Claude Lelouch’s love for actors with a magic camera and a perfectly well knit scenario


Film de Claude Lelouch( né en 1937) avec Jean-Paul Belmondo et Richard Anconina dans les rôles principaux, Itinéraire d’un enfant gâté fut tourné sur cinq continents (Paris, Cologne, Los Angelès, Singapour, en Polynésie française et au Zimbabwé).

Comme souvent chez le réalisateur, de nombreux retours en arrière interfèrent avec le présent mais ils ne sont pas gratuits : ils expliquent le cœur de l’intrigue. Celle-ci se découvre peu à peu au spectateur, vite entraîné dans le tourbillon d’images que nous propose le metteur en scène.

L’argument est simple : enfant adopté ayant vécu sa jeunesse dans un cirque, ce qui le marquera à jamais en lui donnant le goût du travail inventif, bien fait et en équipe, devenu richissime par la création de son « Empire » industriel, un homme de la cinquantaine, Sam Lion (Belmondo), décide de disparaître aux yeux du monde en se faisant passer pour mort….Mais son passé va lui ressurgir en pleine figure, sous la forme d’un de ses anciens employés, Albert Duvivier dit Al (Anconina), et l’obliger à revenir discrètement pour éviter une catastrophe à son entreprise…

Les images, soutenues par une musique originale de Francis Lai, vont souffler un air de liberté individuelle dans l’âme attendrie du témoin-spectateur qui se laisse emporter par le rythme doux du film.

Peu à peu, les deux acteurs principaux se découvrent, se comprennent, finissant par créer une sorte de duo, malgré la différence d’âge…Finalement, l’aîné permettra à son cadet de gagner vingt ans en un seul…

Le rythme du film, relativement lent, lui donne un aspect nostalgique calqué sur le visage de Sam Lion, maître de cérémonie de l’aventure. Plusieurs histoires cohabitent à l’intérieur du scénario : celle de Sam Lion, celle d’Albert Duvivier, celle des rapports entre Sam et sa fille Victoria (Marie-Sophie L, dont l’interprétation est remarquable), celle d’un petit groupe de personnes vivant autrefois« en lisière de la forêt  », aujourd’hui transformée en banlieue…

Ce qui frappe le plus ce sont plusieurs scènes devenues cultes. La plus étonnante fut tournée dans une chambre de bonne : Sam va apprendre à Al qu’il ne doit jamais être surpris dans aucune circonstance de la vie, un test va donc suivre. Nous assistons là à un jeu de scène exceptionnel : « tu vois, tu es surpris », « oui, mais là c’est surprenant  » …Tout se lit sur les visages des deux hommes : Sam imperturbable, Al sidéré par les propos de son patron…C’est tellement extraordinaire qu’une seule comparaison est possible : avec la partie de cartes de Marius dans le film de Pagnol. C’est dire le niveau atteint !


L’utilisation du fameux « Blues du businessman  » est magnifiquement illustrée par des images de liberté hors-du-commun où l’on voit d’abord un lion courir derrière une proie puis un guépard en faire autant. C’est si puissant que le spectateur en arrive à être au bord des larmes, littéralement pris aux tripes par ces images apparemment anodines…Cet impact incroyable est vraiment une création de Lelouch.

Au début de l’histoire, Sam se retrouve à Hambourg à la recherche de faux-papiers. Il va traîner dans une « éros-center », typiquement allemand, où il demandera à une fille parlant français si elle connaît quelqu’un qui pourrait l’aider…Les images proposées alors par le metteur en scène, qui ne juge rien ni personne, deviennent poignantes en nous montrant la détresse humaine sans limites de ces femmes qui attendent le client…

Autre scène-culte, en Afrique cette fois, où Sam descend de sa grosse voiture, allant au-devant d’un groupe de lions tandis qu’Al l’épie et le photographie… Jusqu’à ce que Sam l’aperçoive…Ce qui se terminera par un dialogue quasi-surréaliste quand Al lui avouera qu’il l’a reconnu : « Alors, je te tue ou je t’achète ?  » demande Sam et Al de répondre : «  je préférerais la deuxième…La première solution »

Lelouch joue avec ses personnages qu’il aime bien mais qui sont [**SES*] créations, sortes de marionnettes animées dont il se paie la tête, en laissant peu de marge à ses acteurs. L’interprétation de Jean-Paul Belmondo est toute en finesse mais d’une puissance que seul son talent personnel explique. Que l’on se réfère à la scène où Sam distribue de la nourriture aux lions et aux crocodiles : tout se passe dans l’œil du comédien qui observe, qui s’étonne, qui apprécie cette sauvagerie naturelle…La caméra du réalisateur le suit, le guette, l’observe, telle un chirurgien avant l’opération… C’est magique et si simple… L’acteur reçut le « César » pour sa performance.

Autre scène-culte : Victoria arrive à l’auberge où vit Sam. Elle l’a enfin reconnu suite à un mot dit trop fort par Al au rendez-vous qu’elle lui avait proposé, au cours duquel elle lui demande de l’épouser . Elle regarde son père comme jamais, lui se sent stupide, ne sachant quoi dire ni faire… Elle se jette dans ses bras en pleurant : il est vivant… Le dialogue est mince, Lelouch laissant PARLER les images… On ne peut faire plus élémentaire et pourtant ! Quelle force expressive… Seul un artiste de la caméra peut obtenir un pareil résultat. Nous savons que Lelouch a appris à manipuler cet instrument de travail bien avant de commencer son métier.

Pour le plaisir une dernière fournée de cette cuisson magnifique : Al retrouve Sam après que ce dernier ait dit toute la vérité à sa fille Victoria (« j’ai voulu prendre des raccourcis et je me suis perdu »). Elle sait donc tout.

Cette fois, Al est furieux et ne se laisse pas faire, prenant à partie son, désormais, ex-patron : «  Vous savez ce que vous êtes Monsieur Lion ? Un enfant gâté qui a cassé tous ses jouets ! Vous imaginez que vous êtes le seul à pouvoir descendre de voiture et vous plantez devant des lions ? » Et d’en faire autant en allant à Thoiry pour réaliser l’exploit !

Tout finira bien mais le spectateur devine que la fin de l’aventure eût pu être différente… Comme lorsqu’à Hambourg deux hommes proposent à Sam un petit travail bien payé… Au regard de Notre héros qui devine tout, nous comprenons que ce sont deux terroristes… Lelouch a privilégié le côté optimiste. Il était dans le vrai…

Jacques Tcharny


WUKALI 17/06/2016
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