A cunning and congenial humorist


Anne Roumanoff le dit haut et fort dans son spectacle : « Aimons nous les uns les autres ! ». Et d’ajouter, « Ce n’est pas facile, mais il faut essayer ! »

Dès les premières minutes, lorsque la dame en rouge et noir fait son entrée sur la scène du Pasino d’Aix, petite frange en bataille, yeux rieux, sourire espiègle, rayonnante, on se dit qu’on a bien de la chance d’être là, et qu’il nous sera facile de l’aimer. Elle n’est pas qu’une « bonne copine », comme elle se qualifie elle- même. Anne Roumanoff est multiple et unique, un caméléon qui passe par toutes les couleurs au gré de ses humeurs. Et l’humeur dans la salle est plus que joyeuse sur fond d’actualité pourtant bien morose. Il y a, dans ses bons mots, du grand Devos en elle, et si on croise les pensée d’Enarques, la femme de Jean Claude n’est jamais bien loin, avec ses mots tout simples et ses vérités toutes crues. D’autres vérités éclatent gaiement : au Ministère, à Pôle emploi, à l’école… Mais elle se moque aussi, de la télé qui manipule et ses « partenaires » d’un soir, montés sur scène pour revisiter « confessions intimes » ne s’en remettront pas de sitôt. Pas de répit pour le rire. Des coaches en bien être intérieur, en passant par des histoires de chasse aux toxines, de l’ado incomprise, de l’Américaine à la terrasse d’un café, de radio bistrot, de la Coupe du monde, et pour finir de dindon de la farce, façon fable de la Fontaine, Anne Roumanoff est sur tous les fronts et tord quelques cous au passage. Ce qui a de bien chez elle, c’est qu’elle ne s’exclut pas des gens qu’elle critique. Lucide sur les gens, lucide sur elle-même, elle est honnête, « carrée et fiable » et ne triche pas, sur scène comme en interview.


[**RENCONTRE*]

[** Tout vous semble vous sourire, vous êtes l’humoriste préférée des Français ; Est-ce que vous pensez parfois à vos débuts il y a presque 30 ans ? Regardez vous en arrière parfois ? *]

– J’ai du mal à croire que cela fait bientôt 30 ans que je monte sur scène, je n’ai pas vu le temps passer ! Je suis moins dans l’angoisse qu’à mes début, beaucoup plus dans le plaisir, je savoure plus les choses.

Les thèmes que j’aborde ont forcément changé depuis mes débuts, avant je parlais surtout de mecs et de régimes, maintenant j’ose davantage de choses. Cela dit je n’aime pas trop regarder en arrière, ce qui m’intéresse c’est le présent et le futur.

[** Comment avez-vous trouvé ce style là ? Vous ne semblez avoir aucun modèle.
*]

– J’essaye constamment d’évoluer, d’être fidèle à ce que je ressens, de surprendre le public, de me surprendre aussi.

C’est le plus difficile pour un humoriste d’avoir un style original. Il ne faut pas chercher à copier les autres. C’est l’écueil principal que rencontrent la plupart des jeunes humoristes, ils cherchent à imiter un modèle. L’originalité est une qualité indispensable pour durer dans ce métier.

[** Le public a-t-il changé son regard lorsqu’il a appris que vous aviez fait Sciences Po ? *]

– Le fait que j’ai fait Science-Po n’a jamais été un secret. En vérité, plus ça va, plus je me moque du regard qu’on peut avoir sur moi. Je trace ma route et l’opinion que l’on a de moi m’importe beaucoup moins qu’avant.

[** Avec vous, on pourrait presque se passer du journal de 20 h ! Vous êtes une vraie chroniqueuse , vous commentez l’actualité. *]

– Je suis avant tout humoriste, mon objectif c’est de faire rire les gens, de dédramatiser une actualité qui peut parfois être anxiogène. Pour m’imprégner de l’actu, je traine beaucoup sur internet, ça m’intéresse de connaître le ressenti des gens face à l’actualité.

[** Avoir fait Sciences Po, cela aide t-il à dire des choses drôles et cinglantes parfois certes, mais pertinentes ? *]

– J’ai eu mon diplôme en 86 c’est maintenant assez lointain… Faire Science Po m’a sans doute apporté un esprit de synthèse et la capacité de me documenter rapidement. Effectivement, quand je fais de l’humour sur la politique, j’essaie de ne pas raconter n’importe quoi.

[** La politique dans vos études, mais pas sur la scène de vos débuts. Elle est arrivée plus tard. Y-a-t-il une raison à cela ?
*]

– Longtemps la politique ne m’a pas intéressée, je crois même que Sciences Po m’en avait presque dégoûté. Et puis il y avait Bedos et les Guignols qui faisaient ça très bien, je ne voyais pas trop sous quel angle en parler.

Et puis j’ai trouvé ce personnage un peu éméché de radio bistrot. Je l’ai créé en 2003 pour dénoncer la guerre en Irak. Je pense que c’est très important, quand on veut parler politique sur scène, c’est d’avoir quelque chose à dire.

[** Il y a toujours un fond d’humanité dans tous vos spectacles. On vous sent humaine et compréhensive. C’est paradoxal quand on vous voit interpréter certains personnages corrosifs, cinglants … *]

– Oui, c’est vrai que sur scène je suis humaine et compréhensive, dans la vie beaucoup moins je vous rassure. (rires) J’ai effectivement beaucoup de tendresse pour les personnage que j’interprète et même les plus désagréables. J’essaie toujours de comprendre pourquoi ils sont comme ça, il y a une forme d’empathie.

[** Ce doit être difficile de miser sur un personnage politique. Trouver ce qui va faire rire, sans tomber dans la systématisation !
*]

– Oui bien sûr, chaque humoriste a tendance à raconter les mêmes choses sur les politiques: Sarkozy est nerveux, Hollande est mou… Il faut essayer de sortir de ces clichés. J’essaie de ne jamais taper sur les mêmes personnes, d’équilibrer entre la droite et la gauche même si forcément, on attaque plus facilement ceux qui sont au pouvoir.

Chaque humoriste a sa propre sensibilité mais en ce qui me concerne, même si je me moque des politiques, j’essaie de ne jamais les insulter.

[** Vous incarnez littéralement vos personnages. Déjà, physiquement, ce sont des vrais tableaux que vous offrez. Vous jouez les textes que vous écrivez. Vous pensez que c’est pour cela que le spectacle est fluide ?
*]

– Merci pour le compliment. Écrire un sketch c’est beaucoup de travail et il y a souvent beaucoup d’ajustements à faire avant que tout ne soit fluide. Lorsque je teste un nouveau sketch j’ai pour habitude de m’enregistrer et ensuite de retravailler le sketch afin de resserrer le temps entre chaque rire. En ce qui concerne le travail d’actrice, j’ai la chance de jouer longtemps mes spectacles, donc ça se construit au fil des représentations.

J’écris mes sketchs toute seule sauf le sketch de radio bistro où je travaille avec une équipe d’auteurs. J’aime bien écrire, j’y prends de plus en plus de plaisir même si, comme tous les auteurs, j’ai parfois la flemme de m’y mettre.

[** Depuis des années, vous tenez une rubrique à «Vivement dimanche !». Pas de lassitude ? Que représentent pour vous ces moments télévisés ? *]

– J’apprécie énormément de travailler pour Michel Drucker. C’est une personne formidable humainement, artistiquement. Quelqu’un sur qui on peut compter, chaque fois que j’ai eu un coup dur, il a été là. J’aime beaucoup Françoise Coquet, sa productrice, qui est aussi une femme exceptionnelle. C’est une chance de travailler avec des personnes qui ont ces qualités humaines et qui en plus, me laissent une totale liberté d’expression.

Il y a une très bonne ambiance entre les humoristes qui interviennent dans l’émission de Michel Drucker.

[** Vous semblez avoir un regard bienveillant sur eux. Beaucoup vous font rire ?
*]

– Je dois reconnaître qu’il est assez difficile pour moi de rire des autres humoristes, parce que j’ai tendance à décortiquer les sketchs lorsque je les vois, plutôt que de les savourer Je suis effectivement assez bienveillante, je crois avec les jeunes humoristes que je croise. Quand je vois quelqu’un de talentueux, j’essaie de lui filer un coup de pouce. On a beaucoup à apprendre aussi de l’énergie et du talent des autres.

[** Depuis son cinéma, se retrouver à l’Olympia, c’est assez incroyable ! Comment se sont passées ces 169 retranscriptions de votre spectacle ? *]

– Lorsque j’ai joué « Aimons-nous les uns les autres » le 2 février 2015 à l’Olympia, c’était aussi la première officielle de ce spectacle, j’étais donc assez angoissée mais au final il y a eu une belle énergie et les critiques ont été très positives. Les gens qui ont assisté au spectacle au cinéma ont été ravis et certains sont ensuite revenus me voir sur scène.

[** « Aimons-nous les uns les autres », après ce qui s’est passé en France, et en Belgique, cela a une sacrée résonance ! *]

– Le titre de mon spectacle a été choisi avant les attentats de janvier 2015 et c’est vrai qu’il prend une résonance plus particulière aujourd’hui. Dans ce spectacle je parle du fait qu’il est difficile d’aimer les autres, mais qu’il faut quand même essayer.

[** Il y a de plus en plus de femmes humoristes ? Malgré cela, pensez-vous que le monde de la culture en général est plutôt machiste ?
*]

– Aujourd’hui les femmes humoristes sont d’avantage considérées et c’est une très bonne chose. Mais je pense malgré tout qu’il existe encore un plafond de verre pour les femmes dans la société, dans n’importe quel métier. La société française est machiste, le monde de la culture un peu moins mais il reste beaucoup à faire. J’attends avec impatience qu’on voie au cinéma une femme de 70 ans en couple avec un mec de 35 ans . (rires)

[** Vous êtes la première femme à faire partie de la collection des éditions du Cherche-midi, avec le livre Roumanoff Best-of, Le meilleur des citations et des textes. Vous rejoignez les « grands » de l’humour. *]

– C’est un honneur de faire partie de cette collection, ça a été un gros travail de revenir sur presque 30 ans de textes pour n’en garder que le meilleur. Le livre marche bien, je suis contente.

[** Dans la vie, qu’est ce qui fait rire le plus rire Anne Roumanoff ? *]

– Au quotidien je ne suis pas aussi extravertie et joyeuse que sur scène, et heureusement sinon je fatiguerais mon entourage (rires) ! Mais je suis très curieuse et j’adore observer les gens et leurs petits travers. La nature humaine offre un spectacle dont je ne me lasse pas.

Pétra Wauters


WUKALI 10/06/2016
**Courrier des lecteurs : [redaction@wukali.com*]
Illustration: crédit photo ©Antoine Cartier pour l’entête et ©Matthieu Gibson dans le corps de l’article,


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