When German history knocks at the door


Voilà longtemps que nous n’avions pas eu droit à une saga familiale de cette qualité et surtout qui ne s’inscrit que dans un volume de 200 pages. C’est dire le talent d’écriture de Joël Schmidt. Et ce n’est pas parce que c’est « ramassé » que l’auteur oublie de donner de la profondeur à ses personnages. Loin de là. Mais on n’est plus à l’écriture de l’école naturaliste, aux longues, parfois interminables digressions de la littérature allemande, ou à des descriptions tout aussi interminables, enfin parfois, à la Proust. Et je ne parle pas de tous ceux qui s’étalent des pages durant sur un minuscule trait de caractère d’un des héros comme si le lecteur était incapable de bien percevoir ce que veut montrer l’auteur. Il est certain que certaines sagas familiales qui parfois s’étalent sur plusieurs volumes auraient mérités un peu plus de concision, sans pour autant remettre en cause le talent (ou son absence) de leur auteur.

Germania est donc une histoire qui se déroule sur trois générations, du début du XXème siècle à nos jours. De fait c’est surtout l’histoire du dernier rejeton de la famille Héraucourt, de son rêve, pour ne pas dire de son fantasme (mais sûrement pas de sa folie) : Gunther vit dans un monde qui n’existe pas, celui que lui a dit être son grand-père maternel, celui de l’aristocratie de Poméranie d’avant la Première Guerre mondiale. Car Gunther est le fruit des amours d’un Français amoureux de la culture romantique allemande et d’une aristocrate qui elle adore la culture française. Obligés de fuir le nazisme dont ils ne partagent en rien les idées ses grands parents maternels se retirent dans un château en Corrèze où ils continuent de vivre comme s’ils étaient en Allemagne, non point celle d’Hitler mais celle de Goethe teintée toutefois d’un nationalisme certain autour de la supériorité de leur culture et de leur peuple (et sûrement pas de leur race, concept totalement absent de leur univers mental). C’est là où le petit comte passera ses vacances, où il vivra la guerre qu’il considère avant tout comme un jeu dont ses héros sont allemands car bien disciplinés et portant de magnifiques uniformes.

De fait, en grandissant, il se sent plus attiré par la culture allemande, la maternelle, que la française qu’il quittera, sans la renier totalement, pour partager, vivre celle des vaincus, qui, au plus profond de lui, est supérieure aux autres. Il prendra la nationalité allemande quitte à perdre la française, optera pour la religion luthérienne alors qu’il fut baptisé catholique, se mariera en 1961 avec une fille de son âge d’Allemagne de l’est, et quand il aura perdu tous ses ancêtres (sa mère se fait tuer sur le mur pour le sauver), il rachètera le château de son enfance pour réaliser son rêve, partagé par son épouse : installer au fin fond, au centre de la France, un temple, un lieu à la gloire de la culture allemande. Son « phalanstère » n’est pas loin de faire penser à certaines communautés allemandes en Amérique du sud créées par d’anciens nazis. Tout est à la démesure de ses moyens immenses. Mais là où il veut créer une sorte de symbole de l’alliance franco allemande, il va de désillusion en désillusion: un opéra bâti pour la musique de Wagner ne recevra aucun concert, les Allemands venus s’installer partent où font souche avec des Français et surtout la bêtise, l’incompréhension des locaux encore fortement marqués par les exactions de la division « das Reich » lui font connaître horreur : l’assassinat de sa fille. De plus son fils, lui fait le cheminement inverse, il opte totalement pour la culture française.

Germania est un roman sur un rêve, sur les déchirements que certains peuvent rencontrer quand la naissance les place au centre de deux cultures et qu’ils n’arrivent pas à en faire la synthèse, privilégiant l’une sur l’autre et ne comprenant pas qu’il faut partager celle de son lieu de vie et non celle d’un autre pays et ce d’autant plus quand cette culture est fantasmée et ne correspond plus à aucune réalité.

Voilà un thème plus que d’actualité sauf que le choix de culture n’est plus entre la française et une allemande rêvée, mais une musulmane fantasmée. Thème immortel s’il en est et qui pose la question de la synthèse entre deux cultures différentes.

Émile Cougut


Germania
Joël Schmidt

Editions Albin Michel. 15€


WUKALI 13/06/2016
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