Two famous characters of French History, Talleyrand and Fouché. A play and a movie


Poursuivons dans notre cinémathèque, intéressons-nous maintenant à un film remarquablement construit, parfaitement équilibré, aux dialogues percutants : « un régal de mauvaise foi » comme l’écrivit L’Express ; «Le Souper» d’Édouard Molinaro (1992), d’après la pièce de Jean-Claude Brisville qui fut un grand succès de théâtre à l’époque.

Claude Rich (qui reçut le César du meilleur acteur pour sa prestation) joue un Talleyrand plus vrai que nature, tandis que Claude Brasseur lui donne la réplique dans le rôle de Fouché, avec une verve colorée incandescente. Ne pouvant tourner dans l’ancien hôtel particulier de Talleyrand, devenu le consulat des États-Unis, le réalisateur filma dans l’hôtel de Monaco, siège actuel de l’Ambassade de Pologne.

Paris, la nuit du 6 juillet 1815…Curieusement, le film débute à la sortie d’un dîner chez Wellington, vainqueur de Napoléon à Waterloo. Le peuple, maintenu derrière des barrières (serait-il quantité négligeable?), est autorisé à regarder de loin les invités sortir… Parmi eux, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, surnommé « le diable boiteux ». Comme le dit un quidam ordinaire : « il est de tous les râteliers  ». L’ambiance est déjà posée ! |right>

Un carrosse en ville conduit le diplomate avec son invité, dont on ne voit que les jambes. Comme le spectateur le devine, il s’agit du terrible ministre de la police : Joseph Fouché que Talleyrand emmène souper chez lui en tête-à-tête. L’enjeu de la rencontre ? L’avenir de la France. Leur situation personnelle est très différente : le second a rallié Louis XVIII depuis plus d’un an, alors que le premier a voté autrefois la mort de Louis XVI (1793), et a participé aux Cents-jours. Les deux hommes, se comprenant parfaitement sur le fond mais en totale opposition de tempérament comme de caractère, seront tour à tour, voire quasiment en même temps, opposants et compères tout au long de ce festin proposé par l’inventeur de la diplomatie moderne que fut Talleyrand.


La richesse décorative du film rajoute à l’exubérance de cette classe dirigeante méprisant « la populace ». Une preuve ? Lorsque Fouché, récent Duc d’Otrante, affirme, la main sur le cœur, qu’il ne veut pas faire tirer sur le peuple, que lui répond le plus ancien Prince de Bénévent ? Ceci :« Mais quel gouvernement veut faire tirer sur le peuple ? Disons qu’un gouvernement responsable est parfois obligé de disperser des réunions de factieux, dans l’intérêt même du peuple ! » Comme ne le fit jamais l’ex-évêque d’Autun, la messe est dite…

Les bons mots fusent à bouche ouverte. C’est un festival, une régalade, où fatalement, les sentiments comme l’honnêteté, la franchise, la vérité n’ont pas leur place. Déjà n’existent que les rapports de force : ce monde post-napoléonien annonce le nôtre. Quand Talleyrand fait signe à son invité de s’asseoir pour souper, la caméra s’arrête sur le visage de Brasseur-Fouché, le scrutant, le fouillant, cherchant sa vérité intrinsèque et le spectateur comprend, au regard perçant de l’antagoniste, que Fouché mijote ses arguments, ses atouts, ses coups bas, dans le duel sans limite qu’il s’apprête à engager avec le protagoniste de ce souper, Rich-Talleyrand.|left>

Tout le temps du film, cette fête de la cuisine française (Carême est aux fourneaux) servira de tremplin aux manœuvres les plus douteuses des deux rivaux-acolytes. Détail croustillant : l’Histoire nous apprend qu’ils ne s’aimaient pas…Pour toutes sortes de raisons, personnelles, privées mais aussi publiques : le tout-puissant ministre de la police était la première fortune de France, le diplomate la deuxième… Mais ils se respectaient, agissant parfois de concert (exemple : leur « petit complot » en faveur de Murat, roi de Naples depuis 1808).

Revenons au film. Resté profondément jacobin, avec ce que cela implique, Fouché veut rétablir la République, ce qu’il prépare « en sous-main depuis longtemps ». Talleyrand, qui sait pertinemment que les Alliés, vainqueurs de l’Empereur, n’accepteront jamais cela, milite en faveur des Bourbons, seuls légitimes à gouverner la France, malgré le désastre qui suivit le retour de l’île d’Elbe…Cet état de fait rejoignant ses idées intimes, bien entendu. Comme l’affirmera le Prince de Bénévent au Duc d’Otrante : « que voulez-vous ? Il faudra vous y faire : aujourd’hui, l’avenir est au passé ! ».

Truffé de traits d’esprit de cette qualité, le film vaut AUSSI par « la substantifique moelle » de ses dialogues, étincelle positive au firmament du septième art : il est bien rare d’ouïr un tel niveau de de conversation dans le cinéma contemporain. Pour une fois, la richesse de la langue classique utilisée fait honneur à son usager (Brisville) et au cinéaste qui l’illustre (Molinaro). Ne boudons pas notre plaisir…|center>

Encore une fulgurance ? Voici : Talleyrand prévient Fouché qu’il devra prêter serment au nouveau(et ancien) roi, Louis XVIII. Le ministre de la police de s’écrier : « on n’a qu’une parole, il faut bien la reprendre ! » et l’ex-évêque d’Autun de rajouter en acquiesçant: « surtout si l’on doit la redonner ! ».

Faisant partie de l’Association des amis de Talleyrand, je me dois de préciser un point : Talleyrand boitait du pied gauche, le metteur en scène s’en est souvenu.
Au fur et à mesure du déroulement des événements, le spectateur comprend que le souper ne peut se terminer que par un accord, fut-il temporaire (ce qu’il fut vraiment).
Rappelons que Fouché fut démis de ses fonctions trois mois plus tard, puis exilé. Quelques temps après le roi réussit à se défaire de Talleyrand premier ministre, mais il lui conserva ses nombreux titres. Sans doute garder un œil sur lui était-il nécessaire…

Des décors magnifiques, une utilisation impeccable des chevaux, une conversation étincelante, un cadrage parfait, une mise en scène magique où une discrète caméra colle aux acteurs, tout cela concorde à la création d’un film classique qui se passe à l’intérieur d’une demeure d’époque, favorisant la célèbre triade : unité de temps, de lieu et d’action.
Le rythme enchanteur du film marque le spectateur : il en ressort intellectuellement plus riche qu’il n’y était entré, cette fête valant pour l’esprit comme pour l’œil. Effet rarissime s’il en existe !

Pour finir, citons la phrase extraite des  Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand dite par la voix de Michel Piccoli qui clôture ce spectacle :

« Je me rendis chez Sa Majesté : introduit dans une des chambres qui précédaient celles du roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, Mr de Talleyrand marchant soutenu par Mr Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment ».

Jacques Tcharny


WUKALI 07/04/2016
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