One of Tiziano’s numerous masterpieces


Titien est l’un des plus grands peintres qui fut (né vers 1488, mort en1576). Il appartient au groupe de ceux qui firent de Venise un « moment de l’art mondial », comme Tintoret ou Veronese. Il fut l’artiste préféré de l’empereur Charles Quint.

Cette huile sur toile dit L’Amour sacré et l’amour profane , de dimensions 118x279cm, semble avoir été créée vers 1510/1515. Il s’agit probablement d’une commande du notable vénitien Niccolo Aurélio, pour son mariage avec Laure Bargarotto. Elle est conservée à la Galerie Borghese à Rome.

Le titre sous lequel elle est répertoriée n’est sans doute pas celui qui lui convient le mieux : à l’époque du Titien, on disait seulement «  Deux femmes assises près d’une fontaine où se mire un enfant  » mais on lui attribua d’autres dénominations : « La vierge sage et la vierge folle  », « L’amour ingénu et l’amour satisfait », etc…Ce qui implique une incertitude du spectateur devant le tableau, autant visuelle que psychologique puisque l’exacte définition du sujet traité est improbable. Cette énigme peinte provoque le même ressenti que devant « La Tempête  » de Giorgione ou « Le concert champêtre » du débutant Titien, comme par hasard élève du premier ! Une indiscutable continuité psychique unit donc les deux artistes, ce dont le critique artistique doit être conscient en permanence. Malheureusement, il l’oublie souvent…

Le thème des deux amours se rencontre fréquemment dans la pensée néoplatonicienne, incarnée en Italie par Pic de la Mirandole à cette époque.

La représentation de personnages dévêtus eût été impensable au Moyen-Age. La Renaissance, grâce à la découverte de l’Antiquité, fera entrer « le nu » dans le cadre de ses possibilités expressives.

Le centre géométrique de l’œuvre se situe dans la main du Cupidon ailé, posée sur l’appui postérieur de la fontaine, mais le puits est légèrement décalé sur la droite de la peinture. Il semble être un peu surélevé par rapport aux autres éléments visuels.
Le bassin porte un décor en HAUT-relief : les personnages, comme le cheval, se détachent nettement du fond. L’animal a été inspiré à Titien par la vision quotidienne des chevaux de Saint-Marc. Ce pourrait être une statue si on se réfère au piédestal qui la supporte. Autour de lui, une ronde infernale de ménades déchaînées. On a souvent parlé de « sarcophage » à-propos de ce haut-relief, ce qui est impossible vu les détails que nous venons de signaler. Les proportions des humains sont allongées, d’esprit maniériste. La scène de gauche montre Adonis. C’est un Dieu d’origine orientale ( Adoni signifiant «monseigneur» en araméen et «monsieur» en hébreu moderne). Il symbolise la mort dans la mythologie grecque. Il est flagellé par Mars. Derrière ce dernier, on voit Vénus qui se précipite au secours de son amant.

Devant la fontaine, un rosier, aux ronces épaisses, cache une partie du bassin de marbre sur lequel se reflète la lumière solaire. Cette réfraction est caractéristique de ce matériau. Le mot marbre est d’origine grecque (marmoros) signifiant brillant : la lumière pénètre jusqu’à deux ou trois centimètres de profondeur et se réfracte sur les cristaux de calcite.
Pourquoi ce rosier dont les pétales roses sont dispersés, soit au sol, soit sur la bordure avant de la fontaine ? Parce que Vénus s’est blessée à la jambe en voulant aider son amant. Elle a été piquée par l’arbuste et son sang coule. Il sera placé dans la tombe d’Adonis que N’EST PAS ce bassin : la présence du tuyau de cuivre par lequel s’écoule l’eau bienfaitrice et génératrice le prouve amplement. En règle générale, les commentateurs ont négligé, à tort, ce détail capital à la compréhension de l’œuvre. Nous y reviendrons.

Observons maintenant le jeune Cupidon. Sa main droite est plongée dans l’onde d’un liquide d’une pureté divine si l’on en juge par les vaguelettes colorées que le mouvement de son poignet trace. La transparence évidente de cette eau de source inspirera au peintre les reflets magnifiques de l’assiette en verre, légèrement creuse, comme ceux de l’objet contre quoi s’accoude la femme vêtue. On a beaucoup glosé et écrit à-propos de ce qu’il pourrait être. On a parlé de vasque, de mandoline, d’inscriptions dessus mais rien n’apparaît certain. Il vaut mieux garder un silence prudent le concernant : seul Titien aurait pu répondre à cette interrogation mais aucun document ne nous est parvenu… L’historien d’art qui se respecte, et respecte son public, doit accepter une forme « d’ignorance définitive », sans se mettre à broder à tort et à-travers. Dans des recueils d’époque est écrit que les deux femmes auraient la plus grande ressemblance avec les deux épouses du Titien. Mais, sans preuves, quel crédit accorder à ces rumeurs lointaines … ?|center>

Les deux femmes sont situées aux extrémités du réservoir, l’une vêtue et profondément assise, l’autre nue et nettement moins bien installée. Regardons cette dernière : son bras gauche porte une cassolette fumante, sans doute pas une lampe comme souvent écrit. Sa nudité est remarquable : carnation crémeuse aux formes impeccables, bel équilibre du corps en semi-repos, visage tourné vers l’autre magnifique créature, regard d’admiration lancé vers celle-ci indiquant la prédominance de l’autre dans l’esprit du peintre comme dans la représentation proposée…Les couleurs du linge blanc cachant son intimité, comme l’ample draperie rouge recouvrant son bras gauche, a des tons forts, accentués, à leur maximum d’expressivité. Ce sont donc des « coloris » exceptionnels.
Observons maintenant l’autre femme, richement et somptueusement vêtue. Ses épaules sont bien dégagées. Sa robe est faite de satin blanc : l’apparence moirée des plis est tangible. La ceinture serrant sa taille, qui ferme le vêtement, est d’un rouge assourdi. On note qu’elle possède un fermoir d’or incrustée d’une pierre précieuse rouge, un rubis, symboliquement l’emblème du bonheur.

La main droite de ce personnage énigmatique porte un gant jaune et serre des fleurs, majoritairement rouges, contre sa jambe gauche. Une branche de jasmin est dans sa chevelure, typique de l’époque par son « blond vénitien ». Sur son poignet gauche se voit un riche bracelet d’or, tandis qu’au bas de sa jambe gauche est posé un coussin brodé d’or, à peine visible sous l’immense robe d’apparat.

La position de sa jambe droite, en partie allongée au sol, paraît peu réaliste, donnant l’impression qu’elle vient de faire « un atterrissage forcé »…Une telle faute chez Titien serait insensée, inexplicable, si l’on méconnaissait l’influence de Léonard de Vinci sur tous les artistes de l’époque : pensons à l’ange qu’il peignit sur le « Baptême du Christ  », tableau de Verrocchio, ou à celui de la « Grande Annonciation », œuvre de l’atelier du même artiste. Le rapport de cause à effet est patent, la réussite du Titien douteuse.

Les yeux de cette patricienne imbue d’elle-même nous regardent sans aménité…Alors que ceux de sa « partenaire-faire valoir » sont plus doux, plus vrais, plus tristes aussi…La première nous semble un peu figée, la seconde plus dans le mouvement.

Le maintien de la femme vêtue apparaît sévère, orgueilleux, à la limite de la vanité, alors que son alter ego nue est plus simple, plus naturelle. La première marque la vie terrestre, en rapport avec le mariage prochain du commanditaire. La seconde semble une allusion à une forme de spiritualité individuelle, liée à la personnalité du Titien, ici créateur-démiurge…

Derrière elles, un bouquet d’arbres sombres faisant ressortir la clarté des tons composant la scène. La volonté de l’antithèse est certaine mais nous en ignorons le pourquoi et le comment… Il faut bien accepter cette inconnue que nous ne connaîtrons jamais…
Après avoir zoomer sur la zone centrale du tableau, intéressons-nous au paysage de l’arrière-plan. Sur la partie droite du tableau, un château fortifié du Moyen-Age avec donjon. Un cavalier force sa monture pour rejoindre au plus vite la citadelle, à l’entrée de laquelle l’attendent plusieurs personnes, hommes et femmes mêlés, debout ou assis. Ce sont des membres de l’aristocratie si l’on en juge à leurs vêtements opulents et à leurs chapeaux coûteux. Remarquons aussi la présence de gros lapins ou lièvres, aux très grandes oreilles, qui semblent au repos dans la prairie. Rappelons ici que la symbolique du lièvre-lapin est explicite : elle hante toutes nos mythologies, nos croyances, nos folklores. Jusque dans leurs contradictions, tous se ressemblent, comme se ressemblent les images de la Lune à laquelle ils appartiennent car ils dorment le jour et gambadent la nuit. Avec elle, lièvres et lapins sont liés à la vieille divinité Terre-Mère, au symbolisme des EAUX REGENERATRICES et fécondantes, du renouvellement perpétuel de la vie sous toutes ses formes…Comme peut l’être un mariage, union fondatrice d’une nouvelle génération…
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Revenons au tableau : la végétation est dense avec de multiples espèces végétales, telle les fleurs « ciselées dans du métal » que l’on aperçoit sur la bordure inférieure droite.
Voyons la partie gauche : au premier plan, un tapis végétal glisse en contre-bas. Suit une scène de chasse où nous voyons deux cavaliers, lourdement vêtus et harnachés, ayant des difficultés à suivre leurs deux chiens qui poursuivent un gros lapin ou lièvre. Un effet de continuité entraîne donc le spectateur, vers l’extérieur du tableau, là où nous apercevons un troupeau de moutons, au repos et au calme avec leurs deux bergers. En progressant vers l’arrière-plan, un petit lac précède un village avec clocher d’église apparent et maisons. Enfin, tout au fond, un méandre de rivière et un paysage campagnard à l’infini.

En vérité, l’eau est présente partout dans cette œuvre. A la fois source de vie, purification et régénérescence. C’est « l’infinité des possibles » qui caractérisent le mieux cette peinture où tout est informel, virtuel et promesse de germination. Le vraie sujet en reste imprécis, probablement parce que Titien n’a pas été au bout de sa découverte personnelle, mais pas la motivation profonde de l’auteur : s’immerger dans les eaux pour en ressortir sans s’y dissoudre, c’est se ressourcer dans un immense réservoir de potentiel et y puiser une force nouvelle…

Jacques Tcharny


WUKALI 08/06/2016
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