical analysis


Bienvenue parmi nos chroniqueurs et critiques à Roxane Lippolis. Elle est graveur, un fastueux métier tout d’émotion maîtrisée, d’équilibres, de relief et d’impression, où la puissance devient jaillissement de couleurs en noir et en blanc, où la dualité des contrastes débouche toujours sur d’autres horizons, d’autres vies, d’autres lumières, d’autres multiples, d’autres surgissements, d’autres interrogations, d’autres mystères. Un métier qui force le regard et nourrit la pensée.

Voici le premier article de Roxane Lippolis dans Wukali, et il est prometteur…

P-A L


Il est des auteurs qu’on lit sans se poser de questions. On sait que quelques lignes suffisent, non pas pour convaincre, mais pour vous aider dans votre réflexion, pour l’aiguiser, l’affiner.

Badiou pour moi est un de ces auteurs. Il fait partie de ces individus qui ont fait de la philo bien plus qu’une réflexion quotidienne, un exercice intellectuel ou encore une gymnastique de l’esprit, mais, à l’égal de Chomsky ou Deleuze, une facette de leur personnalité.

Dans nombres de ses livres, j’ai pu constater son engagement politique et réflexif, l’admission et le jugement de ses propres erreurs, la construction d’une pensée sur un sujet politique et/ou social. Souvent la lecture est simple, l’idée claire, les exemples peu nombreux mais ciblés ; il ne vulgarise pas et pourtant n’importe qui peut lire ses livres. Je l’ai souvent recommandé à des personnes chez qui je sentais une lassitude envers les politiques qui nous dirigent (je pense notamment au mouvement récent de Nuit Debout), non pas pour les révolter encore plus, mais pour les aider à comprendre pourquoi on en est arrivé là, et aussi construire un argumentaire face aux inconditionnels de la démocratie !

Rassurez-vous je ne suis pas une groupie de cet auteur j’en achète d’autres !

Mais voilà l’histoire : je rentre du travail, pour une fois avant 18h, je passe devant une nouvelle librairie, coup d’œil à la vitrine… coup d’œil à la montre… car le temps s’arrête chez les libraires et les disquaires : je décide de rentrer. Je flâne, je prends des livres, 1, 2, 4 ! poésie asiatique, essai sur la photographie… je les prends comme ces bonbons qu’on achète lorsque qu’on fait la queue à la supérette, j’ai envie de lire comme on a envie de grignoter. Je continue de flâner. Rayon « beaux-arts », je ne regarde même pas car toujours tentant et bourse trop légère.

« Philo », mes yeux se posent sur un petit livre pas bien épais, couverture toute noire et brillante, où est imprimé un carré mat noir d’environ 7 sur 7 cm, comme un socle au titre « Le Noir, éclat d’une non couleur » ( je suis graveur, je n’use presque exclusivement que des noirs, rare est la couleur mais je cherche toujours la lumière dans mon travail ), Alain Badiou, édition « Autrement », je pense : « penser AUTREMENT », je prends sans même lire quelques lignes apéritives.

La libraire m’offre un marque-page noir…

Forcément je me dis qu’on va me parler de l’art pariétal, des cavernes sombres et de Soulages, ce qu’il va faire.

Mais, Badiou s’adresse d’abord à nous par un autre biais tout à fait inattendu ; il parle de sa jeunesse et de ses jeux d’enfants dans le noir, des souvenirs de sa jeunesse lointaine, une réflexion sur le fameux tableau noir des écoles, devenu aujourd’hui blanc. Le sexe aussi, il nous invite à voir le noir autrement, sortir de ce qu’on le sait ou plutôt regarder d’un œil nouveau ce que l’on ne regarde plus. Ceci fait, comme un petit jogging de « décrassage » après l’hiver, il s’emploie à recontextualiser le noir, c’est quoi le noir ?
Comment l’a-t-on utilisé en tant que symbole ? Tout cela semble évident ; il nous présente le drapeau noir versus le drapeau blanc, pourquoi le noir représente forcément quelque chose de négatif, des petits sous-chapitres qui sont finalement autant de réflexions sur ce qui nous semble « si normal » dans notre langage et notre quotidien.
Bientôt le livre se termine sur un chapitre « Physique, biologie et anthropologie », plus politisé enfin, plus engagé et évident !

Je suis sortie de ce livre plus aiguisée, mais je crois qu’ en filigrane le noir n’a été au fond qu’une excuse pour Badiou pour nous dire « Attention, voyez comme la manipulation est aisée sur quelque chose que l’on peut juger « anodin », en réalité, rien n’est anodin ».

Roxane Lippolis


Le Noir
Éclat d’une non couleur
éditions Autrement. 14€90


WUKALI 02/07/2016
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